V
Monuments.
Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit un plus grand nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues ; le goût y devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont jolies ; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle (elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes ont été conçues dans le style gothique, qui ne devrait pas s'appeler autrement que le style catholique.
Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des cathédrales : à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, Saint-Pierre, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler presque l'étendue ; quand elle sera achevée, ce sera le dôme de Cologne de la Bretagne ; puis la Madeleine, l'église des Jésuites, la chapelle du petit séminaire, Saint-Clément, les Minimes, Notre-Dame de Bon Port, le grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie, etc.
Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et harmonieux effet ; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières exécutées par un Nantais, M. Échappé ; des tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour ; la cour du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de mœurs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe siècle M. Liberge ; au fond du chœur, encore inachevé, vous verrez une petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :
SOUS LA PROTECTION DE MARIE
TOUT GRANDIT.
Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et coquette ornementation du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.
A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes flèches ; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles ; il a demandé à chacun un sou ; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la ville de saint Corentin.
C'est le moyen âge, dira-t-on : oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre ; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque perdus ; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de M. l'abbé Brune ; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la compagnie, le P. Tournesac ; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé Rousteau ; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les points de la France, des collaborateurs et des amis ? a dit un vénérable prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage ecclésiastique ? L'histoire l'atteste : c'est aux évêques et aux moines que l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables grandeurs. » L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une preuve nouvelle ; on peut dire qu'elle est l'œuvre de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art du moyen âge ; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres complètes : l'église de Belleville et Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent donner le branle, le mouvement et la vie : activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : le gouvernement ne pouvait donner qu'une subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son église : il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et le curé s'entendaient ; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien ne fut négligé : ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent ; l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail qui ne lui coûtât des recherches ; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une serrure comme pour un balustre ; le curé, quoique désireux de jouir de son église comprenait pourtant ces scrupules du savant ; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le monument était construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes aura coûté des millions ; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre ; l'un était la pensée, l'autre le bras ; tous deux, comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de Dieu, avec une église dans la main.
[Note 1 : Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]