CONCLUSION.
Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque fruste, le voilà absorbé : à quoi bon ? — A quoi ? — compléter une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître les hommes, les mœurs, les usages, la marche des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le cœur de l'homme.
Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur ; mais tous sont utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas voir dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les pionniers de la littérature. Les archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit ; ce sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en marquer le caractère. C'est une maison qui croule ; tout va s'effondrer ; on met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les mieux conservés ; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que les os de ses ancêtres soient dispersés ; sentiment naturel à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé : dans ces œuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il a subies ; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses aïeux ; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme et de leur vie !