LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
PROLOGUE.
LES KORRIGANS.--395-529.
--La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-père?
--Laisse-moi d'abord achever ce que je disais à notre ami le porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aïeul Gildas m'a raconté qu'il savait de son père que, peu d'années après la mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais dans les autres provinces, une première Bagaudie[A]. La Gaule, irritée de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison de Tétrik, et des impôts écrasants qu'elle payait au fisc, se souleva; les révoltés s'appelèrent des Bagaudes... Ils effrayèrent tellement l'empereur Dioclétien, qu'il envoya une armée pour les combattre; mais en même temps il fit remise des impôts, et accorda presque tout ce que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre bât à vous briser les reins; montrez les dents, ils vous déchargent...
--Bien dit, vieux père... Demandez-leur les mains jointes, ils rient; demandez-leur les poings levés, ils accordent... autre preuve que la Bagaudie a du bon.
--Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier siècle, elle a recommencé contre les Romains; cette fois elle s'est propagée jusqu'ici, au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu'à parler, point à agir. Le moment était bien choisi; j'étais, si j'ai bonne mémoire, l'un de ceux qui, accompagnant nos druides vénérés, se sont rendus à Vannes auprès de la curie de cette ville, composée de magistrats et d'officiers romains, à qui nous avons dit ceci: «Vous nous gouvernez, nous, Gaulois bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impôts fort lourds, à nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce même empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela très-injuste et très-bête; nous jouissons, il est vrai, de nos libertés, de nos droits de citoyens; mais le vieux reste de notre sujétion à Rome nous pèse; nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc, il nous plaît, à nous, Bretons, de redevenir complétement, indépendants de Rome comme avant la conquête de César, comme au temps de Victoria la Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu, allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera elle-même; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prêts à vous recevoir à coups d'épées, et au besoin à coups de faux et de fourches...» Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la première, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans les autres, car les évêques, déjà ralliés aux Romains, sont parvenus à rebâter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que par le passé; quant à nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essayé de nous remettre sous le joug. Dès lors, selon nos antiques coutumes, chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nommé un chef des chefs qui gouvernait la Bretagne; conservé s'il marchait droit, déposé s'il marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il toujours, je l'espère, malgré le règne de ces Franks maudits; car le dernier Breton aura vécu avant que notre Armorique soit conquise par ces barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant, dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renaît contre les Franks? tant mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conquête, si les nouveaux Bagaudes valent les anciens...
--Ils les valent, bon vieux père, ils les valent, croyez-moi, je les ai vus...
--Ces Bagaudes sont donc des troupes armées, nombreuses, déterminées?
--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas ainsi...
--Méchant enfant, il ne songe qu'à ce qui est bataille, révolte et aventure!
Et la pauvre femme de dire tout bas à l'oreille du vieil Araïm:
--Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils? Hélas! je vous l'ai dit, mon père, un mauvais sort a conduit cet homme chez nous...
--Le croyez-vous d'accord, chère Madalèn, avec les Dûs et les Korrigans?
--Je crois, mon père, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je voudrais être à demain! que je voudrais être à demain!
Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que le colporteur répondait à Karadeuk, suspendu aux lèvres de cet étranger:
--Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garçon, sont ce qu'étaient les anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple!
--Le peuple les aime?
--S'il les aime!... Aëlian et Aman, les deux chefs de la première Bagaudie, suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux château romain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne, Aëlian et Aman sont encore aujourd'hui regardés par le peuple de ces contrées comme des martyrs!
--Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore aimés du peuple après deux cents ans! vous entendez, grand-père?
--Oui, j'entends, et ta mère aussi... Vois comme tu l'attristes.
Mais le méchant enfant, comme disait la pauvre femme, courant déjà en pensée la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur le colporteur:
--Vous avez vu des Bagaudes? étaient-ils nombreux? avaient-ils déjà couru sur les Franks et sur les évêques? y a-t-il longtemps que vous les avez vus?
--Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un jour, je m'étais trompé de route dans une forêt, la nuit vient; après avoir longtemps, longtemps marché, m'égarant de plus en plus au plus profond des bois, j'aperçois au loin une grande lueur qui sortait d'une caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont souvent avec eux des femmes déterminées... Les autres nuits, ils avaient fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs franks, nos conquérants, attaquant leurs burgs, ainsi que ces barbares appellent leurs châteaux, combattant avec furie, sans merci ni pitié, pillant les églises et les villas épiscopales, rançonnant les évêques, pendant même parfois les plus méchants de ces prêtres, assommant et dévalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant généreusement au pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prélats, aux comtes franks, ces premiers pillards de la Gaule, et délivrant les esclaves qu'ils rencontraient enchaînes par troupeaux... Ah! par Aëlian et Aman, patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces gais et vaillants compères!... Si je n'étais revenu en Bretagne pour y voir encore une fois ma vieille mère, j'aurais avec eux couru un peu la Bagaudie en Anjou!
--Et pour être reçu parmi ces intrépides, que faut-il faire?
--Il faut, mon brave garçon, faire d'avance le sacrifice de sa peau, être robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux comtes et aux évêques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit.
--Et où sont leurs repaires?
--Autant demander aux oiseaux de l'air où ils perchent, aux animaux des bois où ils gîtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantôt faisant dix lieues en une nuit, tantôt restant huit jours dans son repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui où il sera demain...
--C'est donc un heureux hasard de les rencontrer?
--Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte, l'évêque, ou le collecteur du fisc royal!
--Et c'est en Anjou que vous avez rencontré cette Bagaudie?
--Oui, en Anjou... dans une forêt à huit lieues environ d'Angers, où je me rendais...
--Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux brillants, quelles joues enflammées; certes, si cette nuit il ne rêve par des petites Korrigans, il rêvera de Bagaudie; ai-je tort, mon enfant?
--Grand-père, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et seront les derniers Gaulois... Si je n'étais Breton, je voudrais courir la Bagaudie contre les Franks et les évêques...
--Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tête sur ton chevet; donc, bon rêve de Bagaudie, je te souhaite, mon favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquiètes sans raison ta pauvre mère.
Il y a trois jours, j'ai interrompu ce récit.
Je l'écrivais vers la fin de la journée où le colporteur, après la nuit passée dans notre maison, avait continué son chemin. Lorsqu'au matin il partit, la tempête s'était calmée. Je dis à Madalèn, en lui montrant le porte-balle, qui, déjà loin, et au détour delà route, nous saluait une dernière fois de la main:
--Eh bien, pauvre folle? pauvre mère alarmée... les dieux en courroux ont-ils frappé Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer des Korrigans? Où est le malheur que cet étranger devait attirer sur notre maison?... La tempête est apaisée, le ciel serein, la mer calme et bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madalèn, vous disiez: «Demain appartient à Dieu!» Nous voici au lendemain d'hier, qu'est-il advenu de fâcheux?
--Vous avez raison, bon père... mes pressentiments m'ont trompée; pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait ainsi parlé des Korrigans.
--Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos, arc en main, flèche au côté; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air alerte et déterminé!
--Où allez-vous, mon fils?
--Ma mère, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de venaison... Le temps est propice; je vais tâcher d'abattre un daim dans la forêt de Karnak: la chasse peut être longue, j'emporte des provisions dans mon bissac.
--Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui à la chasse, non, je ne le veux pas...
--Pourquoi cela, ma mère?
--Que sais-je... Vous pouvez vous égarer ou tomber dans une fondrière de la forêt...
--Ma mère, rassurez-vous, je connais les fondrières et tous les sentiers de la forêt.
--Non, non, vous n'irez pas à la chasse aujourd'hui.
--Bon grand-père, intercédez pour moi...
--De grand coeur; car je me réjouis de manger un quartier de venaison; mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du côté des fontaines où l'on peut rencontrer des Korrigans...
--Je vous le jure, grand-père!
--Allons, Madalèn, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fées.
--Vous le voulez, mon père? vous le voulez absolument?
--Je vous en prie; il a l'air si chagrin!
--Qu'il en soit selon votre désir... C'est, hélas! contre mon gré.
--Un baiser, ma mère?
--Non, méchant enfant, laissez-moi...
--Un baiser, ma bonne mère; je vous en supplie...
--Madalèn, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le courage de ne pas l'embrasser?
--Tiens, cher enfant... j'étais plus privée que toi... Pars donc, mais reviens vite...
--Encore un baiser, ma bonne mère... et adieu... et adieu...
--Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se retourne pour regarder encore sa mère... et disparaît... Le jour se passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entraîné, la nuit le ramènera... Je me mets à écrire ce récit, que la douleur a interrompu. Le jour touchait à sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant:
--Mon père! mon père! un grand chagrin nous frappe!
--Hélas! hélas! mon père... je disais bien que les Korrigans et l'étranger seraient funestes à mon fils... Pourquoi vous ai-je cédé? pourquoi-ce matin l'ai-je laissé partir, mon Karadeuk bien-aimé!... C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis!
--Qu'avez-vous, Madalèn? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pâleur? pourquoi ces larmes? qu'est-il arrivé à mon Karadeuk?
--Lisez, mon père, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient de m'apporter...
--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcelé mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...
Moi, pendant que mon fils et sa femme se désolaient, j'ai lu ceci, de la main de mon petit-fils:
«Mon bon père et ma bonne mère, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils Karadeuk, je serai très-loin de notre maison... J'ai dit à Yvon, le bouvier, que j'ai rencontré ce matin aux champs, de ne vous remettre ce parchemin qu'à la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et d'échapper à vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les Franks et les évêques... Le temps des chef des cent vallées, des Sacrovir, des Vindex, est passé; mais je ne resterai pas paisible au fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger, ne fût-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronné, l'esclavage de notre bien-aimée patrie!... Mon bon père, ma bonne mère, vous gardez auprès de vous mon frère aîné Kervan et ma soeur Roselyk; soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-père qui m'aimiez tant, faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils »Karadeuk.»
Hélas! toutes les recherches ont été vaines pour retrouver ce malheureux enfant.
J'avais commencé ce récit parce que l'entretien du colporteur m'avait frappé... Notre famille retirée, j'avais encore longuement causé avec cet étranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant vu et observé beaucoup de choses; il m'avait donné le secret de ce mystère:
«Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conquête des Franks, auxquels il est mille fois supérieur en courage et en nombre...»
La réponse du colporteur, je voulais ici l'écrire, parce que c'était chose vraie, et à méditer pour notre descendance, parce que cela ne confirmait, hélas! que trop les prédictions de Victoria la Grande, qui nous ont été transmises par notre aïeul Scanvoch; mais le départ de ce malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frappé au coeur. Je n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce récit... Plus tard, si quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'espérance de le revoir, j'achèverai cette écriture... Hélas! en aurai-je jamais des nouvelles? Pauvre enfant! partir seul à dix-sept ans pour courir la Bagaudie!
Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre désir de voir les malins esprits? Hélas! hélas! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui va sans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loin si son fils ne revient pas:
«Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des Korrigans!»
Mon père Araïm est mort de chagrin peu de temps après le départ de mon second fils; il m'a légué la chronique et les reliques de notre famille.
J'écris ceci dix ans après la mort de mon père, sans avoir eu de nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouvé sans doute la mort dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son indépendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la Gaule sont toujours esclaves sous la domination des évêques et des fils de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur père en férocité... Ils se nomment Thierry, Childebert et Clotaire; le quatrième, Chlodomir, est mort, dit-on, cette année...
J'ignore le temps qui me reste à vivre et les événements qui m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lègue, à toi, mon fils aîné Kervan, notre légende de famille; je te la lègue cinq cent vingt-six ans après que notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth.
Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans après m'avoir légué cette légende, j'y joins les récits suivants; ils m'ont été rapportés ici dans notre maison, près Karnak, par Ronan, l'un des fils de mon frère Karadeuk, qui s'en était allé, il y a longues années, courir la Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces récits contiennent les aventures de mon frère Karadeuk et de ses deux fils Loysyk et Ronan; ils ont été écrits par Ronan dans la première ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres récits de cette chronique.
La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle choisit; les Franks n'ont pas osé tenter d'y pénétrer de nouveau... Mais dans le récit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret de ce mystère, que mon grand-père Araïm n'a pas eu le courage d'écrire:
«Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conquête des Franks, auxquels il est mille fois supérieur en nombre et en courage?»
Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contrée, la seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks et des évêques de Rome, et que nos druides chrétiens ou non chrétiens continuent de nous inspirer!
FIN DU PROLOGUE.
L'AUTEUR
AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.
Chers Lecteurs,
Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des gouvernements despotiques: en Autriche, en Prusse, en Russie, en Italie, dans une partie de l'Allemagne, les Mystères du Peuple sont défendus; à Vienne même, une ordonnance royale contre-signée Vindisgraëtz (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de siége font les Vindisgraëtz au petit pied; ils mettent notre oeuvre à l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des Mystères du Peuple que le roulage, muni d'une lettre de voiture régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela? Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République? Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la Religion, à la Famille, à la Propriété? Vous en êtes juges, chers lecteurs. En ce qui touche la religion, j'ai exalté de toute la force de ma conviction la céleste morale de Jésus de Nazareth, le divin sage; en ce qui touche la famille, j'ai pris pour thème de nos récits l'histoire d'une famille, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux esprit familial, l'un des plus sublimes caractères de la race gauloise; en ce qui touche la propriété, j'essaye de vous faire partager mon horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques; conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient jamais été portées au droit de propriété, de sorte que l'on peut, que l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conquérante, rois, seigneurs ou évêques: La royauté, c'est le vol! la propriété féodale, c'est le vol! la propriété ecclésiastique, c'est le vol!... puisque royauté, biens féodaux, biens de l'Église, n'ont eu d'autre origine que la conquête franque. Notre livre est-il immoral, malsain, corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu populariser les grandes et héroïques figures de notre vieille nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux respect; nous ne prétendons pas créer une oeuvre éminente, mais nous croyons fermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont la lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments généreux et élevés. D'où vient donc cette persécution acharnée contre les Mystères du Peuple? C'est que notre livre est un livre d'enseignement; c'est que ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements; car jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et ses fonctionnaires, à jouer le rôle de conquérant et à traiter le peuple en race conquise. Qu'était-ce donc, sous le dernier régime, que ces deux cent mille privilégiés gouvernant la France par leurs députés, sinon une manière de conquérants dominant trente-cinq millions d'hommes de par leur droit électoral? Qu'est-ce que cette armée, ces canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens désarmés, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la conquête?... Aussi, le jour de l'avénement définitif de la République démocratique effacera-t-il les dernières traces de ces traditions conquérantes, et la France, sincèrement, réellement gouvernée par elle-même, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.
Nous voici donc arrivés à l'une des plus douloureuses époques de notre histoire. Les Franks, appelés, sollicités par les évêques gaulois, ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l'avons dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conquête, inique et féroce comme le vol et le meurtre, le clergé l'a désirée, choyée, caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la basilique de Reims, fils soumis de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les prêtres d'un Dieu d'amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des horreurs qui soulèvent le coeur et révoltent la conscience humaine? Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée par eux à dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l'étranger? Pourquoi? Trois des grands historiens qui résument la science moderne, quoique à des points de vue différents, vont nous l'apprendre.
«..... Presque immédiatement après la conquête des Franks, les évêques et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs, etc., prirent place parmi les leudes [1] du roi Clovis.... Aucune magistrature, aucun pouvoir n'a été en aucun temps le sujet de plus de brigues et d'efforts que l'épiscopat. La vacance d'un siége devenait même souvent un sujet de guerre: Hilaire, archevêque d'Arles, écarta plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonna d'autres de la manière la plus indécente, malgré le voeu formel des habitants des cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés et allaient assiéger la ville où ils avaient été nommés évêques..... On peut voir dans l'édit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur civil dut prendre contre les candidats à l'épiscopat. Nul code électoral ne s'est donné plus de peine pour empêcher la violence, la fraude et la corruption.
[Note 1: ][ (retour) ] Les anstrustions et les leudes étaient les compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils vivaient d'ailleurs sur le pied d'une égalité presque parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus tard les grands vassaux.
»....... Loin de porter atteinte à la puissance du clergé, l'établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu'à l'accroître; par les bénéfices, les legs, les donations de tous genres, ils acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi L'ARISTOCRATIE DES CONQUÉRANTS.
»...... Là fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire, il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient être funestes à l'avenir:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des intérêts et des passions purement terrestres, le clergé partagea avec eux la richesse, le pouvoir, TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc., etc.» (Guizot, Essais sur l'histoire de France.)
M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquête et de l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'était presque un mal nécessaire en un temps désastreux où il fallait chercher à opposer une puissance morale à la domination sauvage et sanglante des conquérants. Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre historien, et nous dirons tout à l'heure en quelques mots les raisons de notre dissidence.
«A la tête des Franks se trouvait un jeune homme nommé Hlode-Wig (Clovis), ambitieux, avare et cruel; les évêques gaulois le visitèrent et lui adressèrent leurs messages; plusieurs se firent les complaisants domestiques de sa maison, que dans leur langage romain ils appelaient sa royale cour.....
»...... Des courriers portèrent rapidement au pape de Rome la nouvelle du baptême du roi des Franks; des lettres de félicitation et d'amitié furent adressées de la ville éternelle à ce roi QUI COURBAIT LA TÊTE SOUS LE JOUG DES ÉVÊQUES..... Du moment où le Frank Clovis se fut déclaré le fils de l'Église et le vassal de saint Pierre, sa conquête s'agrandit en Gaule, etc...... Bientôt les limites du royaume des Franks furent reculées vers le sud-est, et, à l'instigation des évêques qui l'avaient converti, le néophyte (Clovis) entra à main armée chez les Burgondes (accusés par le clergé d'être hérétiques). Dans cette guerre les Franks signalèrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin; le clergé orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi.
»La trahison des prêtres livra aux Franks les villes d'Auvergne qui ne furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se répandit jusqu'au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes esclaves deux à deux comme des chiens à la suite des chariots; partout où campait le chef frank victorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient sa tente. Germerius, évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès de lui, mangeant à la table du Frank, reçut en présent des croix d'or, des calices, des patènes d'argent, des couronnes dorées et des voiles de pourpre, etc.» (Augustin Thierry, Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands.)« M. Augustin Thierry ne voit pas, comme M. Guizot, une sorte de nécessité de salut public dans l'abominable trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths étaient chrétiens, mais n'admettaient pas la Trinité), et partageant avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M. Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les félicitations du pape de Rome à Clovis, après que le premier de nos rois de droit divin, souillé de tous les crimes, se fût déclaré le vassal du pape, en courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit: Baisse le front, fier Sicambre! de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de l'aristocratie et du clergé, était conclu..... Quatorze siècles de désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance, de honte, de misère, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient être les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du pouvoir royal.
«La monarchie franque s'était surtout affermie par l'accord parfait du clergé avec le souverain, il s'en est peu fallu que Clovis n'ait été reconnu POUR SAINT, et qu'il n'ait été honoré à ce titre par l'Église, aussi bien que l'est encore aujourd'hui son épouse sainte Clotilde. À cette époque, les bienfaits accordés à l'Église étaient un meilleur titre pour gagner le ciel que les bonnes actions. La plupart des évêques des Gaules contemporains de Clovis furent liés d'amitié avec ce prince, et sont réputés saints; on assure même que saint Rémi fut son conseiller le plus habituel..... Des conciles réglèrent l'usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils déclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes publiques, inaliénables, et le droit que l'Église avait acquis sur eux imprescriptible.» (Sismondi, Histoire des Français, tome I.)
Les plus éminents historiens sont d'accord sur ce fait: Le clergé gaulois a appelé, sollicité, consacré la conquête franque et a partagé avec les conquérants les dépouilles de la Gaule. Certes, dit M. Guizot, ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était déplorable, funeste au présent et à l'avenir; mais il fallait avant tout opposer une puissance morale à la domination brutale des Barbares. La divine mission du christianisme était de civiliser, d'adoucir ces sauvages conquérants. Soit. Admettons que de la trahison envers le peuple, que d'une cupidité effrénée, que d'une ambition impitoyable, il puisse naître une puissance morale quelconque, le devoir du clergé était donc de montrer à ces farouches conquérants que la force brutale n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidèle selon le Christ est saint et grand par l'humilité, par la charité, par la pauvreté, par la chasteté, par l'égalité. Il fallait surtout prêcher à ces barbares que rien n'était plus horrible, plus sacrilége que de tenir son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit: Les fers des esclaves doivent être brisés. Il fallait enfin, et par l'influence divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres exemples, que le clergé s'occupât sans relâche de rendre les Franks humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale civilisatrice? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou les achète, les exploite et les garde en esclavage!... lui!... qui prétend agir et parler au nom du Christ!... Oui... Jusqu'au huitième siècle le clergé a eu des esclaves, comme il a eu des serfs et des vassaux jusqu'au dix-huitième: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolère quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, évêque de Tours, le seul historien complet de la conquête.
Après une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'évêque poursuit ainsi:
«Après la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs autres rois et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les Gaules; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-même fait périr:
«Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort (ajoute Grégoire de Tours), mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s'il lui restait encore quelqu'un à tuer (Si forte potuisset adhuc aliquem reperire ut interficeret). Après ces événements, Clovis mourut à Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres.» (L. II, p. 261.)
Cette scène atroce, où la ruse du sauvage le dispute à sa férocité, inspire-t-elle au prêtre chrétien une légitime horreur? Va-t-il crier anathème?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?... Écoutons encore l'évêque de Tours:
«Le roi Clovis, qui confessa l'Indivisible Trinité, dompte les Hérétiques, par l'appui qu'elle lui prête, et étend son royaume par toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)
»Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son royaume, parce qu'il marchait avec un coeur pur devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur.» (L. II, p. 255.)
De bonne foi, quelle puissance morale et civilisatrice attendre d'un clergé dont l'un des plus éminents représentants s'exprime ainsi? d'un clergé qui comptait parmi ses membres ce saint Rémi, le conseiller habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature?
«Que voulez-vous? c'étaient les moeurs du temps--disent certains historiens...--Et puis, que pouvaient faire les évêques contre cette invasion barbare? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis à l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par l'influence chrétienne.»
Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la religion sur ces fils de l'Église et sur leur descendance, dont les crimes surpassèrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de meurtriers, de fratricides et d'incestueux.
Les moeurs du temps! les moeurs du temps! répètent les historiens. Que fait le temps à la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste, le fratricide, n'ont pas été réprouvés avec horreur, même par l'antiquité païenne? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votre ambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de votre chaire évangélique contre les crimes inouïs des conquérants de votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!
Je me trompe, les évêques qui enregistraient si benoîtement les crimes des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de Tours traite de Néron Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre Chilpéric n'était pourtant ni plus ni moins Néron que ceux de sa race. «Mais,--dit l'évêque de Tours,--ce Chilpéric invectivait continuellement contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fécond pour ses dérisions et ses persécutions que les évêques des églises: l'un, selon lui, était léger; l'autre superbe; l'autre débauché; l'autre trop riche; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disait ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont passé aux églises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des donations faites au clergé.»
On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas varié: ambition effrénée, cupidité implacable...
Que pouvaient faire les évêques contre l'invasion des Franks, dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique héroïsme des Druides, qu'ils ont fait périr jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la croix d'une main, l'étendard gaulois de l'autre, les évêques, au lieu de prêcher une guerre de religion et de pillage contre les ariens, devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de l'indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient faire les évêques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares!...
Oh! alors, à cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les Vercingétorix, les Marik, les Civilis, les Sacrovir, les Vindex, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards, femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient marché à l'ennemi; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût servi d'armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontières; l'indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un Peuple libre triomphant de l'oppression étrangère!... Alors des débris du monde païen et barbare s'élevait pure, fière, radieuse, la société nouvelle réalisant enfin ce voeu suprême de Jésus: Liberté! Égalité! Fraternité!
Mais non, les évêques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilège avec les Franks a coûté à nos pères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze siècles d'ignorance, de douleurs et de misères... Mais qu'importait aux princes de l'Église catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois, savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants excès!...
Est-ce exagération que de parler ainsi? Empruntons à Grégoire de Tours, évêque lui-même, quelques portraits d'évêques de son temps. «L'évêque Priscus, qui avait succédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d'accord avec Suzanne, son épouse [2], se mit à persécuter et à faire périr plusieurs de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient été attachés; lui et sa femme se répandaient en blasphèmes contre le saint nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne permettre l'entrée de la maison épiscopale à aucune femme, celle de Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles.» (Grégoire de Tours, l. IV, p. 105.)
[Note 2: ][ (retour) ] Beaucoup de prêtres s'étaient mariés avant d'être appelés à l'épiscopat. On appelait leurs femmes episcopa ÉVÊCHESSES.
«Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait à l'évêque Parthénius, qu'il accusait de sodomie:--Où sont-ils tes maris, avec lesquels tu vis dans le désordre et l'infamie?»
«Félix, évêque de Nantes, était d'une jactance et d'une avidité extrêmes; mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.» (Liv. V, p. 183.)
«Les gens de Langres, après la mort de Sylvestre, demandèrent un autre évêque; on leur donna Pappol, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités; mais nous n'en dirons rien pour qu'on ne nous croie pas détracteurs de nos frères.» (Liv. V, p. 189.)
«...Le mari accusa vivement l'évêque Bertrand.--Tu as enlevé, dit-il, ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point à un évêque, vous vous livrez honteusement à l'adultère, toi avec mes servantes, elle avec tes serviteurs.--Alors le roi, transporté de colère, exigea de l'évêque la promesse de rendre la femme à son mari.» (Liv. IX, p. 319, v. 3.)
«La ville de Soissons avait pour évêque Droctigisill, qui, par excès de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans.» (liv. IX, p. 359, v. 3)
«Sunigésill, livré à la torture, avoua qu'Égidius, évêque de Reims, avait été complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert (la complicité fut prouvée.) L'on trouva dans le trésor de cet évêque, des masses considérables d'or et d'argent, fruit de son iniquité.» (P. 4, liv. X, p. 97.)
L'évêché de Paris fut donné à un marchand nommé Eusèbe, qui, pour obtenir l'épiscopat, fit de nombreux présents. (T. IV, p. 113.)
«Berthécram, évêque de Bordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, Pallado et Berthécram s'emportèrent l'un contre l'autre et se reprochèrent mutuellement un grand nombre d'adultères et de fornications. Ils se traitèrent aussi de parjures. Cela donna à rire à plusieurs.» (Liv. VIII, p. 139.)
«L'abbé Dagulf commettait à chaque instant des vols et des meurtres, et se livrait à l'adultère avec une extrême dissolution. Épris de passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens d'attirer cet homme dans son monastère pour le tuer.» (Liv. VIII, p. 179, t. 3.)
«Badegesil, évêque du Mans, était un homme très-dur au peuple; qui enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nommée Magnatrude, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait à commettre des crimes. Cette femme coupa souvent à des hommes les parties naturelles et la peau du ventre, et brûla à des femmes avec des lames rougies au feu les parties les plus secrètes de leurs corps.» (Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)
«Le neveu de l'évêque, ayant fait mettre l'esclave à la torture, il dévoila toute l'affaire:--J'ai reçu, dit-il, pour commettre le crime cent sous d'or de la reine Frédégonde, cinquante de l'évêque Mélanthius, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville.» (T. 3, liv. VIII, p. 235.)
«Salone et Sagittaire furent évêques, le premier d'Embrun, le second de Gap; mais une fois en possession de l'épiscopat, ils commencèrent à se signaler avec une fureur insensée, par des usurpations, des meurtres, des adultères et d'autres excès; quittant la table au lever de l'aurore, ils se couvraient de vêtements moelleux et dormaient ensevelis dans le vin et le sommeil jusqu'à la troisième heure du jour. Ils ne se faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles.» (Liv. V, p. 263.)
«L'évêque Oconius était adonné au vin outre mesure; il s'enivrait souvent d'une manière si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas.» (Liv. V, 313.)
«Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les évêques traitent leurs paroisses non épiscopalement, mais cruellement. Et tandis qu'il a été écrit: Ne dominez pas sur l'héritage du Seigneur, mais rendez-vous les modèles du troupeau, ils accablent leurs diocèses de pertes et d'exactions.»
Un autre concile, tenu en 675, dit:
«Il ne convient pas que ceux qui ont déjà obtenu les degrés ecclésiastiques, c'est-à-dire les prêtres, soient sujets à recevoir des coups, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que chaque évêque, à son gré et selon qu'il lui plaît, frappe de coups et fasse souffrir ceux qui lui sont soumis.»
Un autre concile de 527:--«Il nous est parvenu que certains évêques s'emparent des choses données par les fidèles aux paroisses; de sorte qu'il ne reste rien ou presque rien aux églises.»
Le concile de 633 est non moins formel: «Ces évêques, ainsi que l'a prouvé une enquête, accablent d'exactions leurs églises paroissiales, et pendant qu'ils vivent eux-mêmes avec un riche superflu, il est prouvé qu'ils ont réduit presque à la ruine certaines basiliques. Lorsque l'évêque visite son diocèse, qu'il ne soit à charge à personne par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne soit pas plus de cinq.»
M. Guizot, dans son admirable ouvrage: Histoire de la civilisation en France, après avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de la hideuse cupidité de l'épiscopat et de son implacable ambition, ajoute: «En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et la résistance, le mal et la tentation d'y porter remède; la résistance échoua, le remède fut inefficace; le despotisme épiscopal continua de se déployer; aussi au commencement du septième siècle, l'Église était tombée dans un état de désordre presque égal à celui de la société civile... Une foule d'évêques se livraient aux plus scandaleux excès; maîtres des richesses toujours croissantes de l'Église, rangés au nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts et les moeurs; ils faisaient contre leurs voisins des expéditions de violence et de brigandage, etc., etc.» (P. 396, v. 1.)
«Cautin, devenu évêque, se conduisit de manière à exciter l'exécration générale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine à l'emporter de table. Il en devint épileptique; il était en outre excessivement livré à l'avarice, et quelle que fût la terre dont les limites touchaient à la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par des procès et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la violence.» (L. IV, p. 29, v. 2.)
Dans son amour pour le bien d'autrui, l'évêque Cautin fit un autre tour fort longuement raconté par saint Grégoire. Il s'agissait d'un prêtre nommé Anastase, qui, par une charte de la reine Clotilde, possédait une propriété; ce bien, l'évêque Cautin le convoita; il le demanda à Anastase; celui-ci refusa de se déposséder; l'évêque l'attire alors chez lui sous un prétexte, le renferme et lui signifie qu'il le laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de propriété; Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grégoire de Tours:
«Anastase est remis à des gardiens et condamné par Cautin, s'il ne remet les chartes, à mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius, martyr, était une crypte antique et profonde; là se trouvait un vaste tombeau de marbre de Paros, où avait été déposé le corps d'un grand personnage dans le sépulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de couvercle au sarcophage, et on place des gardes à l'entrée du souterrain.»
Entre autres détails que donne Grégoire de Tours sur cette torture atroce, il cite celui-ci:
«... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait, non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire, par les oreilles même cette atmosphère cadavéreuse.» (L. IV, p. 31.)
Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du sépulcre, appela à son aide, et fut délivré. Quant à l'évêque Cautin, il songea à d'autres tours, et conserva bel et bien son évêché.
Certes, il y eut des évêques purs de ces crimes abominables; mais les plus purs de ces prêtres achetaient, vendaient, exploitaient des esclaves, crime inexpiable pour un prêtre du Christ; aucune puissance humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer à conserver leur prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prêtres étaient enrichis des dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens; mais les plus purs de ces prêtres se rendaient complices des conquérants pour asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces évêques, moins coupables que l'universalité de leurs confrères, était bien minime. Citons encore l'histoire:
«La religion,--écrivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout foulée aux pieds; les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques avides de richesses, ou à des prêtres débauchés et prévaricateurs qui en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi les diacres, des hommes habitués dès l'enfance à la débauche, à l'adultère, aux vices les plus infâmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit, quatre ou cinq concubines et même davantage; tout récemment on a vu des gens de cette espèce monter ainsi de grade en grade jusqu'à l'épiscopat... etc., etc.
Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et des moeurs de ces rois franks, nos premiers rois de droit divin, ainsi que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard à Grégoire de Tours quelques traits caractéristiques des habitudes de nos doux conquérants:
«Le comte Amal s'éprit d'amour pour une jeune fille de condition libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargés d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle résistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme on lui donnait des soufflets, le sang coulait à flots de ses narines, et le lit du comte en fut tout rempli; lui-même la donna des coups de poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et s'endormit accablé par le sommeil.» (L. IX, p. 331.)
Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des évêques, le duc Runking, était plus inventif et plus recherché dans ses cruautés:
«Si un esclave tenait devant lui un cierge allumé, comme c'est l'usage pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes à nu et le forçait d'y serrer avec force le flambeau jusqu'à ce qu'il fût éteint; quand on l'avait rallumé, il faisait recommencer jusqu'à ce que les jambes de l'esclave fussent toutes brûlées.» (L. V. p. 175.)
Une autre fois on lui demande de ne pas séparer deux de ses esclaves, un jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--«Il le promet et les fait enterrer tous deux vivants, disant: Je ne manque pas au serment que j'ai fait de ne pas les séparer.» (Id. l. V, p. 177.)
Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans le récit suivant, de retracer à vos yeux cette funeste période de notre histoire: la conquête de la Gaule par l'invasion franque, appelée, soutenue par les évêques. Ce récit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la royauté de droit divin et de l'énorme puissance de l'Église, qu'au point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misères du peuple. Hélas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si impatient du joug de l'étranger, nous allons le retrouver déchu de ses mâles et patriotiques vertus des temps passés, hébêté, craintif, soumis devant les Franks et les évêques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de l'Évangile émancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru confiant et crédule à la voix des premiers apôtres prêchant l'égalité, la fraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantes ténèbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavéreux de l'Église romaine, a glacé ce noble peuple jusque dans la moelle des os, refroidi son sang, arrêté les battements de son coeur, autrefois palpitant d'héroïsme et d'enthousiasme, à ces mots sacrés: patrie et liberté. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de la vieille Gaule s'est réfugié dans un coin de ce vaste pays, l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si étroitement liée au sentiment d'indépendance et de nationalité, mais rajeunie, vivifiée par l'idée purement chrétienne et libératrice, l'indomptable Bretagne avec ses dolmens surmontés de la croix, avec ses vieux chênes druidiques greffés de christianisme, ainsi que l'ont dit les historiens, résiste seule, résistera seule jusqu'au huitième siècle, luttant contre la Gaule..... Que disons-nous! les conquérants lui ont, hélas! volé jusqu'à son nom! résistera seule, luttant contre la France royale et catholique. Ceci, comme toutes les leçons de l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'Église de Rome a de tout temps été fatale, mortelle à la liberté des peuples; voyez même à cette heure, les états purement catholiques ne sont-ils pas encore plus ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites quel est leur sort? Et cet abominable système d'abrutissement superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rêve encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu à la tribune un représentant de ce parti demander une expédition de Rome à l'intérieur de la France? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de ce parti répéter, selon le mot d'ordre des ennemis de la révolution et de la république, «la société menacée n'a plus de salut que dans l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'État puissamment organisée, et au besoin défendue par une formidable armée étrangère. Écoutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous les jours? Nous aimons mieux les Cosaques que la République.»
Oui, le jésuite pour anéantir l'âme, le Cosaque pour garrotter le corps, l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mécréants rebelles, voilà l'idéal de ce parti qui n'a pas changé depuis quatorze siècles, tel est son désir, tel est son espoir dans sa réalité brutale. Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du parti clérical, lui disait:
«--Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne verriez pas sans honte une nouvelle invasion étrangère occuper la France... votre pays, puisque, après tout, vous êtes Français?...
«--Je ne suis pas plus Français qu'Anglais ou Allemand,--répondit l'ultramontain avec un éclat de rire sardonique,--je suis citoyen des États de l'Église; mon souverain est à Rome, seule capitale du monde catholique; quant à votre France, je verrais sans déplaisir les Cosaques chargés de la police en ce pays, ils n'entendent point le français, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement perverti notre armée.»
Voilà donc le dernier mot du parti clérical et absolutiste: appeler de tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de même qu'il y a quatorze siècles, il appelait, par la voix des évêques, l'invasion des Franks...
Qui sait? quelque nouveau saint Remi rêve peut-être à cette heure, sous sa cagoule, le baptême de l'hérétique Nicolas de Russie dans la basilique de Notre-Dame de Paris, espérant dire à son tour à l'autocrate du Nord: Courbe la tête, fier Sicambre... te voici catholique, partageons-nous la France...»
Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, de vous montrer au vrai quel a été le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible puissance de l'Église catholique, apostolique et romaine.
Eugène SUE,
Représentant du Peuple.
18 septembre 1850.