IX
A peine la Méduse était-elle arrivée au large que le temps avait changé. Du 17 an 29 juin, il se maintint si mauvais que les quatre bâtiments, qui auraient dû naviguer de conserve, furent obligés de se séparer. La Loire d’abord, puis l’Argus restèrent en arrière, incapables qu’ils étaient de suivre la marche supérieure de la Méduse, Pendant deux jours, en forçant de voiles, l’Echo se maintint en vue. Mais il lui fallut aussi renoncer à la lutte.
La Méduse poursuivit, sa course jusqu’à la l’île de Ténériffe, devant laquelle elle se mit à louvoyer pendant douze heures, pour permettre aux conserves de rejoindre. L’Echo seul se présenta.
Le 30 juin, la Méduse reprit le large.
—Tout va bien, nous approchons; se disait Bokel, qui, beaucoup par crainte de rencontrer Filandru en montant sur le pont, ne s’éloignait pas du hamac de son gendre, auquel, suivant son expression, rien ne réussissait, pas plus le roulis que le tangage, ou les aliments glissés par Paméla en cachette de son père.
Dumouchet, ainsi qu’il l’avait annoncé, se portait comme un charme. L’air de la mer lui creusait l’estomac au point que, grâce aux générosités du Père la Méduse, le maître-cambusier, il ne se présentait plus devant Bokel que toujours bâfrant à pleine bouche.
—Il prend du ventre! se disait le tailleur doucement réjoui et faisant bonne mine au cousin de son gendre, car c’était par lui qu’il avait des nouvelles de ce qui se passait sur le pont.
Quand, le matin du 1er juillet, Dumouchet vint faire à son cousin et au tailleur sa visite habituelle, Bokel lui dit en souriant:
—Avant huit jours, vous serez dans la balance.
—Euh! euh! fit Dumouchet.
—Car, dans huit jours, nous serons à Saint-Louis.
—Euh! euh! répéta le cousin entre deux bouchées, oui, si nous arrivons... ce qui n’est pas l’avis du Père la Méduse.
—Ah! que dit donc votre ami le cambusier?
—Que le capitaine est un âne, pas plus malin que son soulier, qui finira par nous flanquer dans le pétrin... il paraît qu’il a déjà commis trois ou quatre boulettes carabinées qui ont failli perdre la Méduse... Faut voir la mine des autres officiers, forcés d’obéir. On lit dessus que le navire est flambé... Je vous plains, père Bokel.
—Ah çà! il me semble que, s’il m’arrive malheur, vous en aurez votre part, avança le tailleur, étonné de la tranquillité de Dumouchet.
—Oh! moi, je n’ai nulle crainte... Ce que les cartes ont prédit doit se réaliser. Je suis certain d’avoir l’héritage.
La conversation fut interrompue par un grand bruit qui eut lieu sur le pont.
—Qu’est-ce que ce remue-ménage? demanda le tailleur en dressant l’oreille.
—Ce sont les préparatifs qui commencent.
—Préparatifs de quoi?
—De la cérémonie du baptême du Tropique. Il paraît que nous passons aujourd’hui la ligne. Vous connaissez cette coutume burlesque de la marine... les gens de l’équipage prétendent que ce sera fort gai... C’est un nommé Filandru qui mène toute la bande. Il va représenter le bonhomme Tropique... Le cambusier m’a dit que ce Filandru devait faire monter sur le pont la marmite du bord... Pourquoi? je l’ignore... Une imagination à lui... Je parie que ce sera drôle.
Sans qu’il pût s’en rendre compte, un petit frisson avait passé dans le dos de Bokel en entendant parler de la marmite du bord.
Il n’était pas encore remis de son émotion qu’une pétarade de coups de feu se fit entendre sur le pont, puis une musique infernale lui succéda.
—Ah! voici la cérémonie qui commence. Je monte là-haut pour n’en rien perdre, annonça Dumouchet.
Nous ne nous attarderons pas à détailler cette burlesque fête maritime, aujourd’hui tombée en désuétude, qu’on appelait le baptême de la Ligne et qui mettait à la merci des marins ceux qui, pour la première fois, passaient sous le tropique. C’était alors pour les équipages une double occasion de se réjouir et d’empocher l’argent des passagers, qui payaient tribut pour se soustraire au bain formidable dont la coutume les menaçait. Sur la Méduse, qui comptait deux cent quarante passagers, la fête en question promettait donc, ce jour-là, une ample récolte à ses marins.
Quand Dumouchet, après avoir quitté le tailleur, mit le pied sur le pont, il aperçut son protecteur, le Père la Méduse, assis, loin de la fête, sur le petit cabestan de l’arrière et fumant une pipe si courte de tuyau que son nez avait l’air d’être sur le gril.
—Voici qu’on commence à rire! dit Dumouchet en l’abordant.
—Rira bien qui rira moins ce soir, lâcha lentement le vieux cambusier entre deux bouffées de tabac.
—Oh! oh! vos idées sont encore au noir.
—Mon garçon, il faut être une vraie buse comme notre capitaine... respect que je lui dois... pour ne pas voir de quoi il va retourner... Il a fait fausse route, l’animal bâté... toujours respect que je lui dois. Nous naviguons sur un vilain cirage, voyez-vous.
—Mais non, mais non, fit l’optimiste Dumouchet; le vent est bon.
—Heureusement, car s’il cessait, vous serions entraînés par les courants sur les récifs du golfe Saint-Cyprien. Depuis que nous avons doublé le cap Barbas, la Méduse joue un mauvais jeu.
Le loup de mer disait cela si tranquillement que Dumouchet, loin de s’en effrayer, se mit à plaisanter.
—Allons, vieil ami, vous broyez du noir parce que Filandru, le Roi Tropique, ne vous a pas donné place dans son cortége... Eh! eh! il paraît qu’ils s’amusent fort là-bas.
En effet, autour de Filandru qui trônait majestueusement, au milieu de sa cour, c’étaient des cris, des rires, des huées à chaque nouveau baptême. Beaucoup de ceux que l’aspersion attendait avaient tenté de ne pas se conformer à l’usage, mais, dénichés dans leurs cachettes, ils étaient amenés de force devant Sa Majesté Tropique et une abondante douche punissait leur rébellion.
Au milieu de cette joie, sous ce ciel bleu, par une mer calme et une bonne brise, si près de cette terre d’Afrique qu’on allait bientôt aborder, il était impossible à Dumouchet de prendre au sérieux les prédictions sinistres du cambusier.
Il revint donc à la charge en disant:
—Si nous étions en aussi grave péril que vous l’affirmez, est-ce que les officiers, en admettant l’incapacité du commandant, seraient tranquilles comme nous les voyons en ce moment?
—Eux, mon petit? ils pensent tout bas ce que je dis tout haut: que le capitaine n’est pas plus marin qu’une paire de pincettes... Mais la discipline leur clôt le bec. Tout chambernerait que les officiers obéiraient encore à l’imbécile qui commande... Et puis, à quoi serviraient les conseils? Tenez, cherchez l’Echo qui, hier soir, était encore en vue.
Dumouchet interrogea l’horizon.
—Ce navire a disparu, dit-il.
—Eh bien, toute cette nuit il a multiplié ses feux de signaux, que notre capitaine n’a pas su ou voulu comprendre. A coup sûr, l’Echo nous signalait un danger auquel, après son devoir accompli, il a jugé bon de se soustraire.
Le vieux loup de mer tira de sa pipe trois, ou quatre bouffées, puis il reprit:
—Comme s’il avait hâte d’arriver le premier au Sénégal, notre oison de commandant a profité de la marche supérieure de la Méduse pour devancer les autres bâtiments de l’expédition... Nous sommes seuls maintenant... Qu’un malheur arrive et nous n’aurons personne pour nous venir en aide.
—Oh! nous sommes si près de la côte! avança Dumouchet toujours incrédule.
—Dans l’intérêt de notre peau, nous serions mieux à quarante lieues au large. Depuis deux heures, l’eau a changé de couleur... Mauvais signe! mon petit, mauvais signe!... Je ne...
Le cambusier fut interrompu par une tempête de hurlements joyeux. Deux cents voix criaient alors à plein gosier.
—Bon nanan! le baptême à bon nanan!
La plaisanterie de Filandru, on le voit, avait conquis de nombreux adhérents.
—Ah çà! mais c’est Bokel! se dit Dumouchet en reconnaissant le malheureux tailleur que quatre hommes... et ils en avaient leur charge... apportaient, tenu par les jambes et par les bras, en présence du Roi Tropique, auquel il avait refusé de rendre hommage.
De vive force, le beau-père de Timoléon, qui rugissait de colère, fut installé sur une sorte d’estrade ronde dont il eût été impossible de deviner les supports, car elle était entourée de toile à voile.
—Sujet rebelle, commença Filandru...
Si Dumouchet n’en entendit pas plus, c’est qu’à ses côtés la voix du cambusier venait de lâcher un énergique juron, vibrant de colère et de mépris.
—A qui, diable! en avez-vous? demanda-t-il.
—A notre dindon de capitaine... Tenez, voyez-vous notre lieutenant qui lui parle?...
—Oui, et même avec animation?
—Savez-vous ce qu’il lui dit?
—Non.
—Il lui apprend que le navire est en perdition depuis deux heures... car depuis deux heures nous naviguons sur le banc d’Arguin, où l’inepte entêtement de ce gardeur de porcs nous a conduits.
—Oh! oh! fit Dumouchet un peu ébranlé.
Le premier juron du cambusier n’était rien comme vigueur auprès de celui qui sortit alors de ses lèvres.
—Crétin! buson! idiot! baudet! bûche! Ne voilà-t-il pas qu’il hausse les épaules!
En effet le capitaine, qui s’amusait fort des pasquinades de Sa Majesté Tropique, venait de se débarrasser du donneur d’avis par un petit mouvement d’épaules et avec le sourire protecteur et narquois de d’homme sûr de son fait qui a pitié de l’erreur d’un autre. Quitte de cet importun, le commandant se reprit à écouter Filandru, qui, continuant son discours, disait alors à Bokel maintenu sur son estrade:
—... En conséquence, attendu qu’il est de toute justice que le crime soit puni et la vertu récompensée, et comme, d’après ma faible jugeote, il n’est pas de plus douce satisfaction pour l’homme vertueux que celle de s’insinuer dans le torse un excellent bouillon...
La parade du Roi Tropique fut interrompue par la voix grave du marin de service qui, chargé de jeter la sonde, annonçait au lieutenant de quart:
—Dix-huit brasses!
—...Or, continua Filandru, comme les morceaux de belle viande grasse produisent le plus exquis bouillon...
—Onze brasses! cria le sondeur.
—Amenez les bonnettes! commanda le lieutenant aux gens de quart.
—... Attendu, poursuivait le bonhomme Tropique, que le sujet rebelle, qui a refusé de comparaître devant nous et de nous rendre hommage, est dans les meilleures conditions pour produire le bouillon...
Toute l’assistance était si joyeusement attentive, chacun apprêtait si bien son rire pour le dénouement qu’on sentait prochain que personne n’entendait le marin qui annonçait:
—Neuf brasses!
Ni la voix du lieutenant qui commanda la manœuvre pour serrer le vent.
La Méduse se mit à loffer.
—... Donc, continua Filandru, nous condamnons le coupable à être précipité dans la marmite du bord.
La phrase n’était pas même achevée que vingt mains vigoureuses faisaient basculer les planches formant parquet sous les pieds de Bokel, qui disparut dans l’immense chaudière, pleine d’eau, au dessus de laquelle il avait été juché.
Oh! le bon rire qui éclata comme un coup de tonnerre, si bruyant, si énorme qu’on n’entendit pas encore l’homme de la sonde qui criait:
—Six brasses!!!
Les uns riaient comme un coffre, les autres à ventre déboutonné, ceux-ci à gorge déployée, ceux-là en se tenant les côtes. On riait aux larmes, sous cape, dans sa barbe, comme un fou, à pleine rate, aux anges, en pouffant; bref, inventez toutes les façons de rire si vous voulez vous faire une idée de cette joie folle.
Ce n’était donc vraiment pas, nous le répétons, le moment de prêter attention à ce marin qui criait: six brasses!
Seul de ceux qui n’étaient pas de service, le vieux cambusier avait entendu ces deux mots:
—Accrochez-vous vite à cette manœuvre, dit-il à son voisin Dumouchet.
—Pourquoi? demanda ce dernier tout en obéissant.
—Parce que, nous aussi, nous allons rire.
A ce moment, un épouvantable choc renversa tous les rieurs sur le pont. Des gens si gais ne pouvaient pas être sérieusement solides sur leurs jambes: ils tombèrent comme des capucins de cartes.
En loffant, la Méduse venait de donner un coup de talon.
—Flic! lâcha le cambusier.
La frégate courut encore un moment, puis elle donna un deuxième coup de talon.
—Flac! fit le loup de mer.
Enfin, un troisième.
—Floc! ajouta encore le vieillard.
Et, s’adressant à Dumouchet toujours cramponné à sa corde, ce qui l’avait préservé d’une chute:
—Maintenant, vous pouvez lâcher prise, c’est fini... N’est-ce pas que c’était drôle tous ces gens flanqués par terre? Je vous disais bien que nous allions rire à notre tour.
—Oui, mais qu’est-ce qui s’est passé?
—Quoi donc?
—Parbleu! les trois secousses.
—C’est la Méduse qui vient de s’échouer. Nous sommes perdus!... Le vrai malheur, c’est que j’ai cassé ma pipe, répondit tranquillement le cambusier.
Au milieu de la terrible catastrophe, Bokel aurait pu placer sa fameuse phrase: «La Providence me sourit», car le premier choc avait renversé la marmite profonde dans laquelle il était bel et bien en train de se noyer, attendu qu’il y était entré la tête la première. Trop peu ingambe pour se retourner, et, au milieu de l’épouvante générale qui ne laissait pas penser à lui, il aurait péri dans cette marmite, sans ce choc qui avait fait rouler l’énorme récipient.
Lorsqu’il rentra sous le pont, Paméla, restée près du hamac de Timoléon, abattu par ce long jeûne, se précipita au devant de lui.
—Papa, demanda-t-elle, quelle est la cause de ces trois secousses?
Encore à demi suffoqué par sa noyade, presque étranglé par l’effroi, Bokel resta sans répondre, inondant le parquet de l’eau qui ruisselait de ses habits.
—Oh! oh! fit Timoléon, ce qui est arrivé doit être bien grave, car je vois que vous avez couru pour venir me l’annoncer. Avez-vous chaud, mon Dieu! Quelle transpiration! Vos habits en suintent. Ne vous laissez pas refroidir, beau-père.
Puis, tout à coup, d’une voix étonnée:
—Parbleu! voilà qui est drôle! s’écria-t-il.
—Quoi donc? demanda Paméla.
—Je ne sens plus le mal de mer, il vient de me quitter brusquement.
En effet, la Méduse, échouée sur le sable, n’ayant plus ni roulis ni tangage, le malaise de notre héros avait cessé.
A en croire tous les rapports qui ont été faits sur le naufrage de la Méduse, le navire aurait pu être sauvé, si l’incapacité du capitaine, qui perdit un temps précieux, alors que la mer était calme, n’eût retardé les manœuvres que le mauvais temps, deux jours après, rendit inutiles.
L’échouement de la frégate avait eu lieu à trois heures de l’après-midi. Le défaut de confiance dans l’habileté du capitaine amena l’indiscipline et l’on perdit cette journée. Le lendemain on tenta de touer le navire dans des eaux plus profondes en virant au cabestan sur des ancres mouillées au large. Mais sur ce sable, mêlé de vase, les ancres ne purent mordre et cédèrent.
La première mesure à prendre était d’alléger la frégate de tout ce qui se pouvait jeter par-dessus le bord. On commença par des barils de farine, puis on défonça la moitié des tonnes d’eau douce.
Grâce à d’autres et aussi tristes sacrifices, la ligne de flottaison remonta de 30 centimètres.
On se remit au cabestan.
Mais tous les efforts n’aboutirent qu’à faire sortir le vaisseau de son lit pour le traîner sur le sable à cent mètres. Si, comme on l’a dit, la frégate n’avait touché que sur le bord du banc d’Arguin, elle était bien près d’être sauvée. Malheureusement, au milieu de la nuit, le temps changea, la mer grossit, et la Méduse, ne se trouvant plus dans le moule de vase qu’elle s’était creusé, se mit à talonner de plus en plus violemment.
A trois heures de la nuit, le maître calfat vint annoncer qu’une voie d’eau s’était déclarée. On se jeta aux pompes. Une demi-heure plus tard la quille se fendit en deux endroits.
La Méduse était perdue sans ressource!
On abandonna donc tout moyen de sauver la frégate pour ne plus songer qu’au salut des hommes.
Alors, aux dangers de la mer, vinrent se joindre les premières menaces de l’indiscipline soulevée par le sentiment de la conservation personnelle. Les soldats de marine se révoltèrent, persuadés qu’ils étaient que l’équipage voulait les abandonner en s’enfuyant sur les embarcations. Au fond, leur crainte avait une apparence de raison. Toutes les embarcations du bord, bien remplies, pouvaient à peine contenir 250 personnes, et on était plus de 400 hommes sur la Méduse.
Ce fut alors qu’on parla de construire le radeau qui emporterait l’excédant des naufragés. Les vivres devaient être déposés sur le radeau, qui serait remorqué par les embarcations, et, à l’heure des repas, les équipages des canots viendraient y prendre leurs rations et se reposer pendant que d’autres rameurs iraient les remplacer aux avirons des canots remorqueurs. Sur ces belles promesses destinées à encourager ceux que le sort appellerait sur le radeau, chacun se mit au travail avec l’énergie du désespoir.
Cependant, que devenaient nos quatre principaux personnages?
Du premier coup Timoléon, radicalement guéri du mal de mer, avait deviné le danger. Mais il parlait si gaiement de la situation à sa femme; il lui assurait la terre si proche, et surtout, si facilement abordable par ce joli vent de large; il avait tant l’air de causer d’une agréable promenade sur l’eau, quelque chose comme une descente de la Seine jusqu’à Saint-Cloud, que, ma foi! la gentille Paméla s’était peu à peu laissé prendre à cette fausse confiance que montrait son mari.
Un seul être aurait pu la dissuader de cet optimisme. C’était Bokel. Mais le tailleur était devenu à moitié idiot d’épouvante, compliquée de regrets bien amers. Il se disait que si le désir louable de marier sa fille sans lui donner de dot ne l’avait pas poussé à prendre ce Polac maudit, il serait, à cette heure, bien tranquillement occupé à couper du drap au plus juste pour les culottes de MM. un tel et un tel. Dans sa pensée, il se voyait victime de son excellent cœur, de sa tendresse paternelle, de son envie d’assurer l’avenir de sa fille... Oh! comme on était stupide d’aimer ses enfants!... Quoi? faute d’une dot, sa fille ne se serait pas mariée?... En bien, après? Les couvents de filles ne sont pas faits pour les serpents à sonnette... Dans cette sainte retraite, elle aurait prié pour la longue vie, pour la santé, pour le bonheur de papa. Et lui, doucement capitonné dans ses cinquante mille livres de rente, il aurait savouré cette existence de veuf qui a beaucoup à se rattraper. Il se voyait établi en Normandie, le pays du bon beurre, dans un ermitage où il n’aurait d’autre cure que de s’occuper, à toute heure, de sa grassouillette personne... Une belle fin à une belle vie! Il avait toujours payé ses billets à échéance et, après trente ans d’affaires, il n’avait pas perdu quinze cents francs à faire crédit... Que pouvait-on dire de mieux?
Ainsi pensant, Bokel allait, de temps en temps, se montrer sur le pont pour voir où en étaient les travailleurs du radeau; puis il rentrait au plus vite, sombre, effrayé et tout disposé à adresser cette prière à la Providence qui ne lui souriait plus:
—Mon Dieu, acceptez mon gendre et ma fille... et laissez-moi ici-bas pour les pleurer!
S’il est bien vrai, comme certains le prétendent, que, quand la mort a fait sa râfle quelque part, les plus à plaindre sont ceux qui restent, le bon Bokel, on le voit, se sacrifiait.
De son côté, Dumouchet faisait partie de ceux qui, pendant qu’on travaillait au radeau, aidaient le maître cambusier à monter sur le pont les caisses de biscuits, les tonneaux d’eau douce, les barils de salaisons et autres provisions que les naufragés devaient emporter.
Sa confiance dans les cartes s’était un peu ébranlée. Il avait besoin d’être raffermi dans sa certitude du bel avenir à lui prédit. Aussi ne se faisait-il pas faute d’interroger le cambusier, toujours calme et paraissant n’avoir d’autre souci que de rouler de la joue droite à la joue gauche la chique qui remplaçait sa pipe cassée.
—Voyons, père la Méduse, disait-il, je ne suis pas un garçon qu’un rien effraye. Par conséquent, répondez-moi franchement.
—Bon, allez-y, fiston.
—Le radeau est une bonne idée, n’est-ce pas? Notre salut est assuré?
—Pfuiii! sifflait le vieux marin en clignant de l’œil et en remuant la tête.
Cette réponse ne satisfaisant pas Dumouchet par son manque de détails précis, il continuait:
—Alors, vous croyez que nous allons avoir de la misère à avaler?
—Pfuiii! recommençait le cambusier.
Et la conversation continuait ainsi depuis un quart d’heure, quand le vieux marin, ayant enfin pitié du questionneur, finit par lui dire:
—Voulez-vous un bon conseil?
—Parbleu!
—Je vais vous le donner, mais je suis certain d’avance que vous ne le suivrez pas.
—Oh! que si, je vous le jure!
—Eh bien, ne partez pas sur le radeau.
—Alors, vous me conseillez d’embarquer dans les canots?
—Pas plus dans les canots que sur le radeau.
Dumouchet resta un moment interdit.
—Mais, reprit-il, si ce n’est de me sauver à la nage, je ne vois pas comment.....
—A la nage!... vous feriez bien plaisir aux requins qui entourent la frégate.
—Est-ce que votre conseil consiste à me décider en faveur des requins?
—Non pas.
—Alors, à moins que vous n’ayez une paire d’ailes à mettre à ma disposition, je ne vois pas quelle chance me reste d’être sauvé.
Le cambusier tourna la tête pour s’assurer que nul autre ne pouvait entendre son conseil, puis, tout bas:
—Restez sur la Méduse, dit-il.
—Mais elle va sombrer!!
—Pfuiii! recommença le cambusier.
—C’est la mort inévitable... tandis que sur le radeau ou dans les embarcations...
—Pfuiii! pfuiii! lâcha le loup de mer d’un ton impatient.
Et Dumouchet eut beau dire, il n’ouvrit plus la bouche que pour éjecter le jus de sa chique.
Cependant le radeau s’était achevé, mais la nuit était venue et il fallut renvoyer le départ au lendemain. Pendant cette attente nocturne, la Méduse s’enfonça dans la vase de près de 80 centimètres.
Deux personnes, cette nuit-là, dormirent d’un sommeil paisible: Paméla, que son mari avait tout à fait ralliée à cette perspective d’une simple promenade sur l’eau pour le lendemain, et le cambusier, qui avait donné un conseil si étrange à Dumouchet.
Au point du jour, l’embarquement eut lieu. L’ordre en avait été réglé d’avance. On ne devait descendre qu’après que les provisions, entassées sur le pont, auraient été transbordées sur le radeau. Par malheur, les premières tonnes étaient à peine transportées que la frégate s’inclina un peu dans la vase. Une voix-ayant crié: Nous sombrons!!! ce fut alors une panique générale. Sans ordre, malgré la résistance des chefs, les uns s’aidant du premier cordage venu, d’autres se jetant à la mer plutôt que d’attendre leur tour sur les échelles encombrées, on envahit pêle-mêle les embarcations et le radeau.
En cet instant, le capitaine, dont l’ignorance avait perdu le navire, fit preuve de la plus insigne lâcheté. Lorsque son devoir lui commandait d’être le dernier à quitter son bord, il descendit à la hâte dans son canot et donna si précipitamment l’ordre du départ que le radeau, remorqué par les embarcations, s’éloignait déjà quand on s’aperçut que tout le monde n’avait pas encore eu le temps de quitter le bord.
Trois embarcations revinrent donc à la frégate pour reprendre les oubliés, qu’on estimait au nombre d’une vingtaine tout au plus. En reconnaissant que ce nombre dépassait soixante, le sentiment de la conservation personnelle amena une sorte de révolte chez ceux qui occupaient les canots déjà bien encombrés. Ils se refusèrent à prendre ces autres compagnons d’infortune dont le poids ferait couler les embarcations. Il fallut l’énergie et les menaces des officiers, qui avaient conservé leurs armes, pour faire accoster la frégate.
Au nombre de ceux qui n’avaient pu quitter à temps la Méduse, se trouvaient au premier rang Dumouchet, notre excellent Bokel et les jeunes mariés, qui, par conséquent, assistaient d’en haut à la scène des canots.
A ce moment une voix souffla à l’oreille de Dumouchet.
—Suivez donc mon conseil.
—Ah! c’est vous! dit Dumouchet en reconnaissant le vieux cambusier, toujours aussi tranquille que s’il s’était agi d’une partie de quilles.
—Restez sur la Méduse, dit le bonhomme.
Livré à lui-même par la détente de la remorque des canots revenus à la frégate, le radeau, tout en tournant, s’était rapproché du bâtiment.
—Merci du conseil, mais je n’en profite pas, dit Dumouchet au cambusier.
Et s’élançant à la mer, il gagna le radeau à la nage.
Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant à contre-cœur trouvèrent place dans les embarcations. En accepter plus, c’était s’exposer à couler sur place.
—Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui restait encore sur la frégate.
Et les canots se dirigèrent vers le radeau pour y déposer ceux qu’ils avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le radeau, tellement surchargé qu’il enfonçait de plus d’un pied dans l’eau, il y eut une telle résistance à accepter les nouveaux venus que la moitié seulement put parvenir à s’y faire admettre.
Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle éclata dans toute sa force en cette circonstance. Les canots n’ayant pu trouver, par l’opposition des gens du radeau, qu’à s’alléger de la moitié de ceux qu’ils avaient transportés, leurs équipages mutinés refusèrent de retourner à la Méduse prendre une nouvelle charge qu’il leur faudrait garder et, malgré l’ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui les aidaient à remorquer le radeau.
Qu’on juge du désespoir de ceux qu’on abandonnait quand, du pont de la Méduse, ils virent s’éloigner le radeau et les canots! Ces malheureux étant au nombre de dix-sept!!!
Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.
Le radeau en emportait cent cinquante-deux.
Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers à Paméla, laissée par lui avec son mari sur la Méduse. Il aurait bien pu céder sa place à son enfant, le cher homme, mais il n’avait écouté que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d’éviter un chagrin à sa fille. Sachant à quel désespoir profond serait en proie Paméla si elle avait l’horrible malheur de perdre un père qu’elle adorait, il s’était empressé de se sauver la vie pour épargner des larmes à sa fille.