VI
La mine souriante et sans aucun embarras, le saltimbanque s’avance dans le salon des Ribolard.
—Tiens! fait-il, Hippolyte n’est donc pas là?
—Qui appelez-vous Hippolyte? demande le vermicellier, revenu de la surprise que lui a causée l’entrée de ce personnage inconnu.
—Oui, Hippolyte, un ancien camarade à moi. C’est comme Auguste, l’autre, le petit saucisson à pattes avec un nez retroussé... c’est pour ainsi dire mon élève. Dans le temps, on ne voyait que nous dans les cours...
—Dans les cours! s’écrie Cunégonde.
Mais son époux l’interrompt en lui murmurant vite:
—Chut! tais toi. Oui, dans les cours. Ce monsieur est probablement un diplomate, grand ami de nos illustres invités... Il veut parler des cours étrangères... C’est à coup sûr un ancien ambassadeur.
Pendant que Ribolard donne cette explication à sa femme, le charlatan a promené ses regards dans le salon et vient d’apercevoir enfin mademoiselle de Veausalé qui, depuis l’entrée du bateleur, se tient droite et immobile dans le coin le plus obscur. Aussitôt la figure de Borax devient joyeuse. Il court brusquement à elle, lui saisit la tête et lui applique un baiser retentissant sur la joue en s’écriant:
—Comment! c’est toi, Paméla? Te voilà donc ici? Est-ce que tu as renoncé à avaler des sabres? Comment va ton fils, ma bonne vieille?
Puis il revient aux époux en disant:
—Je savais bien que ce farceur d’Hippolyte devait être ici... puisque voilà sa femme.
Les yeux écarquillés par la surprise, les Ribolard ont assisté à cette singulière scène qui leur semble un peu trop compromettre la dignité de la pimbêche demoiselle de Veausalé.
Mais celle-ci se redresse, noblement courroucée, en s’écriant:
—Je ne connais pas cet homme!
—Comment! tu ne me reconnais pas, Paméla? Tu ne remets pas ton vieux Borax, l’ami de ton Hippolyte chéri! Moi qui faisais le boniment au public devant notre baraque quand tu avalais des sabres dans les fêtes de banlieue. Tu ne me reconnais pas! moi qui ai, pour, ainsi dire, créé une position à ton fils en lui retroussant le nez,... ce qui lui a donné une physionomie de Jocrisse qui vaut de l’or pour faire la parade... Tu ne me reconnais pas!... Ah! ma vieille Paméla, tu es bien ingrate!
Furibonde et rouge d’indignation, mademoiselle de Veausalé répète encore:
Mais les éclats de sa voix furieuse ont réveillé son roquet Raoul, qui dormait sur un coussin du canapé. L’animal a commencé un grognement de colère, qui se change tout à coup en un jappement joyeux quand il a senti le saltimbanque. Il s’élance vers lui et se livre à des bonds aimables et à des caresses.
Borax le montre à mademoiselle de Veausalé, en lui disant d’une voix mélancolique:
—Tu le vois, Paméla... Ton chien n’est pas comme toi, il a la mémoire du cœur, lui! Il reconnaît son vieil ami... son ancien professeur, car, s’il possède quelques talents de société, c’est à moi qu’il en est redevable... Je suis certain qu’il n’a pas dû oublier mes leçons... Venez; ici, Raoul, faites le mort, mon garçon.
Au commandement du bonhomme, le chien se couche aussitôt au milieu du salon et reste immobile.
—Très-bien, Raoul. Voyons maintenant si vous vous souvenez du reste... Attention!
Et Borax continue, en s’adressant à l’animal étendu:
—Raoul, il faudrait vous lever pour venir travailler.
Le chien ne fait aucun mouvement.
—Vous ne voulez donc pas vous réveiller pour prendre votre leçon d’anglais.
La bête ne remue pas davantage.
—Raoul, j’aperçois le commissaire.
A ces mots, le roquet se lève d’un bond et se met à aboyer en furieux.
—Bien! très-bien! Raoul. Je suis content de toi. Je constate que tu n’as pas oublié ton éducation première. Je vois avec plaisir que tu n’es pas comme ta maîtresse, qui renie son ancienne et noble profession de saltimbanque.
On comprend facilement avec quelle stupéfaction profonde les époux Ribolard ont assisté aux évolutions du chien leur révélant ainsi ses talents de société.
—Il y a erreur, bien sûr, il y a erreur, balbutie enfin Cunégonde. Il n’est pas possible qu’une femme qui a fréquenté les cours ait pu avaler des sabres. Car vous ne pouvez nier, monsieur, que mademoiselle de Veausalé ait fréquenté les cours?
—Mais, je ne le nie pas, ma brave dame, nous avons fréquenté toutes les cours où le concierge voulait bien nous permettre d’entrer pour faire nos exercices.
—Ah çà! vous nous parlez donc des cours des maisons? demande le vermicellier qui a retrouvé la parole, que la surprise lui avait coupée.
—Naturellement. Nous avions réuni nos talents à cinq: Paméla, son homme, son fils, moi et le chien. Ces messieurs chantaient; je les accompagnais sur le cornet à piston. Le concert était coupé par un intermède comique du chien, et la représentation se terminait par le grand tour du sabre avalé par la beauté ici présente.
Depuis que mademoiselle de Veausalé a été trahie par son chien, elle a beaucoup perdu de son assurance et de sa morgue aristocratique. Néanmoins, elle croit devoir protester contre les assertions de Borax. Elle se redresse donc avec une majestueuse arrogance en disant:
—Je ne crois pas de ma dignité de relever les contes inventés par cet homme ivre, et je me plais à penser que vous voudrez bien m’accorder la satisfaction de le faire chasser. Je ne rentrerai dans ce salon qu’après l’expulsion de ce personnage effronté. C’est une mesure que je réclame, non pas pour moi, qui suis au-dessus de pareilles attaques, mais dans votre propre intérêt, car je ne saurais vous dissimuler la pénible impression que produira sur le noble duc de Croustaflor, qui va venir, la vue d’un ivrogne s’ébaudissant en plein salon.
Et mademoiselle de Veausalé, après cette allocution hautaine, se retire dans la salle à manger, pour y attendre que les Ribolard aient fait jeter dehors le mauvais drôle qui a osé ternir sa réputation.
Les époux sont restés muets et interdits. Ils ne peuvent se décider à croire que celle qu’ils ont prise pour la fine fleur de la cour de Monaco n’ait été qu’une vulgaire avaleuse de sabres.
—Voyons, cher monsieur, demande le vermicellier, êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper? Il est arrivé très-souvent qu’on ait pris une personne pour une autre. Je vous citerai l’exemple de Lesurques.
—C’est possible, dit le bateleur, mais vous avez vu le chien travailler.
—Le fait est que le chien nous a montré des talents que nous ignorions complétement.
Borax est devenu sérieux. Il prend sa voix la plus persuasive:
—Mes chers amis, je vois en vous de braves et honnêtes gens, mais un peu trop crédules. Vous êtes en ce moment bernés par une intrigante qui s’entend avec son mari pour marier leur fils à votre Virginie.
—Quoi! le noble duc de Croustaflor ne serait qu’un acrobate... ce n’est pas possible! s’écrie Ribolard qui résiste.
—Non, ce n’est pas possible! il a des manières trop distinguées, ajoute Cunégonde.
En reconnaissant qu’il ne peut vaincre la confiance stupide des époux, le bonhomme se dit qu’il vaut mieux en tirer parti dans leur propre intérêt, et, aussitôt, il feint d’être indécis.
—Au fait, dit-il, quand je pense à Lesurques, j’ai peur de m’être laissé égarer par une ressemblance... il se peut que je me trompe.
—Oui, oui, vous devez vous tromper... Nous ne pouvons pas admettre que M. de Croustaflor et mademoiselle de Veausalé soient deux saltimbanques mariés.
—Il y aurait pourtant un vrai moyen de s’assurer si votre prétendu duc est Hippolyte, le mari de Paméla.
—Dites-le! s’écrient les Ribolard avec empressement.
—Hippolyte avait, dans le temps, une incommodité singulière, pour la quelle il avait consulté les plus grands médecins.
—Laquelle?
—Dès qu’il entrait dans une maison, les cheminées se mettaient à fumer, répond Borax avec aplomb.
Le ménage pousse un cri de surprise en se rappelant l’événement qui a fait manquer le dîner.
—Cela nous est déjà arrivé, avoue Ribolard.
—Ah! vraiment! fait Borax, mais il ne faut pas juger à la légère... Quelquefois un hasard, un accident, une saute de vent peut occasionner un dérangement dans les cheminées. Vous devez donc être mieux convaincus pour juger plus sainement. Deux épreuves valent mieux qu’une. Paméla vient de dire que le Croustaflor doit arriver tout à l’heure. Si le prétendu duc n’est réellement que mon ami Hippolyte, vos cheminées vous le diront.
Et il s’éloigne en ajoutant:
—Je pars pour laisser l’entrée libre au Croustaflor. Pas un mot de ce secret à Paméla. Je reviendrai plus tard savoir ce que la cheminée vous aura répondu.
Arrivé sur le carré, Borax part d’un éclat de rire en se disant:
—Leur bêtise est trop profonde. Autant que j’en profite pour le bien de Paul et de Virginie... Je vais regrimper sur les toits et jouer des assiettes aussitôt que le Croustaflor reparaîtra.
Après sa sortie, les deux époux sont restés tout émus des révélations qu’il leur a faites. Ils hésitent encore à croire, mais leur confiance en mademoiselle de Veausalé est fortement ébranlée. Aussi, quand Paméla, qui a entendu partir Borax, rentre dans le salon avec ses grands airs de la cour de Monaco, les Ribolard examinent anxieusement celle qu’ils prenaient pour un dessus de panier d’aristocratie et qui, peut-être, n’est qu’une avaleuse de sabres.
—C’est drôle, se dit Ribolard, je n’avais pas encore remarqué comme elle a une bouche fendue. Elle se la sera coupée sans doute en avalant une lame de travers.
Néanmoins, les époux dissimulent avec l’institutrice. Ils attendent, pour se convaincre, l’arrivée des hauts visiteurs sur lesquels la cheminée leur apprendra la vérité. Si l’illustre Croustaflor est un vrai duc, la cheminée doit tirer comme d’habitude. Si le faux seigneur n’est que le saltimbanque Hippolyte, il sera trahi par sa singulière maladie de faire fumer la cheminée partout où il entre.
—Quelle étonnante infirmité! pense Cunégonde. Et dire qu’il n’y a pas de médecins pour vous guérir.
De son côté, Paméla est mal à l’aise. Elle voit que les époux sont pensifs, et elle se demande ce que Borax a pu leur dire pendant sa courte absence. Tout en réfléchissant, elle dispose le thé sur un guéridon, devant la cheminée.
Enfin la sonnette de l’antichambre annonce le retour du duc et de son neveu.
M. de Croustaflor entre d’un air aimable en demandant:
—Eh bien, très-chers amis, êtes-vous enfin délivrés de cette fumée incommode qui nous avait privés de dîner?
Mais au lieu de faire les empressés et de répondre, les époux restent immobiles comme des chiens de faïence à épier la cheminée, qui flambe toujours.
—Oui, c’est bien un duc. Elle ne fume pas! se dit le vermicellier.
—Elle tire! donc ce n’est pas Hippolyte, pense de son côté Cunégonde.
Et, rassurés maintenant, les époux présentent un visage souriant au duc de Croustaflor. Mais celui-ci regardait aussi la cheminée pour y découvrir ce que les Ribolard y examinaient si attentivement, et, au moment où ceux-ci tournent la tête de son côté, il s’écrie tout à coup:
—Allons, bon! voici la cheminée qui recommence ses plaisanteries.
Effectivement le foyer, naguère si calme, lance d’énormes bouffées d’une fumée épaisse qui envahit le salon. Comme avant le dîner, la pièce se remplit d’un nuage qui ne permet plus de se voir.
—La cheminée a parlé, le Croustaflor n’est qu’un saltimbanque! se dit Ribolard convaincu.
Tout bête qu’il est, le vermicellier trouve pourtant un moyen de mieux s’assurer du fait. Au milieu de la fumée qui le rend invisible, il se dirige vers le duc, qu’il entend tousser, et lui souffle tout bas:
—Quoi? répond imprudemment le duc, en croyant que c’est le comte de Bonifacio qui lui parle.
Satisfait de son épreuve, Ribolard va s’éloigner, quand une main lui saisit le bras et une voix murmure vivement à son oreille:
—Jouons des guiboles, mon homme. On nous a devinés. Cet infect crétin de Ribolard sait tout; il n’y a plus moyen de lui chiper son sac.
Le père de Virginie reconnaît aussitôt l’organe de mademoiselle de Veausalé qui, dans ce langage rappelant peu la cour de Monaco, croit s’adresser à son époux Hippolyte, que la fumée lui cache.
—Ah! quelle jolie chandelle je dois à ce bon M. Borax! se dit le vermicellier, enfin persuadé et tout tremblant du danger que sa fille et sa fortune ont couru.
Depuis que la cheminée a lancé son premier flocon de fumée, Cunégonde est restée clouée par l’émotion dans son coin.
Et quelques minutes se passent avant que les époux pensent à ouvrir les fenêtres.
Enfin Ribolard songe à donner de l’air, et la fumée se dissipe. Mais, comme il s’apprête à chasser les trois misérables qui le trompaient, il pousse un cri d’étonnement.
Ainsi que dans les pièces-féeries, quand une toile, qui disparaît, laisse voir un changement de tableau, le nuage, en s’éclaircissant, lui montre Borax et l’amoureux Paul qui ont remplacé Paméla, Hippolyte et leur fils.
Après avoir retiré ses assiettes des mitres des cheminées, le charlatan et son protégé se sont fait introduire sans bruit chez les Ribolard par leur amie Madelon la cuisinière. Au milieu de la fumée, Borax a soufflé à l’oreille de Paméla un mot qui l’a fait fuir avec ses deux complices.
A la vue de Borax, le vermicellier, plein de reconnaissance, éclate de joie en s’écriant:
—Ah! vous avez sauvé notre fille et notre fortune des mains de ces sacripants... Parlez... Comment pouvons-nous vous remercier?
Borax se redresse majestueux et répond:
—Jadis, j’ai vu se rouler à mes pieds le roi de l’Inde, qui voulait me faire accepter un cadeau parce que j’avais sauvé sa fille qui se noyait dans le Gange. Eh bien, cher monsieur, savez-vous ce que j’ai réclamé pour ma récompense?
—Non, fait le papa, plein de respect pour cet homme qui a sauvé la fille du roi de l’Inde.
—Est-ce qu’il va aussi demander à M. Ribolard de lui céder sa recette de poudre à chandeliers? se dit l’amoureux Paul inquiet.
Mais le bateleur introduit une variante dans son récit, et il ajoute:
—Oui, pour ce service, j’ai imposé au roi d’unir deux jeunes gens qui s’aimaient, et d’accorder trois mois de gratification à tous ses domestiques. Et il y consentit.
—Quoi! si peu! s’écrie le reconnaissant Ribolard; mais moi, sans être monarque, j’en ferais autant.
—Eh bien, monsieur Ribolard, je vous prends au mot, ajoute Borax en lui présentant Paul; unissez ce jeune garçon à celle qu’il aime et dont il est aimé.
—Mais à qui voulez-vous que je l’unisse?
—A votre Virginie.
Les deux époux, surpris, regardent leur fille, qui devient rouge comme une pivoine et qui fait savoir, par un joli petit signe de tête, qu’elle consent à ce qu’on demande.
Sans donner aux parents le temps de se reconnaître, l’ami du roi de l’Inde continue:
—Je vous le répète, mes amis, vous êtes de simples et de braves gens, dont les goûts modestes n’ont même pas besoin de la grande fortune que vous possédez. Employez-la donc à faire votre fille heureuse, car le bonheur vaut mieux que les millions. A vouloir chercher au-dessus de votre condition, ou bien vous trouverez des gens qui prendront vos écus pour vous mépriser ensuite, ou bien vous risquerez de tomber entre les mains de drôles adroits, comme l’étaient ceux qui furent mes camarades de misère jusqu’au jour où j’appris que je m’étais mêlé à des voleurs.
—Mais comment donc les avez-vous fait partir? demanda Cunégonde.
—En leur rappelant que la police pourrait bien venir les chercher ici pour certain vol qu’ils se sont permis jadis, en s’introduisant par les fenêtres ouvertes dans le rez-de-chaussée d’une cour où le portier les avait laissés entrer pour chanter.
—Ah! les gueux! il faudra compter notre argenterie. Paméla, qui avalait des sabres, pourrait fort bien avoir eu l’idée d’avaler aussi la louche et les couverts.
Les Ribolard adorent leur fille, et le danger qu’ils ont couru les a guéris de chercher un gendre au-dessus d’eux. Ils consentent donc à unir Virginie à celui qu’elle aime.
Aussitôt qu’il a donné son consentement le vermicellier attire son sauveur dans un coin et lui souffle:
—Si vous revoyez jamais le roi de l’Inde, dites-lui bien que j’ai imité son exemple en tout.
—Je m’empresserai de lui écrire aussitôt que, comme lui, vous aurez aussi donné les trois mois de gratification aux domestiques.
—Dès ce soir ce sera fait.
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Un mois après, Paul épousait Virginie.
Reconnaissants envers celui qui les avait mariés, les jeunes gens avaient offert à Borax un habit neuf, dans la poche duquel il trouva un contrat de douze cents francs de rente.
Malgré ce bien-être qui l’exemptait maintenant de courir sur les places, le pauvre saltimbanque devint triste et inquiet. Quelque chose semblait lui manquer.
Un matin, les nouveaux mariés, de leur appartement situé sur la place de l’Odéon, entendirent une voix qui disait sous les fenêtres:
«—J’ai beaucoup voyagé. Un jour que je me promenais sur les bords du Gange, je vis venir à moi, sans autre vêtement qu’un tambourin, à cause de la chaleur torride, une belle jeune fille qui essayait un pas de valse... Soudain le pied lui glisse et elle disparaît dans l’humide empire... etc.»
Les jeunes époux coururent à la fenêtre et virent Borax qui, debout devant son chapeau posé à terre, récitait son boniment au milieu d’un groupe.
Il n’avait pu renoncer totalement à sa vie de saltimbanque, et, après avoir voulu longtemps résister, il avait repris son vieil habit et sa poudre à chandeliers.
FIN