VII

Mettez-vous à la place des deux cousins, et que, sans un petit trémolo préparatoire, on vous annonce brusquement qu’une pluie de millions va tomber sur votre tête. Votre premier mouvement sera de pointer le nez en l’air et d’ouvrir la bouche pour recevoir l’ondée bienfaisante. Puis, la réflexion arrivant, vous penserez alors à vous demander par quelle cause il se fait que ce nuage doré crève précisément sur votre individu.

Il en aurait, indubitablement, été ainsi des jeunes gens, si, au lieu d’attendre l’éveil de leur curiosité, M. de la Morpisel ne l’avait désagréablement hâtée en parlant de «cette condition prescrite» qui n’assignait qu’un élu au bonheur de palper les millions.

—Ah! il y a une condition prescrite? répétèrent ensemble les deux cousins à cette nouvelle inquiétante qui, comme une douche d’eau froide, calma le bouillant transport de leur satisfaction.

—Une condition formelle... qui ne fait qu’un seul heureux, déclara le notaire.

Nous aurions bel à mentir en assurant que la voix des jeunes-gens était d’un calme parfait quand, avec le même ensemble, ils demandèrent:

—Quelle est cette condition?

—Ne feriez-vous pas mieux de vous informer d’abord par qui cette condition a été exigée? dit le tabellion en riant.

Notons, en passant, que Bokel, pendant cette scène qui aurait dû vivement exciter son intérêt de beau-père, demeurait bien tranquille dans son coin. Son air, sa prestance, son sourire étaient celui de l’homme qui sait d’avance à qui est réservé le gros lot.

A la remarque du notaire, les deux cousins étaient restés si bien interdits que M. de la Morpisel put continuer.

—Voyons, dit-il, ne vous doutez-vous pas un peu de qui vous vient cet héritage? car c’est un héritage... Cherchez bien... Ne vous connaissez-vous pas un parent dont, depuis longtemps, vous n’avez plus reçu de nouvelles?

—Oui, oui, notre oncle Gaspard Polac, le marin, s’écria Dumouchet.

—Le courageux corsaire. Nous avons toujours cru qu’il avait été tué dans un combat ou qu’il était mort sur les pontons anglais, ajouta Polac.

—Mort? il ne l’était pas encore il y a quelques mois, reprit le notaire, ainsi que le prouve une lettre qu’il m’écrivit alors... car, sachez-le, j’étais un des bons amis de votre oncle. Quand je le vis pour la dernière fois, il y avait à peine une année que j’avais acheté cette étude... De là vient que là-bas, sachant ses jours comptés, il s’est souvenu de moi pour me transmettre ses intentions dernières en me priant de vous retrouver.

Tout en parlant, M. de la Morpisel s’était rapproché de son bureau dont il se mit à bouleverser les paperasses avec une vivacité qui, peu à peu, dégénérant en impatience, lui fit murmurer:

—Que diable est devenue cette lettre!... impossible de remettre la main dessus!

Assis qu’il était auprès du bureau, Bokel avait entendu ces mots. Il se pencha vers le notaire et, d’un ton bien humble, il souffla à l’oreille:

—Si monsieur de la Morpisel daigne me faire l’honneur de venir m’écouter dans l’angle de la fenêtre, je lui apprendrai où se trouve sa lettre.

Pour toute réponse, le tabellion se dirigea vers l’endroit désigné.

Bien qu’il fût persuadé qu’il n’y avait aucun danger à être franc, le tailleur n’en prit pas moins ses précautions. Sa confession, dite à voix basse, commença par poser cette condition:

—Avant tout, je prie monsieur de la Morpisel de promettre le secret à un père qui n’est coupable, au fond, que d’avoir voulu le bonheur de sa fille.

Le clignement d’yeux par lequel répondit le notaire était à la fois une invitation à parler et la promesse du secret réclamé.

—Elle est dans la poche de l’habit que je vous rapporte, déclara carrément le tailleur.

—Et vous l’avez lue?

Bokel fut beau d’aplomb.

—Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répondit-il simplement.

—Alors vous connaissez la condition?

—Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répéta encore le gros homme.

A cette réponse, M. de la Morpisel tourna involontairement un regard vers Polac.

En ce moment, Timoléon, mettant à profit la conférence secrète de son beau-père avec le tabellion, apprenait son mariage à Dumouchet, qui faisait la moue de n’avoir pas été invité. Certes, le pauvre Dumouchet ne pouvait pas passer pour un gros homme, mais il faisait si bien ressortir la maigreur de son cousin qu’elle frappa le notaire.

—Mazette! fit M. de la Morpisel en souriant à Bokel, mes compliments, mon cher!

—N’est-ce pas que nous avons des chances?... reprit le tailleur en pesant sur les mots.

—Oh! mieux que des chances... Vous pouvez dire que vous avez la certitude du succès.

Puis, comme il fallait expliquer aux jeunes gens cette sorte de messe basse, tenue derrière un rideau, qui avait interrompu une explication palpitante d’intérêt pour les cousins M. de la Morpisel reprit en élevant progressivement la voix:

—Mais non, mais non, vous pouvez rester, mon cher Bokel. Ce qui intéresse votre gendre ne doit pas être un mystère pour vous.

Et s’adressant à Timoléon:

—N’est-ce pas, monsieur Polac, que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je retienne votre beau-père, qui veut se retirer avant que je vous en dise plus long, par peur d’être indiscret?

—Restez donc, beau-père, je vous en supplie, se hâta de dire Polac.

Pensant que ce serait trahir le secret promis à Bokel que de se mettre, sous les yeux des jeunes gens, à tirer la lettre de l’habit rapporté par le tailleur, le notaire se reprit à remuer les papiers de son bureau à la recherche de la missive disparue, recherche qu’il interrompit pour dire:

—Après tout, cette lettre n’est pas un acte officiel. C’était une correspondance toute privée, d’un ami à un ami... Je finirai pourtant par la retrouver un jour ou l’autre... J’ai eu grand tort même de la chercher ainsi, car je puis m’en passer, attendu que je la sais par cœur... Votre oncle m’y racontait toutes ses aventures et par quelle suite de circonstances il avait été amené à ne choisir qu’un seul de ses deux neveux pour héritier... Vous plaît-il que je vous en fasse part?

—Nous écoutons, dit Polac.

—Messieurs, reprit le tabellion, s’il vous souvient de Gaspard Polac, votre oncle, vous devez savoir que c’était un gaillard actif, audacieux, brave au possible... Pourtant, si fort qu’on aime les plaies et bosses, il arrive un moment, surtout quand on y a gagné un magot, où on se lasse de canonner et hacher son semblable. Votre oncle finit, par se dire qu’à ce jeu, qui lui avait été toujours heureux, il attraperait un jour sur les doigts... il renonça donc à écumer les mers pour jouir du produit de ses rapines... non, je me trompe, du produit de ses glorieux exploits, en plantant ses choux. Mais comme il était d’un caractère qui s’accommodait mal des entraves mesquines et irritantes de notre civilisation, il alla s’installer sur la côte de Guinée, en Afrique, à cent lieues de tout voisinage et tout au bord de la mer; fraîcheur et solitude... car ce n’était pas un homme d’estaminet. Huit jours après, le nouveau rentier, qui trouvait le temps un peu long, eut l’idée... à titre d’amusement... d’établir un petit comptoir pour la traite des noirs. Cette distraction, qui agrémentait la monotonie de son existence de bourgeois, était, de plus, fort salutaire pour son tempérament, qui exigeait beaucoup d’exercice, car il avait des tendances à l’embonpoint. Cela lui remplaçait le jardinage, qui, vous le savez, est l’occupation favorite des commerçants retirés. Bien nourrir ses nègres pour les mieux vendre offrait, avec l’élevage des lapins, une analogie qui flattait ses goûts champêtres. Son imagination vive lui faisant prendre ses noirs pour des mérinos, il se croyait berger. Parfois l’épidémie lui décimait sa marchandise, mais il s’en consolait en faisant ce raisonnement fort juste qu’à cultiver des pêches il aurait eu aussi à se plaindre des loirs, qui seraient venus lui gâter ses plus beaux fruits. Telle était, me disait-il dans sa lettre toute bucolique, la distraction qu’il avait adoptée... faute d’un billard. Aussi fut-il fort étonné, au bout de quelques années de ce passe-temps hygiénique, de voir qu’il avait doublé sa fortune. Notre campagnard possédait cinq millions.

—Cinq millions! répétèrent machinalement les deux neveux, qui tendaient au récit du notaire des oreilles longues d’une aune.

Le plus médiocre narrateur, quand il se sent un auditoire attentif,—et celui de M. de la Morpisel l’était au possible,—devient orateur verbeux. Le notaire, modulant sa voix, étudiant ses phrases et arrondissant ses gestes, poursuivit donc, presque sans un temps pour reprendre haleine:

—Nul bonheur n’est durable ici-bas! M. Gaspard Polac, votre oncle, en fit la triste épreuve. Lui qui, persuadé qu’on profite toujours à voyager, avait tant pris à cœur de faire voir du pays à ses nègres, éprouva le contrecoup de nos événements politiques. En même temps que la paix de 1814 nous amenait la Restauration, elle portait atteinte aux jouissances de votre oncle, car des bâcleurs de traités, ignorant combien, sur la côte de Guinée, la vie est vraiment vide d’amusements, abolirent la traite des nègres. Deux envois de marchandise de premier choix faits par votre oncle, que des croiseurs malintentionnés empêchèrent d’arriver à bon port, le dégoûtèrent de son ermitage. Trois cents lieues de côte à remonter le séparaient du Sénégal, la colonie la plus proche, il les suivit la canne à la main...

—Rude marcheur! murmura Timoléon.

—Oui, la canne à la main, car il se faisait porter par ses nègres, dont le zèle avait besoin d’être stimulé autrement que par des paroles polies ou la promesse d’une sous-préfecture... du moins à cette époque, car, depuis, une philanthropie imprudente a gâté ces natures primitives... Messieurs les négrophiles ont-ils bien compris le véritable intérêt des classes noires? l’avenir les jugera.

Sur ces paroles sévères, M. de la Morpisel resta un doigt en l’air, semblant écouter l’écho de sa voix qui allait s’éteindre dans les cartons du cabinet. Pour expliquer cette charge du notaire contre les négrophiles, apprenons au lecteur que le père de la troisième femme dont le tabellion était veuf avait été un négrier qui avait profité de l’abolition de la traite pour ne pas payer la dot promise.

—Bref, notre oncle arriva enfin à Saint-Louis du Sénégal? dit Timoléon impatient de connaître la fin de l’histoire.

—Hélas! oui, malheureusement pour lui! poursuivit le notaire. La paix, qui venait de se conclure, lui permettait de résider dans cette colonie, encore au pouvoir des Anglais, mais qui, de par les traités, allait redevenir française. Il s’installa donc en homme résolu à n’avoir plus d’autre occupation que de manger son revenu, c’est-à-dire à vivre dans l’oisiveté la plus plantureuse. Ce fut ce qui causa sa perte. Ce repos absolu, succédant à une existence qui avait été toujours prodigieusement active, ne pouvait convenir à un homme qui avait besoin d’un exercice incessant pour combattre ses tendances à l’embonpoint. De plus, la fatalité voulut que lui, qui, jusqu’à ce jour, avait été d’une sobriété de chameau, se laissât aller à fourrer son nez dans les casseroles.

A ce point de son histoire, M. de la Morpisel crut devoir mettre sa voix sur le ton dramatique.

—Oui, messieurs, le nez dans les casseroles... et son mauvais génie fit qu’il trouva une vive satisfaction à ce nouveau moyen de tuer le temps. Dès ce moment, à raison de cinq repas par jour, il vogua à pleines voiles sur l’océan de la gourmandise. En une seule année, il engraissa de 90 livres. Six mois plus tard, il ne pouvait plus marcher que soutenu sous les bras par deux nègres. A la fin de la deuxième année, le plus petit mouvement ne lui était plus possible qu’avec l’aide d’un cabestan viré par ses moricauds. La graisse l’envahissait toujours, le plongeant dans une torpeur à peu près continuelle... Et, cela, par la faute des traités de 1814!!! On eût laissé cet homme actif à ses occupations champêtres qu’il vivrait encore!

Cette dernière phrase, on le comprend, sonnait mal aux oreilles des neveux. Avides tous deux de voir arriver la conclusion que leur faisait tant attendre le tabellion, ils guettaient l’occasion d’interrompre. Une reprise de respiration de M. de la Morpisel leur permit enfin de placer chacun sa phrase.

—Bref, notre oncle est mort, dit Dumouchet d’un ton qui réclamait moins de prolixité de la part du notaire.

—Et son héritage est ouvert, ajouta Timoléon, cherchant aussi à pousser le conteur vers son dénouement.

—Oui, messieurs, il est mort étouffé par cette graisse qu’il maudissait, car elle l’avait pour ainsi dire privé, aussitôt qu’il en avait voulu user, de toutes les jouissances que lui offrait sa grande fortune... Aussi arriva-t-il que, saisi de la crainte que ses millions ne profitassent pas mieux à son héritier, il introduisit dans son testament cette condition qui exclut l’un de vous de la succession.

—Ah! et quelle est cette condition? prononça Dumouchet impatient.

—Sur tout ce qui précède, reprit le notaire, j’ai consulté mes souvenirs, car ces détails étaient contenus dans cette lettre égarée que M. Gaspard Polac m’avait adressée quelque temps avant sa mort et dans laquelle il me faisait part de ses intentions dernières, en me donnant la charge de vous retrouver... Mais, pour ce qui regarde la condition, je vais vous donner lecture d’une seconde lettre qui, elle, est presque une pièce officielle, car elle émane du solicitor anglais qui, là-bas, veille sur la succession.

Pendant cette longue scène, Bokel était resté immobile et muet dans son coin. Mais, maintenant, il fallait voir comme il se trémoussait d’aise pendant que M. de la Morpisel feuilletait dans un carton pour en tirer la lettre du solicitor. Il clignait gentiment de l’œil à son gendre pour le rassurer.

—Ecoutez; messieurs, dit le notaire en revenant avec la lettre.

«Monsieur de la Morpisel,

»Ainsi qu’il le prévoyait lui-même dans la lettre qu’il vous a écrite le 9 du présent mois, M. Gaspard Polac est mort aujourd’hui 23 novembre.

»Si comme je n’en doute pas, vous avez retrouvé les neveux du défunt, veuillez leur faire part de cette clause que je copie textuellement dans le testament de leur oncle:

»La graisse m’a empêché de jouir de ma fortune. Voulant qu’elle profite à mon héritier ou, pour mieux dire, que mon héritier en profite et n’en soit pas empêché par l’embonpoint d’hippopotame qui me tue, voici ce que j’ai décidé:

»Cinq millions à empocher valant bien la peine de faire le voyage de Sénégal, mes deux neveux se présenteront à Saint-Louis, devant mon ami, le solicitor John Huguesdon, qui les fera monter chacun dans le plateau d’une balance. Celui de mes neveux dont le plateau enlèvera celui de son cousin, c’est-à-dire le plus lourd, sera exclu de ma succession.»

»Daignez agréer, monsieur de la Morpisel, l’assurance de toute ma... etc.»

Tout en remettent la lettre dans ses plis, le notaire ajouta après avoir salué:

—Maintenant, messieurs, à vous de décider ce que vous avez à faire.

—Parbleu! je pars, s’écria Timoléon en se redressant tout fier de sa taille d’allumette.

—Oui, nous partons! prononça Dumouchet avec autant de force que son cousin.

—Ah bah! fit Polac avec surprise.

—Quoi! vous? dit M. de la Morpisel non moins étonné.

—Allons donc! lâcha Bokel.

Mais, à son tour, Dumouchet se mit à les regarder, en demandant d’une voix naïve:

—Qu’avez-vous? On croirait que je viens de dire une énorme bêtise!

—Dame! fit Timoléon.

—Cela nous en a tout l’air, ajouta Bokel.

—C’est à supposer que vous n’avez pas bien compris la clause du testament, avança le notaire d’un ton poli.

—Pardonnez-moi; j’ai parfaitement compris. Le plus maigre aura l’héritage.

—Eh bien! alors..., dit en ricanant Polac.

—En conséquence..., modula Bokel ironiquement.

—D’où il résulte..., accentua le tabellion.

Dumouchet avait vraiment l’air de tomber des nues.

—Voyons, reprit-il, expliquez-moi donc ce que signifient vos demi-phrases et vos figures moqueuses.

—Mais, malheureux, ne viens-tu pas de dire que tu partais! reprit Polac.

—Sans doute.

—Regarde-moi donc, insensé! As-tu la prétention de lutter?... Je pèse soixante et onze livres.

—Bah! bah! pour cinquante-huit livres de différence, ce n’est pas la peine de m’effrayer, répliqua Dumouchet d’un ton décidé.

—J’ai peur que vous ne fassiez là un voyage inutile... et il est bien long, ce voyage, dit M. de la Morpisel en guise de conseil.

—Un grand mois de mer!... appuya Bokel.

—Oh! la mer ne me fait pas peur... Je m’y porte comme un vrai charme... Ah! le voyage dure un grand mois!... Alors nous aurons tout le temps, Timoléon d’engraisser, et moi de maigrir, riposta Dumouchet.

A cette espérance manifestée, Bokel secoua la tête d’une façon gouailleuse:

—N’y comptez pas, fit-il.

—Pourquoi?

—Parce que vous venez de dire qu’en mer vous vous portez comme un charme... tandis que mon gendre... il peut vous l’affirmer lui-même... aussitôt le navire en route, se sent à tel point malade que, le voyage durât-il un mois... comme celui du Sénégal, il lui est impossible de rien manger. N’est-ce pas, Timoléon?

—Le fait est que je vais passer un bien vilain mois, répondit Polac.

Mais, paraît-il, Dumouchet était dans son jour de compréhension difficile, car il répliqua:

—Qu’est-ce que cela prouve?

—Comment voulez-vous qu’à ne pas manger mon gendre engraisse au point de vous donner la victoire?

Nul mulet n’est plus têtu que celui qui ne veut pas boire. Dumouchet devait être parfaitement décidé à ne pas boire puisqu’il se mit à hausser les épaules au raisonnement du tailleur en s’écriant:

—Ta, ta, ta, on a vu des choses plus extraordinaires que cela... Je vous répète que je partirai et... je vais bien vous étonner... je suis certain que c’est moi qui empocherai les millions.

Timoléon, à ces mots, lâcha un rire moqueur.

M. de la Morpisel eut un regard de pitié pour le téméraire.

Bokel fit le geste d’un homme qui désespère de faire entendre raison à un fou.

Mais Dumouchet n’en continua pas moins de secouer la tête d’un air convaincu en continuant:

—Oui, oui, pensez et dites tout ce que vous voudrez, je n’en persiste pas moins à soutenir que j’aurai l’héritage, malgré mes 58 livres de trop.... car j’ai confiance, moi, voyez-vous, grande confiance.

—Confiance en quoi? demanda le notaire.

—Je vous le dirais, que vous ririez encore.

Puis, se ravisant:

—Je vais vous le dire... j’ai confiance dans les cartes.

Comme l’avait prédit Dumouchet, un triple éclat de rire ponctua sa phrase.

—Comment aviez-vous pu déjà consulter les cartes sur un héritage dont vous ne vous doutiez même pas quand vous êtes entré dans mon cabinet? reprit le notaire.

—Voilà justement ce qui augmente ma confiance, car c’est quand rien au monde ne pouvait faire supposer l’héritage qu’une tireuse de cartes a prédit que le plus bel avenir m’était réservé.

—Une farceuse qui a voulu se moquer de toi, dit Timoléon en goguenardant.

—Erreur, cousin.

—Pourquoi?

—Parce que ce n’est pas à moi que cette prédiction a été faite.

—A qui donc? à ta femme?

—Non, à mon rôtisseur... Oui, oui, riez, riez... mais la chose n’en est pas moins vraie... Apprenez qu’il y a une douzaine de jours, ma famille et moi, nous mourions de faim, quand tout à coup, je vis entrer, suivi de son aide, le rôtisseur qui habite ma maison. L’un et l’autre étaient chargés de plats qu’ils posèrent sur tous les meubles... même sur la table de nuit, où fut placé un jambon. Et comme je m’étonnais de ces victuailles en me disant trop pauvre pour les payer, le rôtisseur me répondit: «Mangez sans crainte, vous me payerez plus tard; j’attendrai, car une tireuse de cartes m’a annoncé qu’un superbe avenir vous est réservé.»

Et Dumouchet, cela dit, ajouta encore sur le ton de la plus ferme conviction:

—Donc j’ai confiance dans les cartes... et je partirai quand même.

Nous laissons à deviner quelle pinte de bon sang se faisait Bokel, dans son coin, pendant cette histoire de rôtisseur.

Il fut mis fin à la scène par cette proposition de M. de la Morpisel:

—Puisque vous êtes tous deux décidés à partir, il faut profiter d’une expédition que le gouvernement envoie au Sénégal... Le commandant est de mes clients et de mes amis... Pendant huit jours encore, il demeurera en rade de l’île d’Aix... Voulez-vous que je vous donne une lettre de recommandation pour qu’il vous reçoive à son bord?

—Accepté! répondirent les deux cousins et Bokel.

En deux minutes, M. de la Morpisel eut écrit la lettre offerte et il la tendit au tailleur en disant:

—Aussitôt arrivés là-bas, vous vous ferez directement conduire au vaisseau du commandant... il est inutile que l’on sache que vous êtes des passagers de faveur.

—Et comment s’appelle ce vaisseau? demanda Bokel.

—La Méduse, répondit le notaire.