VIII

Notre intention n’étant pas de raconter tout au long l’expédition de la Méduse, nous nous contenterons d’en relever seulement les détails qui sont utiles à notre histoire. Dépossédée en 1808 par les Anglais de ses établissements sur la côte occidentale d’Afrique, la France les avait reconquis par les traités de 1814 et 1815 qui lui rendaient le littoral depuis le cap Blanc jusqu’à l’embouchure de la Gambie.

Deux années après sa restauration, le gouvernement des Bourbons n’avait pas encore pensé à replanter le drapeau français dans cette colonie, ou, plutôt, il avait fallu deux ans au fiévreux Dubouchage, ministre de la marine, pour organiser cette expédition de quatre voiles qui avait charge d’aller ravitailler le Sénégal en hommes, matériel, vivres et munitions. Les Anglais, voyant que nous ne prenions pas possession, avaient continué, malgré les traités, d’exploiter tranquillement le pays, attendant pour déménager que la France leur donnât congé.

A cette époque où la vapeur n’avait pas encore reçu son application à la marine, la navigation à voiles était une véritable science, très-compliquée, qui exigeait un long et sérieux apprentissage et une pratique incessante. Le salut de l’équipage et du navire dépendait donc uniquement du savoir nautique, de l’expérience et du sang-froid de l’homme à qui avait été confié le commandement suprême.

Ce fut sur ces données, qui lui indiquaient le choix à faire, que le ministre Dubouchage, ayant à nommer le chef de l’expédition du Sénégal, duquel allait résulter le sort de quatre bâtiments, désigna... devinez qui? Vous ne trouveriez jamais; autant donc vous l’apprendre... désigna un receveur des droits réunis. Il est vrai que, jadis, il avait débuté dans la marine. Mais, depuis vingt-cinq ans qu’il n’avait remis le pied sur un navire, son emploi de receveur devait lui avoir complétement fait oublier le peu qu’il avait appris, supposé qu’il eût appris quelque chose.

Il faut aussi ajouter que cette incapacité hors ligne se tenait au premier rang des fanatiques qui s’égosillaient à chanter:

Monarque, ami de l’olivier,
Toi, que le ciel... etc.

Ce fut pareillement dans ce chœur de sectaires qu’on choisit les ineptes escamoteurs de commandement auxquels furent confiés l’Alouette, l’Eléphant, le Golo, le Lynx, la Licorne et autres navires de l’Etat, qui, à la même époque que la Méduse, périrent par l’ignorance de leurs capitaines ou ne furent sauvés du naufrage que par les lieutenants, qui, à l’heure du péril, forcèrent les chefs incapables à abandonner le commandement. Pour récompense, ces sauveurs furent, à leur retour au port, traduits en jugement. La Restauration, on le voit, était le bon temps pour les gens de mérite.

Revenons à notre sujet.

Ce fut le 17 juin 1816, à sept heures du matin, que l’expédition du Sénégal partit de la rade de l’île d’Aix. Les navires qui en faisaient partie étaient la frégate la Méduse, la corvette l’Echo, le brick l’Argus, et la flûte la Loire. Ces bâtiments étaient chargés de provisions de toutes sortes destinées, nous l’avons dit, à ravitailler la colonie. Outre l’infanterie de marine, composée de deux cent cinquante-cinq hommes, qui devait là-bas tenir garnison, ils emportèrent cent-dix émigrants qui allaient tenter la fortune en ce pays lointain. C’était donc, en plus des quatre équipages, un personnel de trois cent soixante-cinq individus, dont deux cent quarante avaient été embarqués sur la Méduse.

C’est parmi ces derniers que nous retrouverons Bokel, sa fille, son gendre et le cousin Dumouchet, dont la confiance dans les cartes était demeurée inébranlable.

Semblable à l’entraîneur qui suit partout le cheval qu’il a dressé, pour qu’il ne perde rien de ces avantages qui doivent lui assurer le prix, le tailleur n’avait pas hésité un instant à accompagner Polac. Le gros homme, quand il avait une idée, la suivait jusqu’au bout du monde.

—Timoléon a beau m’affirmer qu’il est toujours malade en mer, s’était-il dit, il se peut que, cette fois, la mer lui fasse grâce. Laissé à lui-même, mon gendre dévorerait. Je dois donc être là pour veiller au grain.

Et, dans ses bagages, il avait emporté une ample provision de son fameux moka.

Mais où le courage de Bokel, si brave pour lui-même, avait faibli, c’était à propos de Paméla, qui, malgré tout, n’avait pas voulu se séparer de son mari.

—On m’a promis un voyage de noces, répétait-elle.

—Mais nous allons au diable, ma chérie, disait le papa.

—Ta, ta, ta, je ne veux pas qu’on suppose que mon mari m’a plantée là le lendemain des noces. La loi m’ordonne de suivre mon époux partout où il lui plaît de résider; le maire me l’a dit. Timoléon va au diable, dis-tu?... J’irai au diable.

—Mais ton piano, ma bichette... songes-y donc! quelle privation pour toi, car nous ne pouvons pas l’emporter!... Ne m’as-tu pas dit cent fois que l’existence serait vide pour toi sans piano? disait le père en s’adressant à l’âme de la musicienne.

Dans ce vide que devait laisser l’absence du piano, il s’était glissé, depuis la veille, un époux, ce qui fit que Paméla demeura insensible à cette perspective de rester des mois sans faire grincer les dents des malheureux auxquels il était donné d’entendre le vacarme de son beau talent.

Elle avait donc résisté à toutes les sollicitations du papa, même quand il s’était écrié avec un certain lyrisme:

—Penses-tu à mes affres de toutes les secondes quand je te verrai à la merci des flots capricieux?

Quand le tailleur avait appelé Timoléon à la rescousse, ce dernier avait répondu:

—Alors, beau-père épargnez-vous ces affres en ne venant pas avec nous.

Cette proposition avait immédiatement mis fin aux instances de Bokel.

Et puis, il faut l’avouer, bien qu’il sût ce qui en était de la fameuse prédiction de la tireuse de cartes au rôtisseur, Bokel, ressentait une terreur secrète à la pensée de Dumouchet. Il avait beau avoir les atouts pour lui et se savoir une marge de 58 livres en moins, la confiance stupide du concurrent à l’héritage le démontait.

—A-t-on vu cette canaille qui persiste quand même à nous tenir tête? murmurait-il; mais je serai-là pour éventer les piéges qu’il tendrait à mon gendre.

Si Dumouchet préparait un piége à son cousin, il faut reconnaître qu’il cachait bien son jeu. Quand on allait monter dans la diligence qui devait les conduire au port d’embarquement, Dumouchet s’était présenté fort léger de bagages, mais traînant avec lui trois sacs de pommes de terre, pois cassés et lentilles.

—A bord, où les rations sont parfois insuffisantes, il est bon d’avoir quelques provisions, avait-il dit à Bokel, qui palpait les sacs.

—Et c’est avec ce supplément de nourriture que vous comptez maigrir des 58 livres qui vous séparent de mon gendre? avait demandé le tailleur un peu rassuré.

—Ah! à propos des 58 livres, je ne vous ai pas accusé mon véritable poids, ce matin, chez le notaire. Tout à l’heure, avant de partir, l’idée m’est venue de me peser encore... Les 58 livres ne sont plus le chiffre exact.

—Auriez-vous maigri? bégaya presque Bokel, prenant l’alarme.

—Au contraire, j’ai trois livres de plus.

—La Providence nous sourit! pensa le gros homme avec un soupir de soulagement.

Ensuite, à haute voix:

—Malgré cet avertissement du ciel, vous osez donc encore tenter la lutte?

—Les cartes l’ont prédit... J’ai confiance. En me faisant ses adieux, le rôtisseur m’a encore parlé de la tireuse de cartes.

La quatuor n’arriva au port qu’au milieu de la nuit du 16 au 17 juin, quelques heures avant le départ de l’expédition. Il fallait donc au plus vite monter sur la Méduse.

Bokel s’enquit d’une embarcation.

—Tenez, lui dit un homme du port, voici justement une chaloupe de la Méduse qui rejoint son bord; profitez-en.

Dix minutes après ils étaient assis dans la chaloupe, glissant sur le flot calme de la rade, en pleine obscurité.

—Eh bien, mon gendre? avait demandé Bokel dès le deuxième coup d’aviron, pressé qu’il était de voir Timoléon malade.

—Eh bien, quoi, beau père? dit Polac, sans deviner le sens de la question.

—M’aurait-il trompé? pensa le tailleur, qui, plein de méfiance, laissa tomber le dialogue.

Quand l’embarcation accosta la Méduse, on lui jeta la mince échelle de corde qui devait servir à l’escalade des arrivants. C’était un exercice de gymnastique dont se tirèrent à leur honneur Paméla, avec la prestesse d’un écureuil, Timoléon aussi agilement qu’un singe et Dumouchet à la façon prudente et calme de l’ours.

Vint alors le tour de Bokel.

Bien qu’une romance parle d’un éléphant qui, en une heure de far niente, se balançait dans une toile d’araignée, on en est toujours à se demander comment il était parvenu à se hisser jusqu’à ce genre de hamac... Etait-ce à l’aide d’une échelle de corde? Il faut en douter, si nous nous en rapportons à l’expérience tentée par Bokel, qui, ne fût-ce que du poids de la trompe, ne possédait pourtant pas la pesanteur d’un éléphant.

Les quatre premiers échelons furent franchis par l’énorme tailleur avec une espèce de facilité qui faisait l’éloge de la vigueur de ses poignets, chargés d’enlever une pareille masse. Mais, comme le pied du tailleur cherchait l’échelon suivant, la corde se livra subitement à des oscillations qui le dérobèrent sous lui, de sorte que Bokel, manquant d’un point d’appui, retenu seulement par les mains, resta suspendu dans le vide.

Une seconde de plus, et c’en était fait de notre héros, qui allait se laisser choir dans la mer, si, en cette situation critique, une large main ne s’était posée, en guise d’assiette, sous les formes puissantes de Bokel, qui parvint à retrouver pied sur l’échelle. Grâce à ce secours, donné par un des marins de l’embarcation, le tailleur put enfin se hisser jusqu’à portée des mains de Timoléon et de Dumouchet qui, l’empoignant par le collet, lui firent brusquement achever l’ascension.

Mais, au moment où il était enlevé à force de bras, Bokel sentit la main de son sauveur d’en bas tapoter ces mappemondes opulentes qu’elle avait soutenues et, en même temps, un voix gouailleuse prononçait, en dessous au tailleur, ces quelques mots:

—Gras à tuer, je le disais bien, gras à tuer!

Et presque aussitôt sauta sur le pont, à côté de Bokel tout essoufflé, un marin qu’il reconnut avec terreur.

C’était le loustic Filandru, patron de la chaloupe qui avait amené les passagers.

Le mauvais plaisant vint se camper sous le nez du tailleur et, tout ricanant:

—Eh! eh! fit-il, nous y venons donc à la marmite du bord, mon boulot?

Puis, ce fut un gros éclat de rire accompagnant encore ces paroles:

—Bon bouillon! bon bouillon!

Nous ne jurerions pas que l’épithète de «vil maraud!» dont il s’était servi à sa première rencontre avec Filandru, ne monta pas aux lèvres indignées de Bokel; mais il la retint au passage. En somme, ce grossier personnage, qui ne voyait en lui qu’une sorte de gîte à la noix, venait de lui sauver la vie, et puis, il faut l’avouer, sur ce pont de vaisseau où Filandru était, pour ainsi dire, chez lui, le tailleur avait perdu tout à coup la majeure partie de cette superbe qu’il montrait sur le solide plancher des vaches. Disons aussi que Filandru, rappelé par son devoir de patron de la chaloupe, qu’il s’agissait maintenant de hisser à bord, avait immédiatement tourné le dos à sa victime.

Grâce à la lettre de M. de la Morpisel, qui réclamait, en faveur de ses protégés, l’intérêt du commandant, beau-père, gendre et fille obtinrent des hamacs dans un petit coin à part du bâtiment, tout encombré de troupes et d’émigrants. Dumouchet, s’il l’avait voulu, aurait pu partager ce bien-être relatif, mais, un peu agacé par la persistance de Bokel à parler du succès assuré de son gendre, il s’était retiré à l’écart, traînant après lui ses sacs de provisions farineuses.

—J’aurais mieux fait de le garder sous l’œil, pensa le tailleur, regrettant de ne pas s’être opposé à cette séparation.

Rompu qu’il était par le long et harassant trajet de la diligence qui l’avait amené de Paris à destination, le tailleur, bien que non coutumier du hamac, dormait profondément quand il fut tiré de son sommeil par un certain mouvement de balançoire bien accentué que venait de prendre son hamac. C’était le roulis de la Méduse qui, après avoir levé l’ancre, se mettait en route.

Le premier regard de Bokel fut pour son gendre, qui, étendu dans un hamac accroché, au-dessous du sien, dormait à poings fermés. Ce sommeil prouvait un courage remarquable, car, s’endormir quand, sur sa tête, planait Bokel, cette lourde masse de Damoclès qui, à sa première chute, pouvait l’écraser, attestait, chez Timoléon, une rare insouciance du danger.

Loin d’apprécier l’héroïsme de ce sommeil, Bokel fut tout à une pensée de méfiance.

—Quoi? Nous voici en mer et pas encore malade! Le fourbe m’a abusé, se dit-il.

Certes, il n’y avait pas grand temps perdu puisque le bâtiment n’était pas à plus de cent mètres de son point de départ, mais le beau-père ne put tenir à cette preuve d’insigne mauvaise foi et, descendant de son hamac, il vint secouer Polac en s’écriant:

—Eh bien! eh bien! mon gendre, à quoi pensez-vous donc? nous sommes en mer, mon ami.

Tout en sursaut qu’il était, le réveil de Timoléon fut aimable.

—Tiens, c’est vous, beau-père? dit-il; je faisais un rêve-de bon augure. Je me voyais déjà dans la balance et enlevé par le poids de Dumouchet.

—Qui veut la fin veut les moyens, prononça sévèrement le tailleur.

—Qu’entendez-vous par là?

—Ne m’avez-vous pas affirmé que la mer ne vous réussissait pas? ajouta le beau-père de son même ton grave tout plein de reproches.

Du hamac voisin, se fit entendre la voix de Paméla, qui venait de se réveiller.

—Mais, papa, disait-elle, Timoléon ne peut pourtant pas être malade rien que pour te faire plaisir.

—Nous sommes en mer, je n’ai que ça à dire, répliqua sèchement Bokel.

—Oh! depuis cinq minutes à peine.

—Soit! mais depuis cinq minutes, un homme d’honneur serait malade!!!

Marius, sur les ruines de Minturnes, ne devait pas avoir visage plus sombre et plus désespéré que celui de Bokel quand, après ces paroles de blâme, il alla s’asseoir sur un rouleau de cordages, à quelques pas des deux époux.

Il fut tiré de ses méditations lugubres par une voix empâtée qui lui demandait:

—Vous n’êtes donc pas venu à la première distribution de vivres?

C’était Dumouchet qui, d’une bouche pleine, lui adressait cette question en lui montrant un morceau monstrueux de biscuit sur lequel son pouce retenait une large tranche de lard.

La vue de cette ration colossale que le concurrent à l’héritage allait s’introduire dans l’estomac fut comme un baume sur le cœur ulcéré du tailleur.

—Si ce maudit Dumouchet continue à se nourrir de la sorte, le manque de parole de mon gendre ne sera que demi-mal, se dit-il.

De sorte que ce fut avec un quart de sourire qu’il répliqua au mangeur:

—Oh! oh! à en juger par votre ration, je vois que la Méduse soigne ses passagers.

—Ah! mais non, mais non, fit vivement Dumouchet, il n’en est pas ainsi pour tout le monde! Figurez-vous que j’ai retrouvé un parent de ma femme dans le Père la Méduse.

—Qui appelle-t-on ainsi?

—Le maître-cambusier du navire... Et, dame! il m’a promis de me soigner si copieusement que je n’aurai pas même besoin d’entamer mes sacs de provisions.

Ces paroles entrèrent comme une musique dans l’oreille du tailleur.

—La Providence me sourit, se répéta le gros homme, dont c’était la phrase favorite, surtout quand il parvenait à faire accepter par un client une culotte mal coupée.

Il était donc, sinon calmé, tout au moins de moitié moins grognon quand, pour prendre l’air, il monta sur le pont. Il n’eut guère le temps de se rafraîchir les poumons, car, à son troisième pas, une large main lui tapota le ventre et une voix railleuse s’écria:

—Oh! le bon nanan! le bon nanan!

C’était Filandru, qui continuait sa sotte plaisanterie.

Et comme il n’est si stupide farce qui ne rencontre des rieurs, une dizaine de marins, qui flânaient là, se mirent à répéter en chœur:

—Oh! le bon nanan!

Que voulez-vous? ces joyeux lurons n’avaient pas été élevés sur les genoux des duchesses. Leur genre d’esprit n’avait aucun rapport avec celui de M. de Talleyrand. Ils trouvaient à rire de cette ineptie au gros sel, et ils s’en donnaient à cœur joie, sans la moindre méchanceté. Bokel n’aurait pas commis la bêtise de s’en fâcher que, le lendemain, un autre passager serait devenu le plastron de Filandru.

Donc, pendant qu’il était en train d’être bête, le gros homme ne le fut pas à demi. Il se redressa la tête de trois quarts, à la Mirabeau, et avec une moue, de mépris il lança ces mots superbes:

—Arrière, engeance!

Seulement, tout en commandant: arrière! il reculait pour regagner l’entre-pont, poursuivi par les huées des marins qui se tordaient de joie.

C’était à croire, de prime-abord, que la Providence ne lui souriait plus. Il n’en était rien, pourtant. Elle lui ménageait, au contraire, une charmante compensation. A peine Bokel était-il rentré sous le pont qu’il aperçut son gendre, pâle et défait, vacillant sur ses jambes et les bras étendus en homme qui cherche un point d’appui.

—A moi, papa! se mit à crier Paméla, qui, trop faible pour soutenir son mari, le suivait dans ses mouvements de valse.

Du premier coup d’œil, Bokel comprit tout. En une seconde, il fut près de Timoléon, et d’une voix frémissante de joie, il bégaya:

—Mes excuses, mon gendre, mes plus sincères excuses d’avoir douté de vous un moment. Vous êtes homme de parole.

Et, tout en parlant, il poussait l’homme de parole vers son hamac, sur lequel Timoléon se laissa tomber comme une masse en murmurant:

—Décidément la mer ne me réussit pas.