III
Au lever du jour, cependant, comme il avait pleuré tout le reste de la nuit, et comme dans les pleurs il avait retrouvé la raison, que d'abord la vive douleur lui avait fait perdre: J'ai été trop dur, se dit-il: en vérité, c'est par amour pour l'enfant qu'elle a causé ce malheur.
Alors il ouvrit, pour savoir ce qu'elle était devenue. Il ne la trouva ni sur le seuil, ni dans le village, ni aux environs. Nul ne savait rien. Nul ne l'avait vue passer. Longtemps, des jours, des semaines, des mois, il chercha. Point de Jeanne. Elle se sera jetée dans la rivière, pensa-t-il.
Et il prit le deuil de la mère avec celui de l'enfant.
Quand les gens du pays surent ce qui s'était passé, combien se promirent d'aller, la prochaine nuit du jeudi saint, chercher la richesse au mont des Coudres!
Jacques, lui, résolut de passer en oraison cette même nuit où il avait perdu tout ce qu'il aimait. Dès le soir donc, agenouillé devant le berceau vide, baisant une petite croix d'argent que Jeanne avait coutume de porter, il s'était mis en prière.
Or, pendant que seul il priait ainsi, vers minuit, au versant du mont des Coudres montait toute une foule bruyante: hommes et femmes, jeunes et vieux, portant des sacs, des paniers, des seaux, qu'ils s'apprêtaient à remplir au trésor de la caverne.
Pour tous quelle surprise de trouver là, venue avant eux, Jeanne, que tous avaient crue morte!
«Tu n'es donc pas morte, Jeanne?
—Non, mais mon heure est proche.
—D'où viens-tu donc?
—Maudite par Jacques, maudite par moi-même, je m'en étais allée au loin, pour n'être pas retrouvée. J'ai passé là-bas toute une année, pleurant, priant, disant dans mes prières: «Seigneur, ayez mon âme; mais permettez que mon corps soit avec le corps de mon enfant!» Et je suis revenue ici, en cette même nuit où le malheur m'est arrivé. Au premier coup de minuit, quand la caverne s'ouvrira, j'entrerai, et je laisserai sonner les douze coups sans sortir. Ainsi j'aurai la même fin que l'enfant. Par ma mort je serai punie de sa mort. Que le Seigneur ait mon âme!»
Comme elle achevait de parler, le premier coup sonna: la caverne s'ouvrit, brillante et pleine d'or. Tous ceux qui étaient là s'élancèrent. Mais seule Jeanne put entrer; car devant la pierre un bel ange blanc avait paru, qui, étendant une verge de feu, barrait aux autres le chemin.
Jeanne donc est entrée. Tranquillement joyeuse de la mort qu'elle va chercher, elle a répété en entrant: «Que le Seigneur ait mon âme!» Mais tout à coup qu'aperçoit-elle?... Sur le même tas d'or où elle l'avait posé, l'enfant qui, rose, frais, souriant, tend vers elle ses petits bras.
Dieu sait si alors elle songe encore à mourir! Dieu sait avec quelle hâte elle reprend et emporte son trésor d'amour! Dieu sait comme elle est loin déjà sur le versant du mont des Coudres, quand, au douzième coup, la caverne se referme!
Et pendant qu'elle s'éloigne, l'ange dit à la foule ébahie, déçue: «Toutes ces choses n'étaient qu'une épreuve que le Seigneur avait permise. Plus rien ne se fera de ce qui vient de se faire.» Puis l'ange disparaît....
Jacques, toujours en prière, entend que l'on frappe de grands coups à la porte, il entend que l'on crie: «Ouvre, Jacques, ouvre! je rapporte l'enfant!» Il a reconnu la voix de Jeanne, il court, il les voit.... Comment dire la joie et les douces larmes!... Avec la vraie richesse, le vrai bonheur rentrait dans la pauvre petite maison....
Depuis, la grosse roche du mont des Coudres a toujours été appelée la Pierre qui tourne, mais plus jamais elle n'a tourné.