LE GENTILHOMME VERRIER

Au temps jadis, et dans le fond d'une province de France, vivait une famille de noble origine, composée de la mère, qui était veuve, de deux fils et d'une jeune fille.

Or l'aîné des deux fils, à qui la mort du père avait donné le titre de chef de famille, n'était rien moins qu'une sorte d'écervelé; aussi imprévoyant qu'avide de plaisirs, il sut en peu de temps réduire à néant, non seulement la fortune paternelle qui, selon l'ancienne coutume, lui revenait presque entière, mais encore le douaire que la faible et bonne mère n'hésita pas à sacrifier pour payer les dettes follement contractées par ce mauvais garnement.

Quand il eut insoucieusement réduit à la misère cette famille dont il aurait dû être le digne soutien, notre prodigue, effrayé à l'aspect de la misère, ne vit rien de mieux que de disparaître un beau matin sans dire où il allait.

Le voilà parti. On n'entend plus parler de lui. Il a sans doute trouvé asile et subsistance. Mais que feront les autres, ceux qu'il a laissés sans ressources?

Le fils cadet a quinze ans; la soeur en a treize; la mère est encore valide: ils travailleront, direz-vous. Mais vous oubliez, ou peut-être vous ne savez pas qu'en ce temps-là le travail était chose considérée comme déshonorante pour les gens de sang noble. Tout gentilhomme qui prenait des terres en louage, qui ouvrait boutique, ou qui mettait, moyennant salaire, le pied dans un atelier, devenait, aux yeux du monde où il était né, une sorte de créature dégradée, abjecte, un roturier enfin, et c'était tout dire.

Le gentilhomme pouvait être militaire, magistrat ou prêtre. Mais, même pour vivre, il lui était interdit de travailler de ses mains. Et, Dieu le sait, la force du préjugé était alors si grande, que les exemples de dérogeance étaient extrêmement rares.

Sans doute, si notre jeune cadet n'avait dû penser qu'à lui, il se fût aisément tiré d'affaire: car il lui eût suffi de rejoindre la première compagnie d'hommes d'armes, où son nom l'eût fait bien recevoir. Mais force lui eût été de quitter sa mère et sa soeur, auxquelles alors il n'aurait aucunement pu venir en aide. Il n'osa pas y songer.

Or il se trouvait qu'une exception, une seule, était faite à la loi générale: une ordonnance royale, inspirée, soit par une juste appréciation des services marquants que rendait cette meurtrière industrie, soit par le désir d'ouvrir un moyen particulier d'existence aux nobles sans fortune, une ordonnance royale avait décidé que la pratique de l'état de verrier, loin d'entraîner la déchéance des titres de noblesse, ne ferait, en quelque sorte, que les consacrer. Les gentilshommes verriers sont d'ailleurs célèbres dans l'histoire.

Notre pauvre fils de famille emmène donc sa mère et sa soeur dans un pays où était une verrerie, se présente, est agréé comme simple apprenti d'abord, et le peu qu'il gagne permet d'attendre sans trop de privations l'époque où il aura le titre et le salaire d'ouvrier. Cette époque venue, il est cité comme un des plus habiles, des plus courageux travailleurs de l'atelier; et la petite famille retrouve une heureuse et paisible aisance.

Mais le métier est rude; et le brave garçon qui l'avait choisi pour l'amour de sa mère et de sa soeur n'était pas d'une nature fort robuste. Du jour où il dut chaque matin prendre place, pendant plusieurs heures, devant la bouche ardente du fourneau, au lieu de n'y venir que pour suppléer d'aventure l'ouvrier auquel on l'avait donné pour aide, sa santé s'altéra. Et la mère s'en apercevant:

«Cette profession te tuera, disait-elle alarmée; il faut la quitter.

—Mais alors comment vivrons-nous? répliquait le brave enfant.

—A la garde de Dieu! soupirait la mère.

—Eh bien! nous verrons, mère; nous verrons.»

Et toujours le gentilhomme verrier retournait à ce fourneau, qui lui brûlait le sang, qui lui desséchait les poumons.

Mais un matin il lui fut impossible de descendre du lit, où il s'était couché, exténué, la veille; et le médecin qui lui donna des soins pendant les deux mois que dura sa grave maladie, déclara que, s'il retournait à la verrerie, une rechute prochaine l'emporterait inévitablement.

«C'est bien! fit alors le jeune homme; je n'y retournerai pas.»

La mère l'embrassa pour cette bonne résolution. Et toutefois elle pouvait se dire: «Comment vivrons-nous?»

Le jour même où il remit pour la première fois le pied dehors, sa mère, qui le regardait de la fenêtre, le vit entrer dans une maison voisine, qui était celle d'un tisserand. Puis il revint auprès de sa mère, et lui dit: «Je ne peux plus être verrier, je serai tisserand.»

Et la mère de s'écrier: «O mon enfant, y penses-tu?» Car elle n'avait pas encore secoué les préjugés de sa caste.

«Il faut vivre, mère.

—Mais, mon fils!...

—Ce sera déroger, je le sais; mais j'ai appris à une rude école que tout travail doit être également noble, qui fait qu'on ne doit qu'à soi le pain de chaque jour. Le titre d'honorable artisan vaut bien, après tout, celui de noble mendiant.»

Sa mère l'embrassa de nouveau, les yeux mouillés.

Et le jeune homme devint bientôt un habile faiseur de toile, comme il était devenu un excellent souffleur de verre; et sa famille fut encore préservée de la misère.

Il perdit, en effet, sa qualité nobiliaire; car ses compagnons, les gentilshommes verriers, furent les premiers à constater et à dénoncer l'acte de dérogeance qu'il avait commis. Mais il les laissa dire et faire; et, tout en poussant sa navette, il ne tarda pas à acquérir dans le pays aisance et considération. Devenu roturier, il maria sa soeur avec un honnête roturier, qui la rendit heureuse. Puis il épousa, lui aussi, une honnête roturière; et il trouvait le bonheur à voir croître et prospérer, sous les yeux de leur grand'mère, qui coulait près de lui une tranquille vieillesse, toute une fraîche nichée de marmots tapageurs.

On n'avait plus jamais entendu parler du fils aîné. On le croyait mort. La mère l'avait pleuré.

Voilà qu'un jour, un beau jour d'été, la femme du tisserand venait de poser, sur la nappe blanche d'une table dressée à niveau de la fenêtre ouverte, un vaste plat de terre, où un magnifique carré de mouton fumait sur un lit de choux odorants.

En ce moment se trouvait de passage dans la rue certain soudard à la casaque fripée, au feutre gras, au plumet décoloré, aux bottes quelque peu avachies, dont le talon oblique se hérissait de longs éperons rouillés. (Il est bon de vous dire qu'à l'époque où cette histoire se passait, les armées n'avaient aucun caractère régulier. Lorsque la guerre pour laquelle on les avait rassemblés était finie, les soldats sans ouvrage devenaient le plus souvent des espèces de vagabonds, demandant à l'aventure le vivre, le gîte... et le reste.)

Or l'homme d'épée, lorgnant l'appétissante victuaille:

«Corbleu! fit-il comme se parlant à lui-même, mais de façon à être bien entendu, si les morts ne se réveillent pas à ce parfum, c'est qu'ils ont le sommeil terriblement dur.

—Eh! seigneur cavalier, repartit franchement la femme avec un bon sourire,—car elle avait compris, et elle était d'humeur généreuse,—nous n'aurions que faire des morts à notre table, mais elle est assez grande pour qu'un vivant de plus y puisse tenir sans nous gêner.

—Bien dit, ma commère! fit le militaire en s'approchant sensiblement de la fenêtre; mais le vivant pourrait craindre de paraître indiscret.

—Il aurait tort. Entrez donc, seigneur cavalier, entrez donc.»

Ce dialogue avait lieu avec accompagnement du clic-clac du métier qui bruissait dans la maison. Comme l'affamé, tout en se dirigeant vers le seuil, semblait encore hésiter, sans doute pour se donner une contenance: «Eh! Jean! appela la femme, viens donc ici m'aider à faire comprendre au seigneur militaire que nous serons aises de l'avoir pour convive.»

Le tisserand vint, sa navette à la main, les manches retroussées, le buste ceint du tablier de travail. Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur l'étranger: «Eh! s'écria-t-il, avec un véritable transport de joie, c'est Hector! c'est mon frère! Venez vite, mère, hâtez-vous! c'est lui, il n'est pas mort! le voilà!»

Et, les bras tendus, il courut vers la porte pour être plus tôt dans les bras de son frère. Mais quelle fut sa surprise de trouver devant lui le soldat qui, se redressant fièrement dans son harnois déguenillé, lui dit du ton le plus ironiquement dédaigneux: «Moi, votre frère! moi, le frère d'un tisserand, d'un roturier! Ah! bonhomme, vous voulez rire! Je ne vous connais pas. Il se peut qu'autrefois vous ayez porté le même nom que moi; mais ce nom, qu'en avez-vous fait?...»

Certes, le tisserand était homme à savoir répondre; mais, comme un saisissement fort explicable le rendait muet, une voix parla au lieu de la sienne: celle de sa mère, qui était venue sur le seuil.

«Vous avez raison, seigneur cavalier, dit-elle. Jean le tisserand s'est trompé quand il a cru reconnaître en vous un frère qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Je vous en demande pardon; car, en vérité, il ne saurait y avoir rien d'honorable pour vous à être celui qu'il a nommé. Celui-là, voyez-vous, était un mauvais coeur, un égoïste, qui, après avoir honteusement dissipé le riche patrimoine dont il devait compte à sa famille, n'a plus songé, la ruine venue, qu'à se mettre lui seul à l'abri du besoin. Quand, pour le bonheur des siens, il a été parti, son frère s'est dit qu'un nom aussi indignement porté ne pouvait plus convenir à un honnête homme: et il l'a quitté pour en prendre un qu'il a su faire noble et garder sans tache. Jean le tisserand s'est trompé; excusez-le, excusez-nous, seigneur cavalier. Celui pour qui il vous a pris est mort, bien mort: nous le savons maintenant. Suivez tranquillement votre chemin, monsieur le gentilhomme: c'est ici une pauvre maison roturière, où personne ne vous connaît.»

Et comme si rien d'étrange ne se fût passé, la mère referma la porte en ajoutant: «Laissons cet homme.» Puis elle alla s'asseoir à sa place accoutumée devant la table, et elle dit: «Mangeons.»

Mais, au lieu de venir auprès d'elle, le tisserand, qui avait écouté, et qui n'avait pas entendu l'homme s'éloigner, alla doucement rouvrir la porte. Le militaire était agenouillé, tête nue, sur le seuil; deux ruisseaux de larmes inondaient ses joues hâves.

«Jean, dit-il humblement, veux-tu m'apprendre ton état?

—Ah! s'écria la mère, j'ai retrouvé mon fils!»

Et elle courut relever l'homme qui pleurait...

L'année d'ensuite, il y avait dans le pays un habile et laborieux tisserand de plus. Et si, d'aventure, il arrivait qu'on lui demandât s'il regrettait d'avoir fini par le travail:

«Plût à Dieu, répondait-il, que j'eusse commencé par là!»