UNE MOUCHE NOIRE
C'était un dimanche d'été, l'après-midi, à la campagne. Il y avait nombreuse société causant sous les marronniers.
Une dame, assise à côté de moi, se levant tout à coup d'un air effrayé:
«Voyez donc, me dit-elle, cette grosse vilaine mouche noire qui ne fait qu'aller et venir autour de moi; elle veut me piquer! Chassez-la, je vous prie.
—Rassurez-vous, Madame, dit un vieux monsieur qui avait regardé l'insecte de près, ce n'est pas à vous qu'en veut la brave petite bête.
—Brave petite bête! répéta la dame, tout étonnée de cette qualification sympathique.
—Eh! oui, fit le vieux monsieur; car j'ai l'honneur de vous présenter, en la personne de cette «vilaine petite mouche noire», une excellente, une laborieuse mère de famille essentiellement occupée de rétablissement d'un de ses enfants. Reculez un peu votre chaise, asseyez-vous et observez. Je crois que vous ne regretterez pas le temps consacré à cette observation.
—Il n'y a rien à craindre, au moins?
—Rien du tout, je vous jure.»
Sur ces mots, la mouche noire devint l'objet de l'attention simultanée de huit ou dix couples d'yeux qui ne perdaient pas un seul de ses mouvements.
Et voici ce que virent ces yeux:
La mouche, un insecte au corselet noir velu, portant quatre ailes de gaze sombre réticulée, et un long abdomen en poire taché de roux, la mouche, mordant à même dans un petit tertre sablonneux, prenait avec ses mandibules une petite boulette de terre, dont elle allait se débarrasser à quelque distance, puis elle revenait à la charge, et de nouveau transportait au loin les matériaux arrachés du sol à l'aide de ses mâchoires.
Il était évident que l'animal avait pour but le creusement d'un petit souterrain.... Et Dieu sait avec quelle fiévreuse activité l'opération était conduite!
Voyage sur voyage: en moins de dix minutes, le petit tunnel était assez avancé pour que l'ouvrière s'y pût enfoncer d'au moins deux fois la longueur de son corps, qui cependant ne devait pas mesurer moins de trois centimètres. Arrivée à ce point du travail, elle entra et ressortit deux ou trois fois sans rien rapporter: on eût dit alors qu'elle essayait si la circulation était commode à l'intérieur du souterrain. Puis elle chercha dans le sable des environs un petit caillou de la grosseur d'une graine de chènevis, qu'elle prit et vint placer à l'entrée, puis un second, un troisième... et ainsi de suite, jusqu'à ce que le trou fût complètement dissimulé sous cet entassement rocailleux.
Cela fait, elle prit son vol et disparut.
«Voilà qui est achevé sans doute, dit un des spectateurs.
—Oh! non pas, fit le vieux monsieur; attendez....»
Nous n'attendîmes pas longtemps.
La grosse mouche revint, moitié volant, moitié marchant, portant ou plutôt traînant une chenille verte, qu'elle déposa à quelques centimètres de l'entrée close.
Le vieux monsieur nous fit remarquer que cette chenille, quoique fraîche et dodue, ce qui indiquait qu'elle devait être bien vivante, semblait engourdie, car elle gisait étendue là comme un bloc inerte. «Elle est, nous dit-il, dans un état analogue à celui d'une personne éthérisée: vie parfaite, mais complète insensibilité.»
Il la toucha, la piqua du bout d'un brin de paille, sans que le moindre frémissement se manifestât dans la masse charnue de la malheureuse larve.
«La cause de ce singulier effet? demanda l'un de nous.
—La mouche l'a piquée, et, soit qu'elle ait su trouver pour la blesser un nerf dont la lésion produit l'insensibilité de tout l'organisme, soit qu'elle ait fait couler dans la plaie une gouttelette de liqueur stupéfiante, cette chenille est littéralement en léthargie.
—Mais dans quel but?
—Patience, regardez.»
La mouche noire était tout occupée à tirer de côté, un à un, les petits blocs de pierre dont, un instant auparavant, elle avait fermé l'orifice de la galerie creusée par elle. La travailleuse, ne s'octroyant aucun répit, eut bientôt fait place nette. Puis elle revint vers la chenille, qu'elle saisit par la tête et qu'elle eut bientôt entraînée dans le souterrain, où elle disparut avec elle.
Pendant que nous attendions sa sortie:
«Tout ce que vous avez vu faire, nous dit le vieux monsieur, a été fait en vue d'un seul oeuf, que la mouche pond et fixe en ce moment sur le corps de la chenille.
«Le ver qui, dans quelques jours, naîtra de cet oeuf, animal carnassier par excellence, aura besoin d'une proie vivante. Cette proie, il la trouvera dans le corps de la chenille immobilisée par la piqûre de sa mère. Il s'en nourrira pendant la première période de sa vie. A la suite d'une métamorphose, il quittera l'obscur séjour pour la vie aérienne. A cette époque-là, la mère mouche sera morte depuis longtemps. De telle sorte qu'elle aura travaillé avec l'unique visée de venir en aide aux premiers besoins d'un enfant qu'elle ne doit pas connaître et qui ne la connaîtra pas. Savez-vous rien de plus touchant parmi les hommes, qui prétendent volontiers au privilège exclusif des sentiments désintéressés?
—La voilà! la voilà!»
Ces exclamations saluaient la réapparition de la mouche, qui, à peine sortie du trou, s'était déjà remise en devoir d'entasser de nouveau à l'entrée les rochers qu'elle avait laissés aux alentours.
Par-dessus les blocs, elle repoussa soigneusement le sable à l'aide de ses pattes, jusqu'à ce que rien, dans l'aspect de ce lieu, ne pût faire supposer qu'une cavité y avait été pratiquée.
Elle voltigea ensuite un instant au-dessus du tertre, comme pour s'assurer d'en haut qu'aucun indice ne divulguait l'existence du précieux dépôt confié par elle à ce coin de terre. Puis elle s'élança vers le ciel, où nous l'eûmes bientôt perdue de vue.
Pendant que nous la suivions encore du regard, le vieux monsieur était allé prendre dans un coin du jardin une de ces petites houlettes de fer qui servent à la transplantation, et l'ayant enfoncée obliquement un peu en avant du souterrain, il pesa sur le manche de l'instrument.
Le fer ramena au jour la chenille, au flanc de laquelle était attachée une mignonne perle blanche allongée.
«Voilà l'oeuf, fit le vieux monsieur; vous voyez, je vous le disais bien: tout ce travail pour une mouche à naître. Il n'y a qu'un oeuf, rien qu'un.
—Remettez-le! remettez-le!» criâmes-nous d'une commune voix, car cette idée nous eût été pénible à tous de réduire à néant l'oeuvre qui avait coûté tant de peine à la mouche noire.
Un nouveau petit trou fut donc creusé, dans lequel la chenille et l'oeuf qu'elle portait furent glissés délicatement, et dont on ferma rentrée avec grand soin, comme avait fait la mouche.
Et pendant toute la soirée il ne fut question que de cette mère à la fois si prévoyante, si active et si industrieuse.
Le vieux monsieur nous dit que cette mouche, d'ailleurs assez commune dans nos pays, a reçu des entomologistes le nom d'ammophile des sables. Il ajouta qu'elle appartient à l'ordre des hyménoptères, à la famille des fouisseurs et au groupe des sphégides.