V

Cependant le tailleur, aussi vite que le permettait sa grosse masse, avait remonté la rue Saint-Jacques. Chemin faisant, il souriait et se frottait les mains en murmurant:

—Machiavel n’aurait pas inventé mieux! Pendant que ce rôtisseur va gaver à gogo le Dumouchet et lui donner du ventre, moi, je me charge, si la chose est encore possible; de faire maigrir Timoléon... J’en suis pour mes deux billets de mille francs, mais qui ne risque rien n’a rien.

Un quart d’heure après, il reparaissait chez Timoléon Polac; qu’il trouva arpentant sa chambre d’un pas impatient qui rappelait celui des bêtes féroces du Jardin des Plantes quand on tarde trop à leur apporter leur pâture.

—En route! cria-t-il gaiement au jeune homme.

—En route... pour la soupe? dit Timoléon, qui, avant de se mettre en marche, tenait à bien préciser le but de sa sortie.

—Mais oui, mais oui, redit gentiment le tailleur avec une petite risette. En arrivant à la maison, nous allons trouver le couvert mis et Paméla nous attendant.

Après avoir suivi une rue de traverse pour n’avoir pas à repasser devant la boutique du rôtisseur, Bokel prit, avec Timoléon, le chemin de son domicile. Marchant côte à côte, l’un si maigre et si long, l’autre si court et si rond, ils avaient l’air à eux deux d’un bilboquet en voyage. Tant courtes que Polac s’efforçât de faire ses enjambées, elles étaient encore trop grandes pour les petites jambes du tailleur et le contraignaient à un trot de chasse qui l’essoufflait.

Quand on arriva au Pont-Neuf, Bokel poussa un ouf! douloureux et prit racine sur le trottoir. Il fut au moins deux bonnes minutes à retrouver son haleine.

—Etes-vous fatigué, mon cher bienfaiteur? demanda le jeune homme quand il le vit en état de parler.

—J’avoue que je m’assiérais volontiers.

—Voulez-vous que nous entrions dans le café que je vois là-bas, au bout du pont? Nous y ferons d’une pierre deux coups, proposa Timoléon.

—Que voulez-vous dire avec vos deux coups?

—Pendant que vous vous reposerez à l’aise, moi, j’avalerai une tasse de chocolat... Rien ne m’ouvre l’appétit comme une tasse de chocolat.

—Y pensez-vous? Dans une heure à peine, nous serons à table, objecta le gros homme.

—Mettons que je n’aie rien dit, accorda stoïquement le jeune homme en imposant silence à la révolte de son estomac.

—Je ne refuse pourtant pas de faire d’une pierre deux coups, reprit Bokel, dont l’œil, pendant ce dialogue, avait inspecté le Pont-Neuf, qui, à cette époque, était encore une sorte de champ de foire où abondaient les charlatans, bateleurs, marchands d’orviétan, chanteurs, frituriers et autres industriels forains.

—Ah! vous approuvez alors la tasse de chocolat? demanda Timoléon, se raccrochant à l’espérance.

—Non, pas précisément.

—Alors comment prétendez-vous faire d’une pierre deux coups?

—Mais d’abord en m’asseyant dans un excellent fauteuil, où je me reposerai.

—Bon, voilà le premier coup de la pierre... quel est le second?

—Et, étant assis, savoir combien je pèse, dit le tailleur en montrant du doigt, à vingt pas de là, une bascule à fauteuil dont une vieille femme était en train d’épousseter les housses en calicot rouge.

—Allons! prononça Timoléon, jugeant inutile de s’opposer à cette lubie du poussah de se peser en plein air.

Si vous aviez vu comme l’œil de Bokel pétillait d’une malice contenue quand il posa ses vastes... charmes dans le fauteuil, qui, du reste, fit entendre un craquement, vous auriez immédiatement deviné qu’il y avait préméditation chez le gros madré et qu’il éprouvait la satisfaction intime d’un homme arrivé à ses fins.

—Deux cent quarante-cinq livres, annonça la vieille femme d’une voix pleine d’admiration respectueuse.

—A vous, jeune homme, dit Bokel après s’être dégagé avec effort du fauteuil où ses formes s’étaient trop exactement emboîtées.

—Oh! après vous, ce serait fatuité de ma part, répondit Timoléon avec une fausse modestie.

—Ta, ta, ta, fit le tailleur en poussant le récalcitrant sur le fauteuil.

Quoiqu’il eût le sourire aux lèvres, le cœur battait ferme à Bokel pendant que la vielle femme interrogeait le cadran de son appareil.

—Il doit peser dans les quatre-vingts livres... Ce serait trop demander au ciel que de souhaiter soixante-quinze livres... car il a les os forts, trop forts même, se disait le tailleur avec angoisse.

Quant à Timoléon, que le fauteuil, qui avait gémi pour Bokel, balançait avec un doux mouvement d’escarpolette, il se prêtait à la chose avec cette complaisance qu’on doit aux fantaisies d’un tailleur qui donne des notes acquittées, glisse des billets de mille francs et offre un dîner à ses clients véreux.

Après avoir attendu l’arrêt de l’aiguille du cadran, la vieille se redressa et d’un ton dédaigneux:

—Soixante et onze livres, dit-elle.

Toute la grasse personne de Bokel eut un frémissement de joie à cette déclaration.

—Soixante et onze livres! répète-t-il d’une voix tremblante, vous ne vous trompez pas, madame?

—Vérifiez vous-même, dit la femme en montrant le cadran.

—Oui, c’est la vérité, déclara le tailleur après avoir examiné l’aiguille.

Et, comme Polac voulait se lever du fauteuil, il le repoussa doucement sur le coussin et se mit à le regarder avec des yeux humides de tendresse et en balbutiant:

—Timoléon, mon cher Timoléon...

Mais l’émotion lui serrait trop la gorge; il n’en pouvait dire plus long. Il se contentait de repousser le jeune homme sur le fauteuil à chaque tentative pour se lever et le couvait toujours du même regard attendri en répétant:

—Timoléon, mon cher Timoléon.

Un peu abasourdi par cette scène, Polac consentit à rester sur le fauteuil, attendant que la parole sortît enfin de la bouche du tailleur et se disant:

—Qu’est-ce qu’il lui prend? Quelle drôle de maladie! Depuis le commencement je me doutais bien qu’il est devenu fou... Pourvu que je dîne!

—Débarrassez donc le plateau! criait la propriétaire de la balance en poussant Polac dans le dos.

Enfin Bokel parut être maître de son émoi. La salive revenue sur sa langue lui permit de balbutier d’une voix douce:

—Timoléon, je crois que vous sauriez rendre une femme heureuse.

—Je le crois aussi, avoua Polac, moins par fatuité que par condescendance pour l’accès de démence qui, selon lui, se déclarait chez le tailleur.

—... Et qu’un beau-père serait fier de vous, continua Bokel.

Pendant qu’il était en train de flatter la folie de son homme, Polac lui servit bonne mesure.

—Chaque matin, répondit-il, je me lèverais en me demandant: Comment rendre mon beau-père fier de moi? Ce serait ma préoccupation de toutes les heures.

—Débarrassez donc le plateau! criait toujours la vielle de la balance.

Bokel ouvrit alors les bras.

—Timoléon? dit-il.

—Bokel?

—Veux-tu être mon gendre?

Polac n’hésita que le temps juste de se dire:

—Je recommanderai à sa fille de le coucher de bonne heure après lui avoir fait prendre un bain de pieds bien chaud.

Et il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus en s’écriant:

—Ah! Bokel, vous êtes une vraie pluie de bienfaits!

Puis, comme c’était un garçon qui, dans toutes choses, ne perdait jamais de vue le côté positif, il ajouta:

—Si c’est un rêve, ne me réveillez pas, car je vous dirais: Allons dîner!

—Oui, allons dîner. Paméla doit s’impatienter, répondit le tailleur.

Et les deux hommes se remirent en route, chacun faisant à part sa réflexion.

—Quelle singulière toquade! M’offrir d’être son gendre parce que je pèse soixante et onze livres! pensait Polac, ne prenant pas le moins du monde au sérieux ce qui venait de se passer.

De son côté, le tailleur se disait:

—J’ai assez bien joué mon rôle.., Je le tiens!... Soixante et onze livres! il faudra que je veille à ce qu’il ne bouge point de ce poids-là.

Quand ils furent dans l’escalier de sa maison, Bokel s’arrêta pour faire la leçon au jeune homme.

—Timoléon, dit-il, voulez-vous que je vous enseigne un moyen de plaire à votre future? Ne mangez pas beaucoup à table; Paméla n’aime pas les gros mangeurs... Peut-être trouverez-vous qu’elle-même mange d’une belle force... Méfiez-vous! C’est un piége qui vous sera tendu.

Mademoiselle Paméla attendait les deux dîneurs sous les armes, c’est-à-dire dans une toilette fraîche et claire qui la rendait vraiment charmante. Que ventre affamé n’ait pas d’oreilles, nous n’y contesterons pas, mais, à coup sûr, il a des yeux, car Timoléon, si fort en appétit qu’il était, quand il vit le gracieux minois de la jeune fille, eut cette pensée de regrets:

—Quel malheur que son père me l’ait proposée dans un accès de folie! Si cela avait été sérieux, j’avoue que j’aurais volontiers descendu le fleuve de la vie avec cette belle petite camarade-là dans ma barque.

Après les salutations, Bokel s’était hâté d’attirer sa fille dans la pièce voisine.

—Comment le trouves-tu? demanda-t-il.

—C’est un vrai mât, répondit franchement Paméla.

—Le fait est qu’il est un peu élancé... Une baguette d’osier, je le confesse... mais, tu sais, une baguette, ça n’en plie que plus facilement dans les mains d’une femme adroite.

—Vrai! il est par trop maigre! répéta la jeune fille encore sous la première impression.

—Je te l’ai choisi exprès aussi... svelte. Lis les meilleurs auteurs, mon enfant, et tous te diront que le mariage engraisse les hommes... qu’il les engraisse même énormément.

A l’appui de son dire, Bokel crut devoir joindre une preuve convaincante. Il fit tourner sa grosse personne sous les yeux de Paméla en disant:

—Tiens, moi qui te parle, quand j’ai épousé ta mère, ma taille tenait entre ses dix doigts... Eh bien, tu vois comme le mariage m’a profité!

Puis, cessant son mouvement de toupie:

—Oui reprit-il, le mariage engraisse, c’est un fait acquis... Aussi qu’arrive-t-il? C’est que, bien souvent, une jeune fille à illusions, qui avait épousé un jeune homme bien campé, à formes parfaites, à l’allure étoffée, s’est étonnée, au bout de quelques années de mariage, de voir son mari, tout au plus après la trentaine, s’épaissir, se déformer, s’alourdir par l’embonpoint et, bientôt, ne plus rappeler en rien l’élégant cavalier de la lune de miel... Timoléon obéira donc à la loi commune. Mais, au moins, avec lui, tu as de la marge... il a tant à faire, pour être seulement potelé, que tu es à peu près certaine de conserver un mari de tournure dégagée par-delà la cinquantaine.

A ce plaidoyer sur l’effet du mariage, Bokel, voyant sa fille encore hésitante, ajouta cette péroraison, qui, selon lui, était irrésistiblement concluante:

—Crois-en ton père, ma fillette, oui, le mariage engraisse. Mon état de tailleur me permet d’en parler savamment. Si tu savais le nombre de clients que je fournissais quand ils étaient garçons et que j’ai continué d’habiller après leur mariage... tous, d’anciennes tailles de fée dont, maintenant, il me faut, tous les six mois, élargir les ceintures de culotte.

Après avoir ainsi fait entendre la voix sévère de la raison doublée de l’expérience, Bokel fit vibrer des cordes plus douces.

—Et puis, reprit-il d’une voix câline, vois-tu, ma mignonne, un mari maigre, ça s’entoure plus facilement de soins et de prévenances.

Toute jeune fille, rêvant mariage, s’est créé d’avance l’idéal qui obtiendra le doux oui de son cœur. Timoléon répondait si peu aux espérances secrètes de Paméla que, malgré les flots d’éloquence que venait de dépenser le papa, elle continua de secouer la tête d’une façon qu’il était impossible de prendre pour un consentement.

—Mille boutons! va-t-elle le refuser! se demanda le tailleur alarmé.

Aussi se hâta-t-il de remonter à l’assaut.

—Timoléon Polac, reprit-il, est un garçon de bonne famille, bien élevé, instruit, gai...

—Ah! il est gai? dit Paméla dont le caractère n’engendrait pas la mélancolie.

—Gai au possible! Avec lui la vie ne sera qu’une chanson... Ah! à propos de chanson, il te fera des romances, car il est poëte et musicien.

Nous avons oublié d’annoncer que la fille du tailleur tapotait du piano, cette maladie que des familles cruelles donnent à toutes les demoiselles à marier... ce crime qui en est encore à attendre de notre législation une pénalité sérieuse.

De ce qu’elle taquinait la dent d’hippopotame d’un doigt plus ou moins alerte qui allait tirer des entrailles du piano des borborygmes bruyants, Paméla se croyait musicienne.

Donc, la gaieté et la musique furent les deux premiers atomes crochus qui s’incrustèrent, en faveur de Polac, dans le cœur de Paméla.

Le ciel a voulu que les femmes, même les pianistes, soient toutes vulnérables par la sensibilité. Ce fut sur ce point faible que Bokel, qui, sous sa couche de graisse, cachait une certaine science du beau sexe, porta sa nouvelle attaque.

—Ah! oui, reprit-il, mon jeune homme est d’une gaieté vraiment inaltérable... Tiens, tu l’as vu souriant, n’est-ce pas? Eh bien, croirais-tu... je te le dis en confidence... qu’il n’a pas mangé depuis deux jours?

—Il a donc une maladie qui lui ôte l’appétit? demanda la jeune fille dont la sensibilité s’éveilla.

—Bien au contraire! la maladie dont il souffre donne un violent appétit... car elle s’appelle la misère.

—Ah! le pauvre garçon! s’écria Paméla d’une voix qui attestait une profonde pitié.

Puis, tout aussitôt, sa bonne âme, remuée au possible, lui fit ajouter:

—Si je disais à Gertrude de corser notre dîner d’une forte omelette au lard.

—Non, n’en fais rien, fit vivement le tailleur. Il est pauvre, mais fier. Cette prévenance, dont il s’apercevrait, le froisserait péniblement.

Une réflexion lui étant subitement montée à l’esprit, mademoiselle Bokel était devenue pensive.

—Qu’as-tu donc, Bichette? demanda le père.

—Je réfléchis, papa.

—A quoi?

—A ce que tu me dis maintenant de ce jeune homme après ce que tu m’en as conté ce matin.

—Que t’ai-je donc conté?

—Qu’il avait cinq millions en mariage.

—T’ai-je dit «qu’il avait»... alors il y a eu erreur de ma part, j’aurais dû dire «qu’il aura». Oui, il aura cinq millions, je te l’affirme... Et le plus étonnant de la chose, c’est qu’il ne se doute pas de la fortune qui va lui tomber sur la tête.

—Et tu ne l’en préviens pas!

—Je m’en garderais bien! Il commettrait quelque imprudence qui lui ferait tout perdre... Aussi je ne saurais trop te recommander de ne pas lui souffler mot de ce brillant avenir que tu partageras... Fie-t-en à ton père, qui, par ses efforts, saura faire arriver ces millions à ton mari.

—Oh! mon mari, mon mari... il faut d’abord qu’il me plaise, répondit Paméla, peu décidée par la perspective des millions. Disons, pour l’excuser, qu’elle était à cet âge heureux et bête où l’on n’est pas encore persuadé que, si la fortune n’est pas le bonheur, elle lui ressemble diantrement, car la sagesse des nations a prouvé qu’il est plus agréable de se contenter de tout que de peu.

Mais, dans son cœur qu’elle prétendait encore fermé à Polac, il s’était glissé, à l’insu de Paméla, ce sentiment de pitié, dont nous avons parlé, qui la fit s’écrier:

—S’il n’a pas mangé depuis deux jours, il faut, bien vite, faire servir la soupe.

Et, suivie de son père, elle rentra dans la pièce où attendait Polac, qui, pour prendre son mal en patience, s’était retracé tous les charmes de Paméla en se disant:

—Vous offrir sa fille quand on est sur une balance, ce n’est pas sérieux... Et, vraiment, c’est dommage, car elle est séduisante, cette brunette.

Père et fille venaient à peine de faire leur apparition qu’une autre porte s’ouvrit pour laisser passer la tête de Gertrude, qui, suivant sa façon d’annoncer que le potage était servi, prononça ces mots:

—Mademoiselle est dans les assiettes.

—Je montre le chemin, dit Paméla en se dirigeant vers la salle à manger.

Bokel retint Timoléon, qui allait suivre la jeune fille et lui souffla vite à l’oreille:

—Vous savez? je vous ai prévenu. Méfiez-vous du piége. Ne mangez pas trop.

Nous n’attarderons pas notre récit à détailler la salle à manger du tailleur. Elle n’avait vraiment de remarquable qu’un tableau que son auteur, peintre sans le sou, avait donné à Bokel en acquit de compte. C’était un Ugolin dévorant ses enfants. Le tailleur, ayant décidé que c’était un sujet qui poussait à l’appétit, lui avait accordé la plus belle place dans sa salle à manger.

On aurait, croyons-nous, plus de chance d’être obéi en commandant à un singe de ne pas faire de gambades qu’en ordonnant à un affamé de deux jours de modérer son appétit. Malgré l’avis reçu et, surtout, parce-qu’il ne prenait pas au sérieux la scène de la balance, Timoléon s’escrima si bien sur les plats du dîner que Paméla, qui était, nous l’avons dit, une vaillante fourchette, s’arrêta pour l’admirer. Bokel avait beau faire les gros yeux à son convive et lui allonger, sous la table, des coups de pied qui le rappelaient à la prudence, le jeune homme ne recula pas d’une seule bouchée. Notons aussi que Polac n’était pas de ces mangeurs sombres, taciturnes, concentrés, qui dévorent silencieusement un morceau, les yeux fixés sur celui qui va suivre. Pas du tout. La bouche archi-pleine, il eût parlé. Aussi, spirituel de nature et, de plus, émoustillé par un dîner plantureux, il fut si drôle, si gai, si vraiment bonne et franche nature que (explique qui voudra le cœur de la femme et les mobiles qui y font naître la haine ou l’amour), que Paméla, disons-nous, tout en croquant son dernier fruit du dessert, fit à son papa un petit signe qui voulait clairement dire:

—J’accepte ce mari-là.

Musicien! poëte! homme d’esprit! joyeux luron et fort mangeur! que voulez-vous? Elle était subjuguée... Ajoutons à sa louange que l’avenir, tout doré de millions, ne pesa en rien sur sa décision, car, pas un instant, elle n’y songea.

Au signe de son enfant, Bokel se leva de table et prit un petit temps pour se donner un air gravement ému.

—Est-ce qu’il va chanter? se demanda Timoléon en le voyant se recueillir.

Ayant mis une main dans son gilet comme s’il éprouvait le besoin de comprimer les bondissements de son cœur, le front radieux, enfin beau et digne, Bokel, avec une voix dans laquelle il croyait avoir fait passer toute son âme, mais qui, en réalité, avait l’air de sortir de ses bottes, prononça cette phrase:

—Mon cher Timoléon, je vous autorise à embrasser votre fiancée.

Polac, en entendant la permission qui lui était octroyée, crut à un retour de folie du tailleur. Mais, nous l’avons dit, c’était un véritable «va comme je te pousse» qui aimait beaucoup mieux embrasser une jolie fille que le fond d’un chaudron. Eût-il même voulu hésiter qu’il y eût été décidé par la joue fraîche et rose du feu de la pudeur que lui tendait franchement Paméla.

—Laissons-nous faire, se dit-il.

Et il campa sur le visage de la jeune fille un si sonore et bon baiser que mademoiselle Bokel en poussa un petit cri de fauvette effarouchée.

Toujours majestueux, toujours la main dans son gilet, Bokel reprit la parole:

—Inutile de vous dire, mon gendre, que dès ce moment, vous êtes de la maison. Vous resterez avec nous jusqu’au jour du mariage. Ma table sera la vôtre et je vais, de ce pas, vous faire préparer une chambre à l’étage au-dessus.

Comme le hasard, probablement, avait mis dans la main de Polac celle de Paméla, et que le jeune homme sentit les doigts mignons de le jeune fille, par une douce pression, lui commander l’obéissance, il se répéta encore:

—Laissons-nous faire.

Puis à haute voix:

—Agissez comme vous l’entendez, cher et estimable beau-père.

Cinq minutes après, quand il revint, Bokel trouva les deux jeunes gens échangeant ces phrases niaises, communes à tous les amoureux. Pourtant, si insignifiant qu’avait été l’entretien, Polac trouva que l’absence du père aurait pu être moins courte, car, séduit par la gentillesse de Paméla, il se surprit à se dire:

—Eh! eh! ne prenons pas la chose au vrai, car je m’en amouracherais... Elle est ravissante.

Le tailleur vint à sa fille et, après l’avoir embrassée au front, il dit en souriant:

—Tu comprends, Paméla, que Timoléon et moi nous avons à parler sérieusement. Nous allons donc te laisser à ton piano et nous retirer dans mon cabinet, où nous nous entretiendrons, tout en dégustant notre moka... car, vous prenez du café, n’est-ce pas, mon gendre?

—Oui, beau-père.

—Vous allez en goûter un dont vous me direz des nouvelles... Je le brûle et le fais moi-même, et j’ai la prétention de croire que, nulle part, on ne le boit plus exquis.

Après cet éloge de son café, Bokel, en montrant la porte de son cabinet qui ouvrait sur la salle à manger, ajouta:

—Le temps de donner encore un baiser à mon enfant et je vous suis, mon cher Polac.

Le jeune homme aurait volontiers donné aussi un second baiser, mais, faute d’y être invité, il se contenta de saluer et pénétra dans le cabinet, où, sur la table, une cafetière fumait entre ses deux tasses.

—J’espère que tu ne lui as pas parlé des millions pendant mon absence, souffla le père à sa fille aussitôt que Polac eut disparu.

—Non, papa.

—Ne t’avise pas d’en rien dire, car il croirait que tu as voulu l’épouser pour sa fortune.

—Sois tranquille, papa, je serai muette.

Sur cette promesse de sa fille, le tailleur vint rejoindre Timoléon.

La porte n’était pas plutôt refermée sur Bokel que le jeune homme demandait à brûle-pourpoint au tailleur:

—Voyons, Bokel, quand finira votre plaisanterie?

—Quelle plaisanterie?

—Celle qui dure depuis ce matin; la note acquittée, le billet de mille francs, les habits neufs, le dîner et cette singulière idée d’avoir l’air de m’accorder la main de votre fille... Dans le commencement j’ai bien voulu me prêter à l’aventure, car, je vous l’avoue, je vous supposais le cerveau fêlé... Mais, maintenant que la chose prend de telles proportions, je désire y mettre un terme, car... car...

Et, après avoir hésité à mettre la vraie phrase au bout de son car, Timoléon y ajouta cette variante:

—Car elle est vraiment délicieuse, votre fille.

—Ce qui signifie que vous ne voulez pas en être amoureux.

—Non, mais j’ai peur de le devenir.

—Eh bien, quel mal voyez-vous à aimer votre femme?

—Ah çà, est-ce que nous allons recommencer la comédie du gendre et du beau-père!... J’en ai assez, je vous le repète, dit Timoléon de la voix brève d’un homme agacé.

—Mon cher ami, voulez-vous me permettre de vous faire une proposition? répliqua Bokel en souriant à cette boutade.

—Laquelle?

—Celle de vous signer ici, séance tenante, un dédit de dix mille francs pour le cas où je reviendrais sur ma parole de vous prendre pour gendre.

—Alors, sérieusement, vous m’accordez Paméla?

—Oui, si elle vous plaît.

—Parbleu! oui, elle me plaît.

—Eh bien, laissez-moi donc vous appeler mon gendre tout à l’aise et buvons notre café pendant qu’il est chaud.

Ce disant, Bokel avait pris la cafetière.

—Goûtez-moi cela! un vrai nectar, ajouta-t-il après avoir empli la tasse de Polac.

Mais Polac avait bien d’autres soucis que de savourer du café et de s’apercevoir que, de ce nectar tant prôné, Bokel ne s’était versé que quelques gouttes.

—Mais, reprit-il en insistant, pourquoi m’avoir choisi, moi, précisément moi, qui n’ai ni le sou ni métier?

Bokel lâcha un bon gros rire tout bonhomme et répondit:

—Vous venez justement de dire le motif qui me guide.... Parce que vous n’avez ni le sou ni métier.

Et il avança la cafetière en disant:

—N’est-ce pas qu’il est bon, ce café?

—Ma foi! je l’ai bu sans y faire attention.

—Alors, une seconde tasse.

Pas plus que l’autre, cette tasse ne fut appréciée par Timoléon. Au moment où il la portait à ses lèvres, le tailleur lui demandait:

—Voulez-vous que je ne fasse pas de cachotteries avec vous... que je joue cartes sur table?

—Certainement, dit Polac en ingurgitant le café à la hâte, pour être tout oreilles à la confession que lui proposait le gros homme.

Bokel prit une mine navrée et d’une voix dolente:

—Eh bien, la, vrai, dit-il, je crois que je mourrais s’il me fallait me séparer de ma fille. Quand elle m’a avoué qu’elle avait du goût pour le mariage, elle m’a percé l’âme. Que je la marie à un époux riche ou à un commerçant, il lui faudra suivre son mari. Vous me direz qu’en l’unissant à un tailleur que j’associerais à mon commerce, mon but serait atteint... Oui, mais mon enfant a été éduquée un peu trop en princesse; elle dédaignerait un tailleur... Avec vous c’est autre chose. Vous êtes bien élevé, poëte, musicien; bref, vous avez un tas de manigances qui séduisent les femmes. Aussi, voyez-vous que Paméla a lâché son oui sans se faire prier.

—Bon, mais, je le répète, je n’ai ni métier ni fortune.

—C’est justement pourquoi, je vous le répète aussi, je vous donne ma fille. Suivez bien mon raisonnement. Sans métier, vous n’aurez donc d’autre occupation que de faire le bonheur de mon enfant. Sans fortune, vous ne dépendrez que de moi. Je vous donnerai la table, le logement, un peu d’argent de poche. Je fournirai aux dépenses du ménage... Mais pas un sou de dot, ce qui vous mettra dans l’impossibilité d’aller vivre ailleurs avec votre femme. De cette façon, je suis certain, tout en la mariant, de ne pas me séparer de Paméla... Vous me direz que c’est de l’égoïsme, soit! mais telles sont mes conditions; les acceptez-vous? Tout cela vous explique pourquoi j’ai eu l’air de vous jeter ma fille à la tête.

Au fond, que demandait Polac? De connaître la raison qui, depuis le matin, faisait si généreusement agir le tailleur à son égard. Celle qu’on lui donnait était des plus croyables. Il est vrai que ce rôle de mari en tutelle, de gendre en épinette, était un peu humiliant; mais d’un autre côté, Paméla, dont il entendait rugir le piano, était si jolie, si séduisante, etc., etc., que l’humiliation avait une agréable compensation. Et puis, ne pouvait-il pas espérer qu’il parviendrait à se faire tant adorer de sa femme qu’elle serait son alliée dans la guerre d’indépendance qu’on déclarerait plus tard à ce papa égoïste qui prétendait être en tiers dans le ménage?

Il arriva que Timoléon qui, deux heures auparavant, aurait juré que Bokel avait le cerveau fêlé, trouva, grâce à l’explication, sa conduite des plus naturelles, et ne vit plus en lui qu’un père qui s’y était adroitement pris pour marier sa fille à sa convenance.

Aussi, quand Bokel, qui l’avait laissé réfléchir, lui tendit la main en demandant:

—Oui ou non, voulez-vous être mon gendre?

Il s’empressa de toper en s’écriant:

—Accepté! beau-père.

Mais, en même temps, un souvenir lui vint. Tout lui parut expliqué, sauf un point.

—Voyons, beau-père, reprit-il, dites-moi donc pourquoi vous avez choisi, pour m’offrir votre fille, l’instant où j’étais sur la balance qui venait d’accuser mon poids de 71 livres!

Bokel était un gaillard qui ne se laissait jamais surprendre sans vert, car, tout aussitôt et sans la moindre hésitation, il répondit:

—Par gourmandise.

Et, comme Polac le regardait avec des yeux étonnés qui réclamaient des détails, il poursuivit:

—Imaginez-vous que Paméla, qui trouve que j’engraisse trop, s’est mis en tête d’enrayer mon obésité en me privant de pâtisseries, plats farineux, sucreries et autres mets féculents dont je raffole. En lui donnant un mari aussi maigre que vous, elle mettra à honneur de le remplumer et, alors, reparaîtront sur la table un tas de gobichonnades dont il faudra bien que j’aie ma part.

Cette explication était donnée avec un gros rire tout sensuel. Les yeux du poussah reluisaient de gourmandise, et le bout de sa langue se promenait sur ses lèvres comme s’il se léchait les babines après un plat sucré.

—Ah! je n’entends plus le piano, fit alors remarquer Timoléon.

—C’est que ma fille est allée se coucher. Nous ferons bien de l’imiter, car il se fait tard... Je vais vous conduire à votre chambre, répondit le tailleur.

Sur la route qui menait à la chambre de son futur gendre, Bokel, en homme prévenant qui tient à ce que ses hôtes n’aient rien à désirer, montra à Timoléon, au bout du couloir, une certaine petite porte en prononçant ces deux mots:

—C’est là.

Après avoir quitté le jeune homme, quand Bokel redescendit chez lui, il souriait en murmurant:

—Je l’ai roulé avec mes explications de papa qui ne veut pas se séparer de sa fille... il va épouser de confiance... et, seulement, le lendemain du mariage, lorsqu’il sera trop tard pour nous brûler la politesse, il apprendra la vraie vérité.

De son côté, Timoléon se disait entre deux draps:

—Pourquoi, diable! m’étais-je figuré que Bokel était fou? Tout ce qu’il m’a dit là est bien clair, bien net... C’est un papa fort égoïste, mais très-sensé.

Puis il s’endormit.

Mais deux heures après, il s’éveilla en proie à un violent trouble intestinal.

—Qu’est-ce cela? se dit-il. Ah! j’y suis! c’est parce que j’ai mangé à ma faim... manque d’habitude!

Et plusieurs fois, pendant la nuit, il utilisa le petit renseignement que lui avait donné le prudent Bokel.