IV

Société académique de Nantes. — Poëtes et romanciers.

Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : son port, où des milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes ; sa Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du monde ; son chemin de fer qui traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon la capitale à la mer ; ses courses, ses théâtres, et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une école de droit ; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une importance exceptionnelle, et il y a fondé une École préparatoire des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une École industrielle, une École chorale, un Cercle des beaux-arts, à la fois école de dessin et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une École secondaire de médecine, une Revue, une Société académique, et de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée et les œuvres souvent admirables[1] : M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur ; M. de Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la Vendée, le Maine et l'Anjou, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois ; des statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de cette poétique statue de sainte Anne, qui, du haut d'un rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer !

[Note 1 : Peintres Provinciaux de l'ancienne France, 3 vol, in-8°.]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance des œuvres de l'esprit en font le centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes d'un mérite distingué : M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale ; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII, où l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà cités ; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers ; des savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, de chimie ; M. Huette, de curieuses observations de météorologie ; M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de l'Organisation de la médecine au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, la découverte du procédé de perforation des pholades. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille qui perce un trou ; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; c'était le résidu de son travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que leur coquille ; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le frottement continu, se développe à mesure que le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite jusqu'à quarante, que M. Caillaud a comptées, et avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer ! phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la création !

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes : la Revue des provinces de l'Ouest, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la province de Bretagne, la savante Bibliothèque de l'École des chartes ; de plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La Revue de Bretagne et de Vendée a été fondée par M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste réputation par de grands travaux : MM. de Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc. ; à côté d'eux, de jeunes hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand théâtre : M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise ; M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence ; M. Ropartz, dont l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit en langue celtique. » Car elle produit encore des fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ; les poëtes n'ont jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent la langue nationale ; qui ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les idéalise ; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent des mêmes sentiments : la foi, la religion du foyer, le culte de la famille, l'amour du pays ; tous connaissent cette passion de mélancolie, amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de Fleurs inconnues.

Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les Récits et nouvelles de Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la Revue des Deux-Mondes, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent vraiment supérieur : une exposition simple faite avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la doivent finir ; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas maître de son sujet ; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de tant de paroles ; aussi peut-on remarquer que les conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de caractères ; — un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux ; l'impartialité dans la peinture des mœurs, une intelligence enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, la Jaguerre et la Grande Perrière, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, les beaux récits de Walter Scott ; dans d'autres, la finesse d'observation et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.

M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé Souvenirs bretons, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers ; puis, et c'est la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes ; car il faut remarquer que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (le retour du Pardon) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers du Croisic :

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,

A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,

Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les Fleurs de Vendée, contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées mêmes des poëtes de l'école romantique ; mais le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes : le sentiment de la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies de la campagne ; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui lui dit ses plus belles chansons, le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du printemps[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il l'admire, et il la chante comme un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière de ses pères :

Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens !

Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits !

Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !

La Pêche maudite est une terrible histoire ; elle a pour refrain :

Il ne faut pas pêcher le jour des morts !

Une seule chaloupe part ; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien :

Il n'a plus peur même des revenants !

Les poissons par milliers entourent sa barque ; il jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il ? Une tête de mort !

Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie :

Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie ?

Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,

O terre de géants et de genêts en fleurs ?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte vendéen.

Il l'a été, il l'est : dans les Vendéens, il a peint les sublimes actions de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes : le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au supplice, à la mort ; il les aime et les fait aimer.