V

Le lendemain de cette soirée à l’Ambigu, la charmante Virginie, qui vient de se lever, est rêveuse dans sa chambre. Elle a enfin compris le motif de cette étrange agitation que, la veille, montraient ses parents. La brusque invitation à dîner et sa prompte acceptation lui annoncent la prochaine entrée de deux inconnus dans la maison paternelle qui, ordinairement, ne s’ouvre qu’à de vieux amis, tous anciens commerçants.

Au retour du théâtre, elle a surpris entre ses parents et Paméla quelques phrases à mots couverts qui l’ont éclairée sur la cause de l’invitation. Enfin, elle a deviné que son amour pour Paul va avoir à soutenir un assaut, et elle s’est préparée à le défendre.

Le commencement de l’attaque ne se fait pas longtemps attendre. Au premier bruit qu’elle a entendu dans la chambre de sa fille, madame Ribolard, que la joie a empêchée de dormir, est entrée chez Virginie, dont elle guettait le réveil.

—Bonjour, ma bichette, t’es-tu bien amusée hier au théâtre? demande la brave femme après avoir d’abord embrassé sa fille comme du bon pain.

—Oui, maman, beaucoup.

—La demoiselle de la pièce fait, à la fin, un joli mariage, n’est-ce pas? Un colonel de cavalerie très-riche, très-riche! Aimerais-tu à faire un pareil mariage?

—A épouser un colonel de cavalerie?

—Un colonel, ou un avoué, ou un grand seigneur, peu importe! pourvu qu’il ait une immense fortune, ajoute la mère, qui veut arriver adroitement à son but.

—Oh! maman, l’héroïne n’épouse pas le colonel à cause de sa fortune, mais parce qu’elle l’aime et qu’il l’a défendue contre le traître. Ah! à propos du traître, dis donc, est-ce que tu ne trouves pas qu’il ressemble beaucoup à un des messieurs que tu as invités à dîner?

—Auquel?

—A celui qui avait des yeux rouges... tu sais? le petit blond énorme.

—Où vois-tu donc qu’il soit énorme? demande madame Ribolard, décontenancée par cette première appréciation donnée par sa fille sur le comte Bonifacio de Aricoti.

—Comment, tu ne le trouves pas gros?

—Mais non, mais non, il possède tout au plus ce que dans le grand monde on appelle un dodu de bon goût.

—Oui, mais, dans le petit monde, on nomme cela un éléphant.

—Oh! Virginie, tu es injuste.

—C’est vrai, car il serait vraiment impossible de prendre pour une trompe le nez de ce monsieur... Te souviens-tu, maman? tu m’as dit toi-même qu’il ressemblait à une queue de lapin.

—Mais, bichette, une queue de lapin ne manque pas d’une certaine élégance.

—Là où elle est placée dans le lapin, c’est possible; mais, au milieu de la figure d’un monsieur, je t’assure qu’elle perd beaucoup de son élégance.

Virginie n’est pas méchante; mais, dans la persuasion que le comte Bonifacio est celui qu’on lui destine, elle est sans pitié pour le gras jeune homme que, de son côté, Borax compare à un saucisson à pattes. En voyant sa mère troublée, la jeune fille, pour lui porter le dernier coup, ajoute en riant:

—Ah! voilà un mari dont je ne voudrais pas! J’aurais trop l’air d’avoir épousé un rouleau à macadam.

La maman n’ose pas insister, et se dit:

—La première impression du comte sur Virginie laisse un peu à désirer; il faut que je remette le soin de la persuader à son père, qui est adroit comme un singe.

A ce moment même, Ribolard, l’adroit comme un singe, entre dans la chambre. Il a aussi cherché un ingénieux moyen de surprendre l’opinion de sa fille, et il arrive tout heureux de l’avoir trouvé.

—Ninie, devine un peu le beau rêve que j’ai fait cette nuit?

—Tu as songé au drame de l’Ambigu.

—Pas du tout, j’ai rêvé que tu te promenais en mer, traînée par des phoques gracieux...

—Alors, je devais avoir bien peur?

—Non, pour te rassurer, tu avais à tes côtés le noble comte de Bonifacio... Tu sais, ce jeune homme d’hier qui a l’âme si sensible, le cœur si tendre.

—Et le nez si court! interrompt Virginie.

—Tu trouves qu’il a le nez un peu court; c’est drôle, je ne l’ai pas remarqué... balbutie le vermicellier, déconcerté par la réplique.

—Quand tu es entré, j’étais justement en train de parler de ce monsieur avec maman. N’est-ce pas, petit père, qu’il est affreux?

—Euh! euh! fait le papa, qui n’ose plus insister.

Virginie se sait trop aimée de ses parents pour être jamais mariée contre son gré. Elle se contente donc, pour le moment, de n’en pas ajouter plus long sur le gros futur qu’il ont en vue, et elle feint de ne pas remarquer leur embarras.

Les deux époux ont échangé un regard triste en reconnaissant que leur projet menace de ne pas se réaliser aussi facilement qu’ils l’espéraient. Néanmoins, le vermicellier retrouve bientôt une figure moins allongée, car il vient de se dire:

—Mademoiselle de Veausalé est fine comme l’ambre; elle saura prendre Virginie et l’éblouir par les splendeurs qui l’attendent à la cour de Monaco.

D’un coup d’œil, le père fait signe à sa femme de le suivre. Ils vont rejoindre Paméla, qu’ils trouvent au salon occupée à essayer un paletot d’hiver à son chien Raoul, car le froid est devenu très-vif pendant la nuit, et le cher animal tousse un peu.

La fière demoiselle voit tout de suite que les Ribolard ont eu hâte d’interroger leur fille, et qu’ils ne s’applaudissent pas du résultat de cette tentative.

—Eh bien? demande-t-elle.

—Virginie n’a pas été positivement séduite par le dodu de bon goût de votre protégé, qu’elle trouve un peu éléphant, annonce Cunégonde.

—Et puis encore?

—Elle dit que son nez est insuffisant.

—Et après?

—Enfin l’effet produit par M. de Aricoti sur l’esprit de notre enfant a été celui d’un rouleau à macadam.

Mademoiselle de Veausalé a écouté impassible ce rapport. Elle quitte un instant Raoul, qu’elle pose sur un fauteuil, et elle marche droit au vermicellier.

—Quelle impression une huître vous a-t-elle faite, la première fois que vous l’avez vue? lui demande-t-elle.

Ribolard la regarde tout ahuri.

—Répondez-moi. Quel effet vous a produit la première huître que vous avez vue?

—Dame! elle ne m’a pas d’abord séduit.

—Et maintenant?

—J’adore l’huître.

—C’est donc parce que l’huître a une saveur, une délicatesse que vous n’aviez pas primitivement appréciées. Eh bien, M. Bonifacio de Aricoti est une huître... une véritable huître.

—Ah! vraiment?

—Virginie a pu ressentir pour le comte cet éloignement que vous a inspiré la première huître; mais, de même que vous adorez maintenant les huîtres, elle raffolera du comte quand elle aura étudié toutes les brillantes qualités de cette nature d’élite.

—Vous en êtes certaine? demande Ribolard, auquel la comparaison du comte avec une huître a rendu l’espoir.

—Le neveu du duc de Croustaflor a tout pour dompter l’imagination d’une jeune fille. Il danse avec une légèreté surprenante; sa conversation est brillante; il découpe une volaille au bout de la fourchette; il chante la romance à vous faire fondre en larmes, et il est poëte jusqu’au bout des ongles. Que Virginie le regarde quand il improvise des vers, et l’auréole du poëte fera disparaître son nez.

—Est-ce qu’il n’en aura plus du tout? demande Cunégonde effrayée.

—Si, je veux dire que votre demoiselle, séduite par l’inspiration poétique qui embellira le visage du comte, ne s’apercevra plus qu’il a le nez un peu court. Donc, placez au plus vite mon protégé en face de votre fille; mettez-le à même de déployer ses moyens irrésistibles, et vous verrez Virginie se traîner à vos pieds pour vous supplier de lui donner un tel mari.

—Vous croyez, mademoiselle Paméla? Alors l’enfant aura bien changé d’avis, car, ce matin, rien n’annonce en elle qu’elle adorera le comte, dit Ribolard avec un léger doute.

—Rappelez-vous votre première huître, répète mademoiselle de Veausalé. Donc, il faut songer sérieusement à mettre les jeunes gens en présence.

—Notre dîner est pour après-demain; j’ai pensé toute la nuit à ce que j’offrirais à ces millionnaires, dit Cunégonde.

—Oh! le duc aime le sans-façon. Ainsi pas de cérémonie... douze plats tout au plus. Ayez surtout une volaille, pour fournir au comte l’occasion de prouver son talent de découpeur... un canard, par exemple... c’est le plus difficile de l’art.

—Bon! jusqu’à mardi, sans avoir l’air de rien, je jetterai dans la conversation, devant Virginie, que rien n’est plus extraordinaire à découper qu’un canard; cela préparera le triomphe du jeune homme, ajoute le vermicellier.

A la suite de cette conférence, la maison Ribolard est, pendant deux jours, tout en l’air. On époussette les meubles et on cire les parquets, on accorde le piano et on nettoie l’argenterie; enfin, on se prépare à recevoir dignement le duc de Croustaflor et son neveu.

De son côté, Borax n’a pas perdu son temps. Pendant les quarante-huit heures qui le séparaient du grand dîner, il a su se mettre au mieux avec tous les domestiques du ménage Ribolard. A l’aide de sa poudre à chandeliers, il a gagné la protection de la cuisinière Madelon, dont il a récuré bien à fond toute la batterie. Aussi s’est-il glissé dans la cuisine, et il a assisté à l’arrivée des victuailles et vu tous les apprêts culinaires.

Par la femme de chambre, il sait que, dans l’intérieur de l’appartement, on s’occupe des derniers préparatifs.

Comme il fait ce jour-là un froid excessif, madame n’a eu, depuis le matin, qu’une seule préoccupation, celle que l’appartement soit bien chaud pour l’heure où ces messieurs se présenteront.

Aussi les foyers de cheminée sont devenus de vrais brasiers et une douce chaleur règne dans le salon et la salle à manger.

Borax quitte la cuisine après avoir recueilli de la cuisinière ce dernier détail qu’on doit se mettre à table à six heures précises.

Il est tout pensif et murmure:

—Je ne peux pas aller encore leur fourrer du poivre devant leur place à table, et il faut pourtant que j’empêche ces gredins-là,—car ce sont deux vrais gredins, maintenant que la mémoire m’est revenue, je les connais,—que je les empêche, dis-je, de manger une seule bouchée de ce délicieux repas dont ils sont indignes.

Après avoir cherché un peu le moyen d’arriver à son but, Borax s’écrie tout à coup:

—J’ai mon affaire!

Il se dirige aussitôt vers la boutique voisine d’un marchand de faïences, où il fait choix d’une demi-douzaine de grands plats. Puis, muni de son achat, il regagne à la hâte la maison et grimpe à l’atelier du peintre.

Dans l’escalier, il rencontre le concierge Calurin, qui balaye les marches.

—Oh! oh! fait le portier, il paraît qu’il y a aussi grand dîner chez M. Ernest, car vous venez de faire vos provisions de vaisselle.

—Mais oui, monsieur Calurin, notre peintre a invité quelques amis. Ah! à propos, il m’a chargé de vous demander un service.

—Trop heureux de lui être agréable.

—Voici la chose: Au moment de l’arrivée de ses convives, M. Ernest désire leur faire une surprise... seulement, elle ne peut être préparée qu’au dernier moment. De là-haut nous entendrons bien le bruit de la porte cochère, fermée à la nuit tombante, qui nous annoncera l’arrivée des convives...

—Et alors, vous apprêterez votre surprise.

—Oui, mais nous avons une crainte.

—Laquelle?

—Comme le propriétaire donne aussi à dîner, il se peut qu’en entendant la porte cochère se refermer, nous nous figurions que c’est notre monde qui arrive, quand au contraire, ce seraient les invités du propriétaire.

—Eh bien?

—Là est le service que nous attendons de votre complaisance. Soit pour les Ribolard, soit pour nous, les arrivants devront s’adresser à la loge. Si donc les invités de M. Ribolard se présentent les premiers, lancez-nous un énorme coup de sifflet, cela voudra nous dire: «Vous avez entendu le bruit de la porte cochère, mais ce n’est pas votre monde, c’est celui du propriétaire; ainsi, ne préparez pas votre surprise.»

—Bon! c’est convenu. Je siffle si les invités de M. Ribolard arrivent les premiers.

—Merci d’avance, monsieur Calurin.

Et Borax continue son ascension en se disant:

—De cette manière, je saurai au juste quand les bandits mettront le pied dans la maison.

Les deux amis s’étonnent de le voir apparaître avec sa vaisselle, mais ils ont beau l’interroger, le saltimbanque répond:

—Laissez-moi faire. Je m’occupe du mariage de Virginie.

Puis il a ouvert une fenêtre de l’atelier qui donne sur les toits de la maison et, tant qu’il fait jour, il examine les cheminées qui jettent dans l’air la fumée des énormes feux qu’on fait chez les Ribolard.

A six heures moins le quart, on entend le bruit sourd de la porte cochère qui se referme et, bientôt, retentit un vigoureux coup de sifflet lancé d’en bas par le concierge, qui tient parole.

—Bon! se dit Borax, voici mes coquins qui arrivent le bec enfariné.

Il prend ses plats, enjambe la fenêtre et, se promenant sur les toits comme un vrai chat, il place une assiette bien à plat sur chaque mitre des cheminées de Ribolard de manière à intercepter le passage de la fumée.

A ce moment même, au premier étage, M. de Croustaflor et son neveu pénétraient dans le salon que Cunégonde avait tant pris soin de chauffer depuis le matin.

Mais à peine les premières salutations ont-elles été faites que la cheminée lance tout à coup d’énormes bouffées d’une fumée tellement épaisse qu’il est complétement impossible de se voir. Les deux étrangers restent immobiles, sans oser bouger, dans ce salon qu’ils ne connaissent pas, de peur de renverser les meubles. Ils toussent et pleurent sans pouvoir répondre à la voix désolée de Ribolard, qui leur crie, au milieu du nuage qui le rend invisible:

—Mille pardons, messeigneurs, le vent aura changé subitement... Je n’y comprends rien. Jamais cette cheminée n’a fumé.

Le vermicellier finit par gagner une fenêtre, qu’il ouvre. La fumée se dissipe un peu, mais la douce chaleur qui régnait dans la pièce est aussitôt remplacée par un froid intense qui vient geler les deux invités sous leur habit de cérémonie.

Cunégonde est désespérée et perd la tête. Ribolard reste effaré devant la cheminée qui continue à lancer sa fumée, quand la fenêtre ouverte devait établir un courant d’air.

Seule, mademoiselle de Veausalé a gardé son sang-froid, et elle donne ce conseil aux époux contrits:

—Au lieu de laisser ces messieurs grelotter dans le salon, faites-les passer tout de suite dans la salle à manger, qui doit être bien chaude.

—Oui, oui, c’est une idée! Par ici, messieurs, donnez-nous la main, laissez-vous guider.

Au milieu de l’épais nuage, on finit par arriver à la porte de la salle à manger, qui est ouverte par Ribolard.

Le malheureux vermicellier recule épouvanté pour n’être pas asphyxié, car la salle à manger est si pleine de fumée qu’on peut à peine distinguer la lueur de la lampe.

A l’autre bout de la pièce, derrière ce nouveau nuage, on entend la voix de Madelon qui, du seuil de sa cuisine, crie avec fureur:

—Ah çà! monsieur, qu’est-ce qui prend à vos cheminées? Il n’y a pas moyen de tenir dans la cuisine... le feu de mon rôti me rend sa fumée... je n’y vois plus clair à retrouver mes casseroles. Je crains fort d’avoir pris du cirage pour du beurre... tout mon dîner est perdu!... sentez-vous?

Effectivement, à la fumée se joint une odeur de brûlé qui prouve que Madelon, aveuglée, ne pouvant plus surveiller ses fourneaux, les sauces et les mets vont de mal en pis.

—Je n’y comprends rien! jamais les cheminées n’avaient fumé, répète Ribolard avec désespoir.

On ouvre portes et fenêtres. L’appartement, que Cunégonde avait voulu rendre si chaud, est devenu une vraie glacière au milieu de laquelle le duc et le comte tremblent de froid.

—Ça va passer. Nous pourrons tout à l’heure nous mettre à table. Si, en attendant, ces messieurs voulaient accepter des édredons pour se réchauffer? dit madame Ribolard, qui pleure en voyant les deux invités souffler dans leurs doigts.

Mais M. de Croustaflor se soucie peu de rester dans un appartement qui jouit de dix degrés de froid pour y manger un mauvais dîner brûlé. Aussi, comme il a hâte de s’esquiver, il prend sa voix la plus aimable:

—Mais ne vous désolez donc pas, mes très-excellents amis. C’est un bien petit malheur qui peut arriver à tout le monde. Ce qui est différé n’est pas perdu... la partie sera remise à demain. Mon neveu et moi nous allons dîner au plus proche restaurant et, dans la soirée, nous reviendrons vous demander une tasse de thé.

Tout en parlant, le duc a poussé Bonifacio vers l’antichambre, et ils partent avant que les Ribolard aient pu les retenir.

La désolation des époux est extrême!

Tout à coup, le vermicellier s’écrie:

—Tiens! voilà qui est bien extraordinaire! nos cheminées ne fument plus.

En effet, depuis que les deux étrangers sont sortis, les cheminées tirent d’une façon merveilleuse, sans rendre la plus petite fumée.

—Si l’on faisait courir après nos invités? propose aussitôt Cunégonde.

—A quoi bon, puisque tout le dîner est brûlé?

—Ces messieurs ont promis de revenir dans la soirée, vous les inviterez pour demain, conseille mademoiselle de Veausalé.

On referme les fenêtres et l’on ravive les feux. Puis, après avoir mangé, du dîner, ce qui a pu échapper au désastre, on va s’installer au salon pour attendre le retour de MM. Croustaflor et Bonifacio.

A sept heures, un coup de sonnette retentit.

—Ce sont eux! s’écrie le ménage.

On s’élance vers la porte qui vient de s’ouvrir, en même temps que la soubrette Clémence annonce:

—M. Nicolas Borax.