III

Musées et collections.

Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé tous les chefs-d'œuvre de l'art ; plusieurs causes, le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes collections de Paris ; mais il est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un soin plus attentif, on les apprécie mieux ; leur isolement même leur donne un intérêt de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'œuvre d'un maître, comme la Chasse au lion, de Rubens, et le Christ en croix, de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de Sigalon, l'Athalie, du musée de Nantes, une des rares compositions originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, la grandeur du style ? Le manuscrit de saint Augustin, de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive curiosité la serrure signée Donatello, du cabinet de M. Mauduyt, merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les manuscrits autographes de Dom Lobineau, l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de Camille Desmoulins, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la Révolution ? Enfin, où seraient mieux placés que dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la giberne de La Tour-d'Auvergne, qui ne fut pas seulement le premier grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les pantoufles de la reine Anne, que les Bretons appellent toujours la duchesse Anne, et le casque de du Guesclin, le héros-breton ?

Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de Rembrandt, de Michel-Ange et du Pérugin, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, plusieurs belles toiles : les Noces de Cana, attribuées à Jean Cousin, des Casanova, des Paul Véronèse, un Tintoret, un Desportes, et une scène de cour de Clouet-Janet, d'une touche aussi délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un des plus riches de province : outre plusieurs compositions de peintres anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres des peintres contemporains, Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold Robert, deux ou trois toiles du meilleur temps de Brascassat, les Taureaux attaqués par les loups, entre autres, que Paris a revus et admirés à l'Exposition universelle de 1855 ; une suite, enfin, de dessins de Paul Delaroche, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.

Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à former ; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques trouvées dans le pays ; le musée archéologique de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne église de Saint-Nicolas, des tombeaux carlovingiens de Rezé, des chapiteaux mérovingiens de Vertou, des bas-reliefs gallo-romains provenant du Bouffay, des fragments de l'église de Saint-Félix, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux : à Rennes, celui de. M. Aussant, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et d'antiquités ; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. B. Fillon ; à Nantes, la bibliothèque de M. Dobrée, riche en incunables et en livres rares, la collection d'autographes de M. Lajarriette, qui vient d'être vendue, celle de gravures de M. Antime Ménard ; les tableaux de Madame Barbier, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur Audren de Kerdrel et d'Albert le Grand. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités égyptiennes, objets d'art ; le tout catalogué et classé avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de France ; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.

Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité : une collection de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore : de son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard dont elles peignaient leur visage.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens ; et, parmi ces châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ; véritable musée français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.

Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production continue d'œuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et plus profonde : la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.