II

Elle n'en parla plus, en effet; mais elle y songeait toujours, non pas pour elle, mais pour l'enfant. Riche, son petit André! Cette pensée ne quittait plus son esprit, ne laissait plus de repos à son coeur. Il en fut ainsi pendant quatre à cinq longs mois, durant lesquels, maintes fois, sans en rien dire à Jacques, à personne, elle alla de jour à la grosse roche du mont des Coudres, afin d'en connaître bien le chemin quand elle irait de nuit.

Un soir, fatigué comme à l'ordinaire par le rude labeur de la journée, Jacques avait gagné sa couche presque aussitôt après le repas; et, comme à l'ordinaire, il s'était endormi du plus lourd sommeil. Vers le milieu de la nuit, cependant, se réveillant à demi, il s'aperçoit que Jeanne n'est pas auprès de lui. Sans doute, pense-t-il, elle assiste l'enfant. Il appelle. Point de réponse. Nul bruit. Il allume la lampe. Quoi! l'enfant n'est pas dans son berceau! Qu'est-il arrivé? Où est-elle? Il se lève, met ses habits. Quoi! la porte est entre-baillée. Jeanne est sortie, emportant l'enfant. Il appelle au dehors: même silence. Où la chercher? A qui l'aller demander quand tout dort? L'horloge sonne deux heures. Rien encore.... Deux heures et demie. Il n'y tient plus. Il va courir devant lui, la cherchant. Il la trouvera bien!... mais alors il croit distinguer un pas lent, traînant, qui vient par le chemin couvert d'ombre. Il attend. Le pas approche. Jacques va prendre la lampe, et, du seuil où il se tient: «Est-ce toi, Jeanne?» Pas de réponse. C'est elle cependant, mais dans quel état! La face blême, déchirée, meurtrie, les cheveux défaits. Tenant à deux mains, relevé devant elle, son tablier, qui parait lourd, elle marche en trébuchant. Jacques recule pour qu'elle entre. Mais Jeanne, tombant à genoux sur la pierre du seuil: «Tue-moi, Jacques; tue-moi, je viens de perdre notre enfant.

—Perdre notre enfant! répète Jacques; que dis-tu?

—Oui, j'ai voulu l'enrichir, et je l'ai perdu.

—Qu'est-ce qu'elle dit donc? fait Jacques; elle est folle, mon Dieu!

—Écoute. Je m'étais dit: La nuit du jeudi saint—la nuit d'aujourd'hui—j'irai là-haut, à la pierre qui tourne, chercher la richesse pour l'enfant. Tu dormais. Je me suis levée doucement, j'allais sortir seule, quand l'enfant s'est mis à pleurer. Pour l'empêcher de te réveiller, car tu m'aurais retenue, je l'ai pris, je lui ai donné le sein, et je suis partie. Au premier coup de minuit, la pierre a tourné. Alors j'ai vu, dans la caverne toute brillante, les tas de louis d'or. Je suis entrée. Pour remplir mon tablier, l'enfant me gênait. Je l'ai posé sur un tas d'or. Il me souriait pendant que, vite, vite, je prenais pour lui la richesse. Me relevant, j'ai voulu porter au dehors ce que j'avais ramassé. Les coups sonnaient encore. Je courais, je courais.... Hélas! je n'ai pas assez couru! En me retournant pour aller reprendre l'enfant, j'ai vu la pierre qui se replaçait; le douzième coup avait sonné, la caverne s'était refermée....

—Refermée sur l'enfant! fit Jacques les poings levés; oh! malheureuse femme!»

Alors la pauvre Jeanne, toujours agenouillée: «J'ai appelé, j'ai supplié, j'ai frappé la roche de mes mains, de mon front: rien n'a fait. Je ne mens point, ajouta-t-elle, comme si elle eût rendu l'âme; regarde, voilà l'or que j'avais pris.» Et, Jeanne lâchant les coins de son tablier, des flots de louis couvrirent le plancher.

«L'or! cria le mari, c'est de l'or que tu m'apportes! Ah! oui, je comprends; tu as pensé que peut-être en voyant cette richesse j'aurais moins de regret, moins de colère. Non! non! au contraire. L'enfant! rends-moi l'enfant!» Et, prenant au coin de la cheminée le gros balai de bouleau: «Ramasse qui voudra l'or de Satan!» dit encore Jacques, qui, balayant, balayant, fit voler au dehors jusqu'à la dernière pièce. Puis, repoussant du pied la malheureuse, qui était étendue sur le seuil, comme morte: «Reçoive qui voudra la maudite qui a perdu mon enfant! Je ne la recevrai, moi, que quand elle rapportera l'enfant.»

Et rudement il referma la porte sur elle.