SCÈNE VI
DURAND, VENCESLAS, MARTIN.
DURAND.
Ah!
MARTIN.
Oh!
DURAND.
Faites donc attention!
MARTIN
Faites attention vous-même.
DURAND.
Maladroit!
MARTIN.
Imbécile!
DURAND
Vous avez dit?...
MARTIN. (bien tranquillement).
J'ai dit: imbécile.
DURAND
Vous n'êtes pas poli, monsieur.
MARTIN.
Vous non plus, monsieur.
DURAND.
Moi, monsieur, j'ai cinquante-deux ans.
MARTIN
Et moi, monsieur, vingt-neuf.
DURAND
C'est justement pour cela...
MARTIN (l'interrompant).
Qu'étant mon aîné de vingt-trois ans, vous devez être vingt-trois fois plus poli que moi.
DURAND.
Et s'il me plait d'être vingt-trois fois plus grossier, moi?
MARTIN (allant s'asseoir).
Ah! vous m'ennuyez!...
DURAND
Jeune homme!...
MARTIN.
Allez au diable!...
DURAND.
Vous m'en rendrez raison aujourd'hui même...
VENCESLAS.
Mon oncle!
DURAND.
Dans la personne de mon neveu.
VENCESLAS.
Plaît-il?
DURAND (répétant).
Dans la personne de mon neveu.
VENCESLAS.
Pardon, mais...
DURAND (bas).
La main d'Aménaïde est à ce prix.
VENCESLAS.
Quoi! vous voulez que j'aille frapper mon semblable?
MARTIN.
Son semblable!... monsieur, je vous prie de ne pas me dire d'injures.
DURAND.
Tu l'entends, il t'invective!
VENCESLAS.
Bah! ça ne fait rien, je n'ai pas compris.
DURAND.
Comment! tu refuses de laver mes cheveux blancs?
VENCESLAS.
Permettez donc...
DURAND.
Venceslas, n'aurais-tu rien dans la poitrine, à gauche? Venceslas, serais-tu un lâche?
VENCESLAS.
Un lâche, moi? (À part, levant les yeux au ciel.) O ma mère! (s'approchant de Martin). Monsieur...
MARTIN.
Eh bien, après? Qu'est-ce que vous voulez?
VENCESLAS.
Monsieur, savez-vous que je suis extrêmement fort?
MARTIN.
Qu'est-ce que ça me fait?
VENCESLAS.
Savez-vous que je vous mettrais en morceaux extrêmement minces?
MARTIN (ironiquement).
En vérité?
VENCESLAS.
En cannelle, monsieur, en poussière, monsieur.
MARTIN.
Vous?
VENCESLAS.
Moi.
MARTIN.
Vous?
VENCESLAS.
Moi.
MARTIN.
As-tu fini! (Il lui enfonce son chapeau jusqu'aux oreilles.)
VENCESLAS.
Oh! (Il veut se jeter sur Martin, Durand se met en travers.)
DURAND.
Venceslas, l'honneur des Durand est endommagé dans la personne de ton chapeau. Le fer seul peur le retaper.
VENCESLAS.
Il me semble que le premier chapelier venu... Joseph Côté, par exemple!...
DURAND
La main d'Aménaïde est à ce prix.
VENCESLAS.
Vous êtes charmant... mais si je succombe?
DURAND.
Aménaïde ira déposer des tulipes sur ta tombe... Et moi aussi...
VENCESLAS.
Vous me le promettez?
DURAND.
Je te le jure.
VENCESLAS.
Allons, ça me décide... (À martin.) Votre heure. monsieur?
MARTIN.
La vôtre?
VENCESLAS.
À midi, dans huit jours.
MARTIN.
J'aimerais mieux aujourd'hui.
VENCESLAS.
Bon! où ça?
MARTIN.
Où vous voudrez.
VENCESLAS.
Devant le Bureau de Poste.
MARTIN.
J'aimerais mieux le bois McKay.
VENCESLAS.
Va pour le bois McKay... avec quoi nous taperons-nous?
MARTIN.
Choisissez vous-même les armes.
VENCESLAS.
Eh bien, le pistolet... À cent pas.
MARTIN.
J'aimerais mieux à vingt-cinq.
VENCESLAS.
À vingt-cinq, c'est convenu. À l'épée.
MARTIN.
Dans une heure je viendrai vous chercher.
VENCESLAS.
Dans une heure!
MARTIN.
Messieurs, enchanté d'avoir fait votre connaissance. Une affaire m'appelle ailleurs.
DURAND.
Nous nous reverrons bientôt.
(Martin sort.)