IV

Cependant Bokel était arrivé sur le trottoir et s’était mis à descendre la rue à pas comptés, en examinant, à droite et à gauche, les maisons qu’il dépassait.

—C’est ici! murmura-t-il en suspendant sa marche, voici le rôtisseur dont m’a parlé Polac.

En homme qui combine son plan, il demeura, un moment, pensif devant l’amas de volailles entassées sur des plats dans la montre. Cette méditation pouvait si bien se prendre pour l’extase d’un gourmand qui flairait à pleines narines l’odorant fumet des marchandises, que le rôtisseur quitta le coin de l’âtre flamboyant d’où il surveillait quatre broches garnies, pour accourir sur le pas de la porte.

—Dindons, poulets, canards, pigeons, toutes pièces de premier choix et de dernière fraîcheur, débita-t-il d’une voix engageante.

Bokel devait avoir trouvé son plan, car, aussitôt, il répondit par un petit salut approbateur et entra dans la boutique.

—Que désire monsieur? Un beau poulet sans doute? Voici son affaire, reprit le rôtisseur en offrant, comme de raison, une volaille qui exigeait une prompte vente tant elle était à deux doigts d’être gâtée.

D’un geste de main, Bokel arrêta le zèle du boutiquier.

—Pour le moment, dit-il, je ne désire que de simples renseignements.

—Sur qui? sur quoi? demanda le rôtisseur d’une voix qui avait perdu tout à coup son aménité.

—Sur un locataire qui habite votre maison... Un nommé Dumouchet.

De prévenante qu’elle avait été au début, la mine du rôtisseur était devenue un peu moins souriante quand Bokel avait refusé l’achat de la volaille. Ce fut bien pis après la demande de renseignements. Elle tourna au menaçant.

L’œil s’alluma, les oreilles se teintèrent de rouge, et l’énorme moustache qui s’étalait entre le nez, dont le bout devint blanc, et la bouche, dont les dents grincèrent, hérissa tous ses poils aussi raides que les piquants d’un porc-épic. En même temps une voix rauque prononça ces mots, qui ne formaient pas précisément une réponse à la demande:

—Toi, plein de soupe, je te conseille de détaler au plus vite, si tu ne tiens pas à ce que je te fasse asseoir dans ma lèchefrite, dont la graisse est bouillante... Foi de Bizot! ex-sergent de la garde impériale, tu peux compter là-dessus, si, dans trois secondes, tu ne m’as pas débarrassé de ta face de mouchard.

C’était clair, catégorique, peu rassurant, et le rôtisseur était un gaillard le taille à exécuter son programme.

Bokel, pourtant, ne broncha pas plus que si l’autre eût parlé de le couronner de roses.

Et voici pourquoi:

En France, a-t-on dit assez justement, tout finit par des chansons. C’est donc par des chansons de l’époque que nous allons essayer d’exprimer les diverses nuances du plaisir que causait, à si peu de distance de leur Restauration, le retour des Bourbons. «Ramené par l’amour de notre peuple», avait d’abord dit Louis XVIII, avant de s’asseoir sur ce trône que, quinze jours plus tard, il prétendait tenir de Dieu et de ses ancêtres. Or, cet amour, nous le répétons, avait ses degrés.

On comptait, en première ligne, les fanatiques qui chantaient à l’heure cette cantate:

Monarque, ami de l’olivier,
Toi, que le ciel dans sa clémence,
Voyant les larmes de la France,
Envoya pour les essuyer... etc.

Ceux-là étaient les satisfaits, tous gens bien placés, à même le râtelier du budget. Leurs cantiques partaient d’un estomac repu et leur adoration s’entourait de toutes les formes sous lesquelles on avait reproduit les augustes traits de monarque, ami de l’olivier. D’aucuns, même, portaient son portrait en boutons de culotte.

Après ces sectaires, arrivaient les expectants. On leur avait fait des promesses qu’on n’avait pas encore réalisées. Aussi avaient-ils piqué leur amour avec une épingle sur un bouchon pour qu’il ne se défraîchît pas les ailes, et ils attendaient pour le reprendre que la manne tombât sur eux. C’étaient les sondeurs, les «Faudrait voir à voir». Ils avaient été fort chauds, mais, peu à peu, ils s’attiédissaient en chantant, avec prudence pourtant, certains couplets, demi-hargneux, dont le refrain était:

Laissons folâtrer le mouton.

Venaient ensuite les blagueurs, moitié figues et moitié raisins. Pas encore ennemis, mais bien près de l’être. Riant pour ne pas avoir à se fâcher. A propos du déluge de médailles, portraits, bustes, statuettes qui reproduisaient la face de l’ami de l’olivier, ce clan-là chantonnait:

En bois, en ébène, en albâtre,
On l’offre sans cesse à nos yeux.
Il est déjà pas mal en plâtre;
En terre il serait beaucoup mieux.

Enfin arrivaient ceux qui aimaient le monarque d’une façon... féroce, à peu près comme le crocodile ou le requin aime l’homme. Ces derniers, donnant pour sujet à leur muse l’embonpoint royal, chantaient entre leurs dents:

Qu’on ferait de bonnes saucisses,
Avec un cochon aussi gras!
L’éléphant, jaloux de ses cuisses,
Dit: Je ne suis qu’un échalas!
Et de rage il pleure tout bas.

Voilà en résumé, ce que la Restauration appelait un peu à la légère: Avoir comblé tous les vœux!

De tous ceux qui vouaient le sang de saint Louis aux manipulations de la charcuterie,—et ils formaient l’immense majorité,—les plus ardents étaient les bonapartistes. Aussi le gouvernement, mal rassuré sur cette façon de l’aimer, faisait sillonner leurs masses profondes par ces curieux à l’oreille fine et à l’œil observateur sur lesquels Béranger appelait l’éveil de ceux qui causaient trop haut de leur goût pour les saucisses en leur chantant ce refrain:

Parlons bas, parlons bas,
Ici près, j’ai vu Judas.

Voilà donc pourquoi le rôtisseur, bonapartiste à tous crins en sa qualité d’ancien soldat licencié, quand il avait entendu Bokel l’interroger sur le compte de Dumouchet, ce destitué par la Restauration, l’avait tout naturellement pris pour un mouchard et menacé, s’il ne déguerpissait, de le faire asseoir dans la graisse crépitante de sa lèchefrite.

Mais, nous l’avons dit, si peu avenant que fût le destin promis aux parties postérieures et charnues de son individu, Bokel n’avait pas bougé, car cette réponse, grosse d’orages, était, en même temps, une déclaration de principes qui, tout aussitôt, lui avait montré le joint qu’il cherchait pour l’exécution de son plan.

—Bon, pensa-t-il, un bonapartiste! Je tiens mon homme.

Puis, sans s’inquiéter des gros yeux furibonds du rôtisseur, et après avoir promené un regard prudent sur les volailles rôties ou crues, comme s’il voulait s’assurer qu’aucune d’elles n’était de la police, il glissa rapidement ces mots à mi-voix:

—Vous vous trompez, mon ami, je suis de votre bord.

—Vrai! vous êtes pour l’Emp...

—Chut! chut! fit Bokel en coupant d’un geste de main le mot compromettant. Oui, mon opinion est la même que la vôtre et que celle de M. Dumouchet, cette intéressante victime de l’injustice monstrueuse du régime actuel.

—Oh! oui, le pauvre homme! En voilà un qui en voit de dures pour le quart d’heure, dit le rôtisseur dont la méfiance et la fureur s’étaient complétement dissipées.

—Pas de place, pas de pain, n’est-ce pas?

—Ces gueux-là l’ont jeté sur le pavé comme un chien, sans se demander comment il nourrirait le lendemain sa femme et ses enfants.

—De sorte que l’argent manque? continua Bokel, poursuivant son interrogatoire.

—Dame! oui. Je puis vous en parler à bon escient, car, peu à peu, je l’ai vu emporter tout ce qu’il y avait à vendre dans son ménage... et, cela, pour manger.

—Cette vie-là doit l’avoir fait maigrir? demanda le tailleur avec inquiétude.

—Il n’a plus que la peau et les os.

—Que la peau... répéta Bokel en pâlissant.

—... Et les os, oui, monsieur; il fait passer sa femme et ses mioches avant lui et ne mange que ce qui reste... quand il en reste, ce qui ne doit pas arriver tous les jours... Ah! oui, je vous en réponds, il est d’une belle maigreur! Il a, je...

Le rôtisseur s’interrompit tout à coup pour tendre la main vers la rue.

—Tenez, fit-il, vous pouvez en juger par vous-même, car le voilà qui sort de la maison... Voulez-vous que je l’appelle?

Bokel n’eut même pas le temps de répondre non, car l’homme aux volailles se reprit aussitôt pour dire d’une voie émue:

—Au fait, mieux vaut le laisser filer et le guetter à son retour, il serait trop peiné d’être abordé en ce moment avec la charge qu’il a sur le dos.

En effet, celui que désignait le rôtisseur, était un grand efflanqué qui remontait la rue en portant un matelas sur ses épaules.

Si court que fût le passage de Dumouchet, il suffit à Bokel pour le bien regarder. Cet examen le contenta sans doute, car un léger sourire parut sur ses lèvres.

—Eh! eh! se dit-il, oui, il est pas mal maigre, le cousin marié... mais il n’approche pas encore de Polac... Pourtant, comme il finirait par le rattraper, il faut que j’y mettre bon ordre.

Cependant, l’ex-militaire de l’empire avait continué:

—M. Dumouchet va encore poster un matelas au Mont-de-Piété... J’aurais dû m’y opposer, car, en ma qualité de principal locataire, je suis responsable des loyers et j’ai déjà payé trois termes pour lui... mais, bah! entre gens de la même opinion, il faut s’entr’aider... Pas vrai?

—C’est si bien mon avis que je vais vous le prouver sur l’heure, dit gravement le tailleur.

Il mit la main à sa poche et prit son portefeuille, d’où il tira encore un des billets de mille francs que nous l’avons vu y placer à son départ.

—J’appartiens, reprit-il, au comité de bienfaisance bonapartiste, qui s’est chargé, sous le voile de l’anonyme, de venir en aide à ceux de notre parti qui ont eu à souffrir des injustices du régime actuel... Tenez, voici la somme destinée à M. Dumouchet.

—Je la lui remettrai à son retour, promit le rôtisseur, ébahi par une telle largesse, en prenant le billet qui lui était tendu.

—Non, non, dit vivement Bokel, remettre cet argent à M. Dumouchet ne serait pas répondre aux intentions du comité que je représente... Je me suis mal expliqué. J’aurais dû plutôt dire que c’est à vous-même que je donne ces mille francs.

Rendant muette, d’un signe de main, la surprise du rôtisseur, qui allait s’exclamer, Bokel poursuivit:

—Veuillez m’écouter. Le comité s’occupe de replacer Dumouchet dans une position au moins égale à celle qu’il a perdue. Mais, avant tout, il veut lui assurer, et aux siens comme à lui, le plus précieux de tous les biens. Je veux dire qu’il entend d’abord leur rendre une santé qui a été altérée par les privations de toutes sortes. Il exige donc que la présente somme soit employée uniquement... vous m’entendez? uniquement... employée en nourriture, rien qu’en nourriture. Vous me comprenez?

—Parfaitement. Je suis chargé de les nourrir jusqu’à concurrence de mille francs.

—Et sans détourner un sou, un seul sou du but que s’est proposé le comité.

—Oui, oui, tout en boustifaille... Rien qu’en déjeuners et dîners.

—C’est cela même. Voyons, dites-moi un peu comment vous entendez les nourrir?

—A déjeuner, je leur donnerais un dindon.

—Pourquoi pas deux dindons?

—Deux dindons? Pour six... dont quatre bambins! Ce serait trop, vraiment trop!

—Le comité ne marchande pas ses bienfaits, dit gravement Bokel.

—Va pour deux dindons alors!

—Bien. A présent, parlons du second déjeuner.

—Hein! fit le rôtisseur en ouvrant des yeux énormes à la pensée que les deux dindons avaient seulement mission de remplacer le café au lait du matin.

Le tailleur avait continué:

—Pour le second déjeuner, nous disons donc un gigot... mettons même deux gigots, puis quelques pigeons et une salade de pommes de terre. Rien ne vaut les farineux pour rétablir la santé. Vous abuserez donc des légumes farineux... Occupons-nous maintenant du dîner. C’est d’ordinaire le repas sérieux de la journée. Il nous le faudra solide, substantiel... Nous aurons alors l’oie, le canard, le lapin, un morceau de viande de boucherie et encore des légumes farineux... toujours des farineux.

—Mais, à manger de la sorte, ils n’auront même plus le temps de se moucher!... Monsieur Dumouchet, qui est un pieu, tournera au ballon dans quinze jours... Ils vont avoir de la viande à coucher dessus!

Bokel, à cette objection, redressa la tête, et d’une voix sévère:

—Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous apprendre que le comité ne marchande jamais ses bienfaits et qu’il a horreur de l’étriqué.

—Quel comité! quel comité! murmura le rôtisseur émerveillé.

Après cette leçon donnée à son homme, Bokel, redescendant de ses grands chevaux, se fit bon prince en ajoutant:

—Eussent-ils trop de viande, pensez-vous que les Dumouchet manqueront d’autres malheureux à nourrir de leurs restes?.. Ils ne sont pas sans connaître, autour d’eux, de nombreux affamés.

—Oh! oui... Entre autres, il vient quelquefois chez eux un grand jeune homme, gras comme le coupant d’un sabre, qui les aiderait d’un rude coup de dent... Oh! celui-là doit avoir un fier appétit! Je gagerais bien qu’il a toute une table d’hôte dans l’estomac! répondit le rôtisseur avec une sorte d’admiration pour celui dont il parlait.

Bien qu’il eût immédiatement deviné qu’il s’agissait de Timoléon, le tailleur parut n’attacher aucune importance à ce détail et reprit d’un ton grave:

—Vous avez bien compris, n’est-ce pas, l’intention du comité? Rendre avant tout la santé à ses protégés. Puis, plus tard, assurer leur bien-être par un emploi.

Et sur le ton d’une confidence:

—Je me suis senti si douloureusement affecté par l’aspect souffreteux de M. Dumouchet que je m’engage, si, dans quinze jours, vos bons soins l’ont fait refleurir, à demander au comité une prime pour vous... Ainsi donc ne vous écartez pas de cette sorte de menu que nous avons dressé ensemble.

—Soyez tranquille. Je vais vous le bourrer qu’il en deviendra bossu.

—Au besoin, pour le cas où des spasmes d’estomac le réveilleraient la nuit, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il trouvât un jambon sur sa table de nuit pour faire médianoche.

—Il aura son jambon, dit le rôtisseur, qui, en somme, était enchanté d’avoir à vendre le plus possible.

Bokel leva un doigt comme pour appuyer sur les paroles qu’il allait prononcer.

—N’oubliez pas, recommanda-t-il, que les bienfaits du comité sont anonymes. Ainsi donc, motus! inventez ce que vous voudrez, mais pas un mot sur nous.

—Je dirai à M. Dumouchet qu’une tireuse de cartes m’a conseillé de placer des fonds sur son avenir, qui doit redevenir brillant, proposa le rôtisseur, enchanté d’avoir l’air d’être charitable à si bon compte.

—Parfait! ingénieuse idée!... C’est donc convenu, vous allez m’engraisser ces gens-là... Après le présent billet de mille francs, il y en aura encore un autre, si c’est nécessaire, car, je ne saurais trop le répéter, le comité de bienfaisance bonapartiste ne veut pas qu’on lésine... Et songez à la prime qui vous attend; gagnez-la.

Sur ce, après un petit salut protecteur, Bokel quitta la boutique, laissant le rôtisseur déjà occupé à choisir les volailles avancées qu’il coulerait, le soir même, à la famille Dumouchet, et, à chaque croupion qu’ai flairait, répétant avec enthousiasme:

—Quel comité! quel comité!