LA GARDE DU POIGNARD.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

(DE 529 A 615.)

«... Je ne sais par quels prestiges diaboliques
il faisait tout cela, mais il séduisit ainsi
une immense multitude de peuple, et il se mit à
piller et à dépouiller ceux qu'il trouvait sur son
chemin, et à distribuer leurs dépouilles à ceux
qui n'avaient rien.
»
(Grégoire de Tours, Histoire des Franks, v. IV, l. X, p. 111.)

CHAPITRE PREMIER.

Le chant des Vagres et des Bagaudes.--Ronan et sa troupe.--La villa épiscopale.--L'évêque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle évêchesse.--Le souterrain des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre monde.--Départ de la villa épiscopale.

«Au diable les Franks! vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon Vagre[A]... Les Franks nous appellent Hommes errants, Loups, Têtes de loups!... Soyons loups...

»Mon père courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux à ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!...

»Aëlian et Aman, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le nôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks... Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leur vieux château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avec le vin, les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou riches Gaulois, ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort il y a quarante ans, chef de larrons couronné, a partagé notre vieille Gaule, sa conquête. Les Franks nous ont pillés, pillons!! incendiés, incendions!! ravagés, ravageons!! massacrés, massacrons!... et vivons en joie... Loups! Têtes de loups! Hommes errants! Vagres, que nous sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l'été, sous laverie feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes!

»Mort aux oppresseurs! liberté aux esclaves! Prenons aux seigneurs! donnons au pauvre monde!...

»Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du maître? et l'eau du ruisseau pour l'esclave épuisé?

»Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave grelottant?

»Qui donc a planté la vigne? récolté, foulé le vin? l'esclave... Qui donc doit boire le vin? l'esclave...

»Qui donc a tondu les brebis? tissé la laine? ouvragé les manteaux? l'esclave...

»Qui donc doit porter le manteau? l'esclave...

»Debout, pauvres opprimés! debout! révoltez-vous! voici venir vos bons amis les Vagres!...

»Six hommes unis sont plus forts que cent hommes divisés... Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon Vagre...»

Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... où chantait-il ainsi? sur une route montueuse qui conduisait à la ville de Clermont, en Auvergne, cette mâle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: Bituit, qui donnait pour repas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légions romaines; le chef des cent vallées! Vindex! et tant d'autres héros de la Gaule n'étaient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mâle et belle Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus féroce des quatre fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et de la sainte église de Rome?

Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix répondaient en choeur. Ils étaient là par une douce nuit d'été; ils étaient là une trentaine de Vagres, gais compères, rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de façons, au gré des vestiaires des seigneurs franks et des évêques; mais armés jusqu'aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement, une branchette de chêne vert.

Ils arrivent à un carrefour: une route à droite, une route à gauche... Ronan fait halte; une voix s'élève, la voix de Dent-de-Loup... Quel Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de ceinture.

--Ronan, tu nous as dit: Frères, armez-vous, nous sommes armés... Prenez quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te suivons... Tu t'arrêtes, nous nous arrêtons...

--Dent-de-Loup, je réfléchis... Donc, frères, répondez: Quoi vaut mieux, la femme d'un comte frank ou une évêchesse?

--Une évêchesse sent l'eau bénite, l'évêque bénit... La femme d'un comte sent le vin, son mari s'enivre...

--Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prélat rusé boit le vin et laisse l'eau bénite au Frank stupide.

--Ronan a raison.

--Au diable l'eau bénite, et vive le vin!

--Oui, vive le vin de Clermont! dont Luern, le grand chef d'Auvergne au temps jadis[C], faisait remplir des fossés, grands comme des étangs, pour désaltérer les guerriers de sa tribu.

--C'était une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frères, répondez donc... Quoi vaut mieux? une évêchesse ou la femme d'un comte?

--L'évêchesse! l'évêchesse!

--Non, la femme d'un comte!

--Frères, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux...

--Bien dit, Ronan...

--L'un de ces chemins conduit au BURG (château) du comte Neroweg... l'autre, à la villa épiscopale de l'évêque Cautin.

--Il faut enlever l'évêchesse et la comtesse... il faut piller le burg et la villa!

--Par où commencer? Allons-nous chez le prélat? allons-nous chez le seigneur?... L'évêque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le comte boit davantage, il avale en ivrogne...

--Bien dit, Ronan...

--Donc, à cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg, gonflé comme une outre, doit ronfler dans son lit; à ses côtés, sa femme ou sa concubine rêve les yeux grands ouverts. L'évêque Cautin, les coudes sur la table, tête à tête avec une vieille cruche et l'un de ses chambriers favoris, doit causer de gaudrioles...

--Allons d'abord chez le comte; il sera couché.

--Frères, allons d'abord chez l'évêque, il sera levé... C'est plus gai de surprendre un prélat qui boit qu'un seigneur qui ronfle.

--Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'évêque.

--Marchons... Moi, je connais la maison...

Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on l'appelait le Veneur... Il n'était pas de plus fin archer, sa flèche allait où il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris avec une des femmes de son seigneur, il avait échappé à la mort par la fuite, et depuis il courait la Vagrerie.

--Oui, moi je connais la maison épiscopale,--reprit ce hardi garçon.--Me doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trésors de l'évêque, je suis allé, en bon veneur, observer son repaire... et là, j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux!

--Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle?

--Mauvaise! Fenêtres élevées, portes épaisses, fortes murailles.

--Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la maison de l'évêque sans passer ni par la porte, ni par la fenêtre, ni par la muraille... de même que tu arrives au coeur de ta maîtresse sans passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.

--Frères, à vous les trésors... à moi la belle évêchesse! Le saint homme l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est...

--À toi, Veneur, l'évêchesse; à nous le pillage de la villa épiscopale... et vive la Vagrerie!


L'évêque Cautin habitait, pendant l'été, sa villa située non loin de la ville de Clermont, siége de son épiscopat... Jardins magnifiques, eaux cristallines, épais ombrages, frais gazons, gras pâturages, moissons dorées, vignes empourprées, forêt giboyeuse, étangs empoissonnés, étables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents esclaves ecclésiastiques, mâles et femelles, cultivaient les biens de l'Église, sans compter l'échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, le veneur et les fileuses et lavandières[E], esclaves aussi, presque toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait à l'évêque Cautin, couché douillettement sur la plume, une coupe de vin chaud très-épicé... Le matin, une autre jolie fille apportait, au réveil du pieux homme, une coupe de lait crémeux... Voyez un peu ce bon apôtre d'humilité, de chasteté, de pauvreté!...

Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vêtue d'une simple tunique de lin, ses noirs cheveux à demi dénoués, elle est accoudée au balcon de la terrasse de cette villa. Brûlants et languissants à la fois, les yeux de cette jeune femme tantôt s'élèvent vers le ciel étoilé, tantôt semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d'été, douce nuit qui protége de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant, à pas de loups, vers la demeure de l'évêque. Cette femme, c'est Fulvie, l'évêchesse[F] de Cautin, mariée à lui, alors que, simple tonsuré, il ne briguait pas encore l'épiscopat... Depuis qu'il est prélat, il l'appelle benoîtement ma soeur, selon les canons des conciles... et l'évêchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son épiscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu.

--Oh! malheur!--disait la belle évêchesse,--malheur à ces nuits d'été où l'on est seule à respirer le parfum des fleurs, à écouter dans la feuillée le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette énervante chaleur des nuits d'été; elle me pénètre; elle circule en vain dans mes veines!... J'ai vingt-huit ans... Voilà douze ans que je suis mariée... et ces années conjugales, je les ai comptées par mes larmes! Recluse à la ville, recluse à la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari, l'évêque Cautin... vivant dans mon gynécée[G], au milieu de mes femmes esclaves, dont ce luxurieux fait ses maîtresses, les conciles l'obligeant, dit-il, à vivre chastement avec sa femme... telle est ma vie... ma triste vie!... L'âge approche, et jamais, jamais, je n'ai connu un seul jour d'amour et de liberté... Amour! liberté! vieillirai-je donc sans vous connaître?

Et la belle évêchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de la nuit, fronça ses noirs sourcils, et, d'un air de défi, s'écria:

--Malheur aux maris violents et débauchés... ils font les femmes perdues!... Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en soeur par l'évêque, j'aurais été chaste et douce... Dédaignée, humiliée devant les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée, vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je suis d'un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l'amant qui prie, mais au maître qui ordonne... Je les ai battues par colère, non par jalousie; cet homme, avant de m'être odieux, m'était indifférent... Je l'aurais aimé, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu. Femme-soeur d'un évêque... c'était beau!... Que de bien à faire!... que de larmes à sécher!... Mais je n'ai séché que les miennes, puisque bientôt avilie... méprisée... Non, non, assez pleuré... assez gémi... assez souffert! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent... Je fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même? Cet homme, qui fut mon époux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient brisés? S'il me force à rester près de lui, c'est pour jouir de mes biens! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme esclave!... Maître pour maître, que perdrai-je? Oh! du matin au soir filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du coeur, non des lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi!... Vivre ainsi! est-ce vivre? Traîner mes jours dans cette opulente villa, tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non, non; et, par les flancs de ma mère! je veux vivre, moi! Je veux sortir de ce sépulcre glacé! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace! Je veux mon jour d'amour et de liberté... Oh! si je revoyais ce jeune garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de cette terrasse, où dès l'aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je viens respirer la fraîcheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés! Quelle taille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit être quelque esclave forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est jeune, beau, leste, amoureux! Les maîtresses de mon saint mari sont esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et de liberté!


Que fait l'évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées?... Le saint homme boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte; la salle du festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre, enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares, lors de leur conquête de l'Auvergne, ayant fait une écurie de cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont étalés sur des buffets d'ivoire; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à l'oeil; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et d'amphores à demi pleines; les leudes, compagnons de guerre de Neroweg, et ses égaux durant la paix[H], après avoir, selon l'usage, soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le vestibule avec les clercs et les chambriers de l'évêque. Çà et là sont déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes: boucliers de bois, bâtons ferrés, francisques, ou haches à deux tranchants, haugons, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du comte sont peintes en manière d'ornement trois serres d'aigle. Le prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne parle pas; parfois, il semble écouter les deux buveurs; mais le plus souvent il rêve.

Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés, tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière, car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas changé[I]; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin; sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu'à ses genoux; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près de lui sur un siége à côté d'un gros bâton de houx; tel est le convive du prélat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de massacre...

Et l'évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'étoffe!

Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect à ce prêtre, selon le jeune homme de Nazareth!... Trente ans au plus... figure pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue robe brune, d'étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des terres qu'il a défrichées; carrure rustique; mains robustes, le manche de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l'ermite!

L'évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant:

--Comte... je te le répète... les vingt sous d'or, la prairie et la petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!

--Absous-moi d'abord! patron?

--Tu rirais...

--Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac; je te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...

--Impie! scélérat blasphémateur! Pharaon! pourceau de luxure! réservoir à vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'Église catholique et apostolique?... Menacer ton évêque!

--De gré ou de force, tu m'absoudras!

--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir durant des siècles dans des cuves de poix ardente! être lardé à coups de fourche par les démons! Et quels démons! Têtes de crapaud, corps de bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'éléphant pour bras... et les pieds fourchus! archifourchus!

--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et craintif,--patron? tu les as vus, ces démons?

--Si je les ai vus!!! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilége! donné un coup de bâton à l'évêque Basile!

--Et ces diables l'ont emporté, le duc Rauking?

--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai comptés; ils étaient treize! Un grand démon rouge les commandait en personne, et voilà ce qui t'attend... si je ne te donne pas l'absolution.

--Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?

Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit; alors l'ermite laboureur dit à l'évêque aussi en latin:

--Ce que tu veux faire est une dérision sacrilége!

--Ermite, tout n'est-il point permis à l'Église envers ces brutes franques?

--La fourberie n'est jamais permise...

Cautin haussa les épaules, et s'adressant au comte en langue germanique, car le prélat parlait l'idiôme frank comme un Barbare:

--Es-tu chrétien et catholique? As-tu reçu le baptême?

--L'évêque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jeté de l'eau sur la tête en marmottant des mots latins.

--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu, puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu dois me respecter et m'obéir comme à ton père en Christ!

--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour: notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l'un de ces guerriers, et...

--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux évêques qu'il la doit, cette conquête? N'ont-ils pas facilité sa victoire en ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'eût jamais été qu'un chef de brigands, s'il n'eût embrassé la foi catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rémi lorsqu'il l'a oint du saint chrême dans la basilique de Reims et l'a baptisé fils soumis de la sainte Église? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui disant: Courbe la tête, fier Sicambre! Brûle ce que tu as adoré... Adore ce que tu as brûlé!... Ce qui signifiait: tu as pillé... tu as violé... tu as saccagé... tu as massacré... mais surtout, là est le péché, tu as pillé les saints lieux; donc, à cette heure, humilie-toi! courbe la tête devant le clergé... obéis-lui, enrichis l'Église, et les évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce conseil; il a donné d'immenses richesses à l'Église; aussi est-il allé tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.

--Patron, tu ne me laisses jamais parler...

--Va, je t'écoute.

--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...

--Voilà qui est nouveau. Ensuite?

--Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donné ici de grands domaines, terres, gens, bétail et maisons, et m'a envoyé pour le représenter dans cette contrée.

--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres comte. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de la ville de Clermont[J], beau président, sur ma parole! tu arrives à demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque nous avons à juger des causes...

--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue latine; je m'endors, et, quand je m'éveille, je juge comme tu me dis...

--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, où veux-tu en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilége audace de me menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ! si je ne t'absolvais de tes crimes. Je t'ai à mon tour menacé d'un châtiment céleste... à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du Seigneur et qui s'accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois; entends-tu, comte Neroweg?

--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.

--Il en jouit, certes; mais à quel prix? Ignores-tu que saint Rémi qui l'a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu'il a pu acheter un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si tu ignores ceci, moi je te l'apprends.

--Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre; apprends ceci à ton tour.

--Ah! tu blasphèmes de nouveau,--et l'évêque frappa du pied sous la table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi... souillé de crimes exécrables!

--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tué... mon frère Ursio!

--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta quatrième femme Wisigarde que tu avais épousée, de même que tu as épousé ta cinquième femme Godègisèle... bien que ta première et ta seconde épouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce là des peccadilles?

--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-là? Par l'aigle terrible, mon glorieux aïeul! il m'en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma forêt, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père!

--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.

--Je n'ai pas tué Ursio par haine, moi; je l'ai tué pour avoir sa part d'héritage.

--Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial? Pour le manger?

--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour avoir leur héritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi, moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux ou hacher par mes leudes!

--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don à mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.

--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.

--Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux! Je dis cela pour t'épargner les tortures de l'enfer dont la seule pensée me fait frissonner pour toi.

--Tu parles toujours de l'enfer... Où est-il?

--Où il est?

Et l'évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.

--Tu demandes où il est, l'enfer?

--Il n'y en a pas...

--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez pitié de ce barbare. Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de soufre?

--Je sens... une odeur très-puante.

--Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles?

--D'où vient cette fumée?--s'écria Neroweg effrayé, en se levant de table et se reculant de l'endroit du sol d'où sortait une vapeur noire et épaisse;--évêque, quelle est cette magie?

--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux,--vous voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes où est l'enfer? Regarde à tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes prête à l'engloutir...

Et l'une des dalles de la mosaïque s'enfonçant sous le sol au moyen d'un contrepoids, laissa béante une large ouverture d'où s'échappèrent de grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.

--La terre s'entr'ouvre,--s'écria le Frank livide de terreur,--du feu! du feu! sous mes pieds.

--C'est le feu éternel,--dit l'évêque en se redressant menaçant, tandis que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu demandes où est l'enfer, impie, blasphémateur!

--Patron, mon bon patron, aie pitié de moi!

--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les démons; ils viennent te chercher. Entends-tu comme ils crient: Neroweg, Neroweg! le fratricide! Viens à nous! Caïn, tu es à nous!

--Ces cris sont affreux... Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de me pardonner!

--Ah! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux fermés par l'épouvante... Demanderas-tu encore où est l'enfer?

--Non, non, évêque, saint évêque Cautin; absous-moi de la mort de mon frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...

--Et l'esclave?

--Et ma petite esclave blonde.

--J'ai là une charte de donation préparée... Tu vas faire venir un de tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la donation soit en règle et selon l'usage.

--Oui, oui, mais aie pitié de moi... Si ces dénions allaient m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon bon patron, qu'ils ne m'entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ!

--Ils t'emporteraient si tu manquais à ta promesse.

--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...

--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit l'évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relève-toi, comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est refermé (la dalle en remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce qu'il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.

--Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilége,--répondit en latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais à la fureur de ce barbare en lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces; moi je domine, par l'amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends garde; ceux-là sont nombreux.

--Voudrais-tu exciter une rébellion contre moi? Serais-tu capable d'abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire? toi que j'ai accueilli ici comme un hôte bien venu? sans savoir pourtant si ton évêque t'avait permis de sortir de son diocèse[K].

--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de toi...

Cautin, à qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres, essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l'appel de l'évêque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:

--L'enfer a été très-satisfaisant... Qu'on éteigne le feu!

Et il ajouta tout haut:

--Commande à l'un des leudes du comte de venir ici... Tu l'accompagneras.

Le chambrier sorti, l'évêque s'adressant au Frank toujours agenouillé:

--Tu as cru, et tu te repens... Relève-toi! Mais prends garde de manquer à ta parole...

--Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m'aies promis une chose...

--Quoi donc?

--J'ai peur de retourner cette nuit à mon burg; les démons viendraient peut-être me prendre sur la route... Je suis épouvanté... garde-moi cette nuit à ta villa.

--Tu seras mon hôte jusqu'à demain; mais ta petite esclave, tu devais me l'envoyer dès ton arrivée... chez toi?

--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?

--Je l'ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tôt elle l'aura, plus tôt elle sera contente.

--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux absolument ce soir, la petite esclave?

--Oserais-tu maintenant te dédire?... Te crois-tu déjà si loin de l'enfer?

--Non, oh! non, patron... ne te fâche pas; un de mes leudes va monter à cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en croupe...

La charte de donation, validée selon l'usage par l'inscription du témoignage du chambrier de l'évêque et du leude, portait que Neroweg, comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de ses péchés à l'église, représentée par Cautin, évêque de cette ville, cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandière, âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l'évêque, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.

--Sigefrid,--dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.


Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.

--Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles épaisses... Comment entrer chez l'évêque?--dit le Veneur.

--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai droit au coeur de l'évêchesse.

--Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit bâtiment entouré de colonnes?

--Nous le voyons... la nuit est claire.

--Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont la source chaude venait de ces montagnes... De la villa où nous allons, on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L'évêque a fait détourner la source, et le bâtiment il l'a changé en une chapelle consacrée au grand Saint-Loup... Or, mes bons Vagres, par le souterrain nous entrerons au coeur de la villa épiscopale sans trouer de murailles, sans briser portes ou fenêtres... Si j'ai promis, ai-je tenu?

--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.

On entre dans les anciens thermes changés en chapelle; il y fait noir, très-noir... Une voix sort de l'ombre:

--C'est toi, Ronan?

--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa épiscopale... marche, Simon, nous te suivons...

--Il faut attendre.

--Pourquoi?

--Le comte Neroweg est encore chez l'évêque avec ses leudes.

--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!

--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.

--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle attaque... Marche, Simon, nous te suivons.

--Le passage n'est pas encore libre.

--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du festin?...

--L'évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apporté, sous la salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et souterrains... Après quoi, une des dalles de la mosaïque s'abaissera sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.

--Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l'enfer, fera au saint homme une donation jusqu'ici refusée?

--Tu as deviné, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit joué; le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y introduirez.

--À moi l'évêchesse!

--À nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! à nous les sacs gonflés de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas un denier!

--À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé... à nous les jambons, les viandes fumées! Largesse, largesse au pauvre monde qui a faim!...

--À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...

--Et puis à feu et à sac la villa épiscopale!

--Liberté aux esclaves!

--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!

--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:

«Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte feuillée, comme un oiseau de mai...

»Où est ma mère?

»Je n'en sais rien...

»Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de l'autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des bois...

»Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt le cacochyme évêque ou le duc hébêté!...»

--Vive le mariage en Vagrerie!

--Tu es en belle humeur, Ronan...

--Nous allons mettre à sac la maison d'un évêque, vieux Simon!

--Tu seras pendu, brûlé, écartelé...

--Ni plus ni moins qu'Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur temps comme nous Vagres en le nôtre... Mais le pauvre monde dit: Bon Aëlian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai content, vieux Simon...

--Toujours vivre au fond des bois...

--La verdure est si gaie!

--Au fond des cavernes...

--Il y fait chaud l'hiver, frais l'été.

--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par vallées... toujours errer sans feu ni lieu...

--Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de vivre esclaves sous le fouet d'un maître frank ou d'un évêque! Viens avec nous, Simon...

--Je suis trop vieux!

--Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin?

--Autrefois j'étais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la Touraine, mon pays natal; ils ont égorgé ma femme après l'avoir violée; ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille; ils ont pillé ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de maître en maître, je suis tombé entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'exécrer les Franks; mais j'exècre, s'il se peut, davantage encore les évêques gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage!

--Qui va là?--s'écria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une forme humaine rampant à deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte de la chapelle.--Qui va là?

--Moi, Félibien, esclave ecclésiastique de notre saint évêque.

--Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi à genoux?

--C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte à genoux... sur les cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, à qui est dédiée cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'être de retour dès l'aube à l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici...

--Frère, pourquoi t'infliger ce supplice à toi-même? N'est-ce pas assez déjà de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille, brisé de fatigue?

--Je viens à genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander au Seigneur de longs et fortunés jours pour notre saint évêque Cautin, de qui je suis esclave laboureur.

--Ton maître! un saint?... ce fainéant qui t'écrase de travail, comme le meunier sous sa meule écrase le blé nourricier pour en tirer la farine... Quoi! demander de longs jours pour ton maître, c'est demander d'allonger la lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups si tu bronches.

--Bénis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est heureux dans le paradis...

--Mais le blé que tu sèmes, ton évêque le mange; le vin que tu foules, il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revêt... te voici hâve, affamé, presque nu sous tes haillons!...

--Je voudrais manger les excréments des porcs, boire leur urine, me vêtir d'épines, qui déchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur en serait plus grand dans le paradis...

--Dis-moi, pauvre frère... le Seigneur a créé le froment, le raisin, le miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que sa créature se nourrisse d'ordures et se vêtisse d'épines? réponds, mon pauvre frère?...

--Tu n'es qu'un impie!

--Écoute-moi sans colère... Voyons: pendant que du fond de ta misère, de ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de là-haut! est-ce que ton évêque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que seul il ne jouit pas des biens du créateur? Tu le sais, les greniers de ton maître regorgent de pur froment; ses étables sont pleines de troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux; ses volières, d'oiseaux délicats; il chasse en forêt la succulente venaison; il chasse en plaine le fin gibier... après quoi il godaille, ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur...

--Mensonge!... mon seigneur et évêque ne peut faillir...

--Pauvre frère!... cela ne te révolte pas, de voir les Franks maîtres implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronnée? de cette riche Auvergne, où tes pères, aujourd'hui esclaves et dépouillés de leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs paternels?

--Mon évêque m'a commandé d'obéir aux Franks et à leurs rois comme à lui-même... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'Église, le mal qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des épreuves que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bénir à coeur joie ces épreuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires pour notre salut...

--Mais, pauvre frère, ces épreuves d'asservissement, de faim, de froid, de labeur écrasant, de misère affreuse, que, pour ton salut, te prêche ton évêque, à son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines? ne vit-il pas, comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse et l'abondance?

--Arrière... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint évêque Loup! grand Saint-Loup! protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêque Cautin!

--Pauvre créature! méchamment hébêtée, avilie, dégradée par les prêtres... c'est une tendre pitié que tu m'inspires!--dit Ronan.

--Et voilà pourtant ce que les évêques ont fait de ce fier peuple gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lâche et tremblant, devant une poignée de barbares!...

--Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce malheureux, tombés dans un lâche hébêtement... le mal gagne de jour en jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront jusqu'à son nom...

--S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'épée du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant qu'il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gaulois déshérités de tout... jusqu'à notre nom! nous danserons à travers les flammes, nous boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et des églises!...

Et Ronan se mit à chanter le refrain des Vagres:

«Les Franks nous appellent Hommes errants, Loups, Têtes de loups... Vivons en loups, vivons en joie... l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes...»

--Allons, Simon, le miracle de l'évêque doit être joué.

--Oui... d'ailleurs je marcherai seul à distance de vous dans le souterrain... Si je vois de loin de la clarté, je viendrai vous avertir.

--Mais cet esclave, qui est là marmottant à genoux ses patenôtres au grand Saint-Loup?

--La foudre tomberait à ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en ira comme il est venu... sur ses deux genoux.

--Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons l'évêque... Marche, Simon.

--Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclésiastique, disparurent dans le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait à la villa épiscopale, tous chantant à demi-voix:

«Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de l'autre, il va de burg en maison épiscopale enlever les femmes des comtes et des évêques, et emmène ces charmantes au fond des bois...»


Que faisaient donc le prélat et le comte, pendant que les Vagres s'introduisaient dans le souterrain de la villa épiscopale?... Ce qu'ils faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte était retourné au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'évêque Cautin, chafriolant de posséder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis longtemps, s'était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protégé par la sainte présence de l'évêque contre les attaques du diable. En vain l'homme de Dieu engageait son hôte à vider encore une coupe, le comte repoussait la coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de proie effaré.

L'ermite laboureur, comme d'habitude, rêvait ou observait en silence...

--Qu'as-tu donc?--dit l'évêque au comte,--tu es triste, tu ne bois plus... Tout à l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon absolution, blanc comme neige... déride-toi donc; ta conscience n'est-elle pas nette? réponds donc... M'aurais-tu caché quelque autre crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas loin...

--Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne porterais pas un chevreuil sur mes épaules, moi qui porterais un sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer les démons, je ne te quitterai pas d'ici au jour...

--Tu me quitteras pourtant tout à l'heure, lorsque la petite esclave sera venue; il faudra que je la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu.

--Aussi vrai qu'un de mes aïeux s'appelait l'Aigle terrible en Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre...

--Un des aïeux de ce Neroweg se nommait l'Aigle terrible en Germanie... la rencontre est étrange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontrées, se rencontrent... se rencontreront peut-être encore à travers les âges...

--Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus que ton ombre.

--Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton âme n'est pas tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit?

--Si, si, je t'ai tout dit.

--Dieu le veuille, pour le salut de ton âme... Mais déride-toi donc... tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette conversation t'égayera... Et à propos de chasse, un reproche.

--À moi?

--À toi ou à tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus lancer trois cerfs au milieu des bois de l'Église... tu sais, dans l'enceinte touchant à ce bout de ta forêt, séparé du restant de tes domaines par la rivière?

--Si mes esclaves forestiers ont lancé des cerfs chez toi, tes esclaves en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont séparés que par une route.

--C'est dommage... notre limite à tous deux devrait être la rivière.

--Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois qui sont en delà de la rivière.

--Est-ce que tu y tiens beaucoup à ce bout de forêt? elle est bien chétive en cet endroit-là...

--Chétive! il y a des chênes de vingt coudées, et c'est la partie la plus giboyeuse de mes biens...

--Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intérêt même, tu serais mieux et plus sûrement limité, si tu l'étais par la rivière, et si tu te débarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent à mes terres..

--Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution à te demander... entends-tu, évêque?

--Non... tu as tué une de tes femmes, une de tes concubines, et ton frère Ursio... tu as expié ces crimes en douant l'Église: tu es absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant à l'esprit, cependant nous n'avons pas songé à une chose...

--À laquelle, patron?

--Ta quatrième femme Wisigarde a péri par tes mains de mort violente; elle n'a pas reçu en mourant l'assistance d'un prêtre... son âme est en peine, il se pourrait qu'elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de fantôme effrayant, jusqu'à ce que tu aies tiré de peine cette pauvre âme...

--Comment la tirer de peine?

--Par des prières que dirait un prêtre du Seigneur.

--Je ne suis pas prêtre, moi!

--Mais je le suis, moi!

--Alors, patron, dis-les, ces prières, pour cette âme en peine.

--Soit... Durant vingt ans, il sera dit à l'autel des prières pour l'âme de Wisigarde, à condition que tu m'abandonneras ce bout de forêt, séparé de ton domaine par la rivière...

--Encore donner à ton Église... donner toujours... toujours donner!...

--Libre à toi de préférer être tourmenté la nuit par des fantômes livides et sanglants...

Le Frank regarda l'évêque d'un oeil défiant et irrité; puis il reprit avec un courroux concentré:

--Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pièce à pièce la part de conquêtes que nos rois nous ont donnée, à mon père et à moi, en bénéfice héréditaire? Doter encore ton Église! je doterais plutôt le diable!...

--Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir des entrailles de la terre.

Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'évêque se renversa sur le dossier de son siége, se signa brusquement; puis, réfléchissant, il dit en latin:

--C'est mon chambrier; il était resté là-dessous... le tour est gai... il vient à point...

Le comte, lui, frappé de terreur, se croyant poursuivi par le démon en personne, avait poussé un grand cri, s'enfuyant éperdu de la salle du festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait, poussant devant lui une jeune fille, en disant:

--Voici la petite esclave, Odille, la filandière.

L'évêque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au moment où il s'élançant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par l'ouverture de la dalle abaissée, arrêta le prélat par un pan de sa robe en lui criant:

--Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!!

Lorsque l'évêque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il vit avec effroi Ronan à la tête de ses compagnons, qui, comme lui, sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enragés... Tous, par plaisante humeur, les joyeux garçons, s'étaient noirci la figure avec les débris charbonnés des fagots destinés à produire les flammes de l'enfer et à jouer le miracle.

À la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme des damnés, le leude, qui avait amené la petite esclave, crut aussi qu'ils venaient de l'enfer, et se précipita sur les traces de Neroweg en criant:

--Les démons! les démons!...

Le comte, de plus en plus épouvanté, courut à l'écurie, s'élança sur son cheval, et à toute bride s'éloigna de la villa épiscopale; ses leudes l'imitèrent, sautèrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, répétant avec épouvante:

--Les démons! les démons!...


La villa épiscopale a été envahie par les Vagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'évêque? les cierges sont allumés sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fête de Pâques; ils éclairent de leur vive lumière les premiers arceaux: le reste de la chapelle est noyé d'ombre, jusqu'à la porte voûtée, à travers laquelle on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui s'éteint... Quel brasier? celui que formait les débris embrasés de la villa épiscopale...

La villa a donc été incendiée par les Vagres? Certes; auraient-ils sans cela emporté des torches de paille?

Au milieu du choeur sont entassées pêle-mêle les richesses de l'évêque: vases d'or et d'argent, saints calices et coupes à boire, boîtes à Évangiles et plats à manger, patènes et bassins à rafraîchir le vin; gros sacs de peau éventrés, d'où ruissellent les sous d'or et d'argent; riches étoffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la façon; fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la colombe; et pour trophées, aux quatre coins de ce splendide monceau de butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille, fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros monceaux de précieux butin, si plaisants à l'oeil d'un Vagre...

Ils sont donc là, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de la villa épiscopale?

Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dont ils ont fait leur magasin...

Et que font-ils là?

Ma foi! ils font ce que font les Vagres après avoir bu, ravagé, pillé: les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les autres, se balançant sur leurs jambes avinées, se délectent en regardant amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan surtout sont fidèles à ces commandements... saints commandements en Vagrerie:

«Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour le lendemain n'est plus un Vagre, un Loup, une Tête de loup, un Homme errant... Toujours il partage son butin de la veille entre les pauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats! Franks pillards et oppresseurs de la vieille Gaule!»

Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûts des colonnes, ou assis sur les marches de l'autel, à côté des ronfleurs, leurs regards sont aussi fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux vins vieux de la villa épiscopale?

Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compères, qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une poutre à travers l'incendie qu'ils ont allumé dans le burg d'un Frank ou dans la villa d'un évêque... Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus de haillons, ces femmes? non moins misérables, mais dont quelques-unes sont jolies, très-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi aviné que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes?

Ce sont des esclaves de l'Église, joyeux d'avoir leur jour de justice et de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez sacriléges pour mettre à sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.

Que fait donc Ronan, se prélassant au banc épiscopal, où il est assis, revêtu des habits sacerdotaux et coiffé du bonnet de fourrure, que le comte Neroweg a laissé dans la salle du festin en fuyant éperdu? Quatre Vagres assistent Ronan... étranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux se trouve Dent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait pas la ceinture.

--Frères, sommes-nous tous ici?

--Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a couru à la porte de l'évêchesse... et l'un des nôtres l'a vu ensuite traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras cette belle femme évanouie.

--Sans doute il la fait revenir à elle... Or, pendant qu'on ranime l'évêchesse, si nous jugions l'évêque?...

--Bien dit, Ronan.

--Le saint homme a souvent jugé du haut du tribunal de la curie, comme évêque et chef de la cité de Clermont, jugeons-le à son tour.

--Oui, oui, jugeons l'évêque! jugeons l'évêque!...

Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres:

--Jugeons l'évêque!

--Qu'on l'amène!

Deux Vagres allèrent quérir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu dans un couloir voisin. Il fut introduit garrotté, pâle et courroucé, devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.

--Seigneur évêque,--lui dit Ronan,--votre charité, votre piété, votre clarissime pudicité (afin d'employer les titres honorifiques que vous vous accordez entre vous, saints hommes), votre clarissime pudicité voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles?

--Incendiaire! pillard! sacrilége!.. voilà tes noms à toi... Je te damne et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, où vous subirez pour vos forfaits les peines éternelles!

--Ta clarissime charité répond à ma question par des injures... Or, puisque ta clarissime humilité refuse de dire ton nom, ton nom, le voici: Tu t'appelles Cautin...

--Puisse mon nom te brûler la langue!

--Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant à eux,--quels reproches faites-vous à votre évêque?

--Il nous écrase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit.

--Pour nourriture, il nous donne une poignée de fèves.

--Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue effondrées la cabane des porcs nous fait envie.

--Nos moindres fautes sont punies du fouet.

--Nous autres, jeunes femmes du gynécée de l'évêchesse, il abuse de nous par la menace... Quelle résistance peut faire l'esclave? elle se soumet en frissonnant... et pleure...

--J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de misères... conquérant, il use de sa force; mais que des évêques, Gaulois comme nous, se joignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec lui nos dépouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des prêtres de l'Église catholique, apostolique et romaine, comme ils s'appellent... Joug pour joug, j'aurais préféré celui de la Rome des empereurs; c'était une franche guerre: soldat contre soldat, épée contre épée; mais j'ai horreur et dégoût du joug de la Rome des papes, cette Église qui nous opprime par la fourberie, par l'hébêtement, et qui, reniant la patrie, la liberté, nos gloires passées, abrutit et châtre notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prêtres, nos druides vénérés, ne s'alliaient pas ainsi lâchement aux Romains conquérants de la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre l'étranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls mots: Patrie et liberté!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le chef des cent vallées! Sacrovir! Vindex! Marik! Civilis! et Rome tremblait au Capitole... Mais où sont-ils nos druides vénérés? Où ils sont?... Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs os calcinés par le feu sous les ruines de leurs temples renversés par les prêtres catholiques. Où ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des cités gouvernées par les évêques... Hélas! avec les druides, est morte l'indépendance de la Gaule!... les évêques et les Franks lui larronneront jusqu'à son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit... Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque... Ce langage t'étonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant d'être ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis plus de science que tu n'en posséderas jamais, prélat fainéant, cupide et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me trouverez sur les ruines de ta villa épiscopale, le vieux Simon sera pendu; mais son dernier mot sera: Malédiction sur les Franks conquérants, malédiction sur les évêques catholiques... et vive la vieille Gaule!

--Évêque,--reprit Ronan,--ta clarissime véracité a-t-elle quelque chose à répondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux Simon?

--Ce sont eux, les scélérats maudits, les sacriléges, qui auront à répondre au terrible jour du jugement... Après quoi, ils grinceront des dents pour l'éternité... ainsi que toi, vieux Simon, abominable païen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des druides, ces prêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi les âmes que leur exécrable idolâtrie a perdues!

--Donc, évêque, ta clarissime pureté de conscience ne trouve rien autre chose à expectorer que des injures, toujours des injures?

--Et fasse à l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits!

--Soit! que ta clarissime sainteté nous régale d'un miracle, dût-il nous percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse, moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prêtres, nommé Anastase, il a refusé de te les abandonner, tu l'as par ruse attiré chez toi, à Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer tout vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction[L]. Ta clarissime charité ose-t-elle nier ceci?

--Plaisant concile que celui de ces scélérats pour m'interroger, moi, évêque!

--Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvreté dans sa rage d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sous prétexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontément dépouillé le comte Neroweg en l'épouvantant au nom du diable... moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre... Cedit miracle, peu coûteux, t'a beaucoup trop rapporté... Dépouiller un Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais si les Vagres se gaudissent à piller nos conquérants, c'est pour convier le pauvre monde au régal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un très-damnable péché... Autre iniquité: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un très-damnable péché... je dois en avertir ta clarissime pudicité.

Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta:

--Où est la petite esclave?

--Ici près, dans un réduit; elle avait grand'frayeur de nous et de l'incendie... nous l'avons doucement portée sur un matelas, elle est là, pleurante.

--Amenez-la.

La jeune esclave fut amenée.

Ronan disait vrai: lui donner quinze ans, à cette enfant, c'était peut-être la vieillir... Ses blonds cheveux, séparés en deux longues tresses épaisses, tombaient à ses pieds, nus comme ses bras et ses épaules: le leude brutal, en allant la quérir au burg, lui avait à peine donné le temps de se vêtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en présence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands yeux bleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante... Sa course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa épiscopale, l'aspect étrange des Vagres... que de sujets d'effroi pour elle! Ses joues avaient dû autrefois être rondes et roses; mais elles étaient devenues pâles et creuses: cette figure enfantine, empreinte de souffrance, faisait mal à voir... Ronan, malgré lui, ne la quittait pas des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui, toujours joyeux, se sentit attristé, sa voix même s'émut lorsqu'il lui dit doucement:

--Ton nom, mon enfant?

--On m'appelle Odille.

--Où es-tu née?

--Loin d'ici... dans l'une des hautes vallées du Mont-d'Or.

--Quel âge as-tu?

--Ma mère me disait ce printemps: Odille, voilà quatorze ans que tu fais la joie de ma vie.

--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?

--Mon père est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon grand-père, mon frère et ma mère... Nous vivions du produit de notre troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre chagrin que la mort de mon père... Un jour, les Franks sont montés en armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit: «Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses domaines en esclaves et en bétail.» Mon frère a voulu nous défendre, les Franks l'ont tué... Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde; ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau... Mon grand-père a demandé à genoux la grâce de nous suivre; les Franks lui ont dit: «Tu es trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai de faim dans la montagne!--Meurs!» lui ont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux... Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant; les Franks l'ont assommé à coups de pierres... Ils ont pris d'autres esclaves, emmené d'autres troupeaux, tué d'autres gens dans la montagne quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine; ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits enfants... les Franks les massacraient comme n'étant bons à rien. La première nuit, nous avons couché dans un bois; les Franks ont fait violence aux femmes malgré leurs prières... J'ai entendu les sanglots de ma mère... le soir, on m'avait séparée d'elle... À moi, on ne m'a rien fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma mère; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre... on a encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en route pour le burg. Avant d'y arriver, on a passé une seconde nuit dans les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à côté de son cheval... Au point du jour, nous avons continué notre route; j'ai des yeux cherché ma mère... le Frank m'a dit: «Elle est morte; deux guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tuée.» Moi, j'ai voulu rester là pour y mourir; mais le chef m'a emportée sur son cheval, et nous sommes arrivés sur le domaine du comte...

--Entends-tu, évêque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres, massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous dépouillant... Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre peuple d'obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu cela, évêque gaulois?

--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sang[M]; la douleur et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans l'appartement de sa femme Godigisèle, bien douce femme pour un si méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais l'esclave du seigneur évêque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?

--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.

--Elle a quinze ans... évêque... et tu l'entends?

--Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le; plus tu souffriras ici-bas, plus tu te féliciteras là-haut! C'est moi, ton père en Dieu, qui t'en donne l'assurance.

--Bien dit, évêque. Donc, je le mettrai sur l'heure à même de pouvoir te singulièrement féliciter là-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant à l'esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris:

--Assieds-toi là, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as ici que des amis; ne désespère pas encore.

L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne regarda plus que Ronan, n'écouta plus que les paroles de Ronan.

--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout près d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la villa,--où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari... ce renard pris au piège, avant d'être pendu?

--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'évêchesse dont on distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai haï celui-là qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus; le bonheur rend indulgente... Faites-lui grâce comme je lui pardonne. Lui-même l'a dit: je n'étais plus sa femme... nos liens charnels ont été brisés... Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de liberté... Viens, mon beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!

--Scélérate impudique! j'avais épousé une Olla... une Oliba... une Messaline!

Mais Cautin criait, menaçait en vain; l'évêchesse continuait avec son Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa, tandis que Ronan disait au saint homme:

--Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de l'Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui enterre les vivants avec les morts?

--Qu'il soit pendu!

--Oui, oui! qu'il soit pendu!

--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie à nous était un long supplice.

--Sa vie à lui une longue jouissance!

--Qu'il soit pendu!

--Que penses-tu de l'idée de ces bonnes gens? À moi, Ronan, elle me paraît sensée...

--Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l'ami des affligés: pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors caché dans l'ombre d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et des esclaves courroucés contre l'évêque.

--L'ermite laboureur!--s'écrièrent les esclaves avec un touchant respect,--l'ami des pauvres!

--Le consolateur de ceux qui pleurent!

--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour lui épargner les coups de fouet du gardien!

--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'évêque, deux s'étaient égarées. L'ermite laboureur a tant cherché, tant cherché, qu'il me les a ramenées; sans lui, j'étais roué de coups au retour.

--Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas! à cet âge où l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.

--Oh! dès qu'ils l'aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe!

--Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits présents... doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tombé de son nid...

--Aimez-vous... aimez-vous en frères, pauvres déshérités,--nous dit-il sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.

--Espérez!--nous dit-il encore;--espérez! le règne des oppresseurs passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un châtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

--Jésus, l'ami des affligés, l'a dit: les fers des esclaves seront brisés... Espoir! pauvres opprimés! Espoir!

--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un même Dieu, enfants d'une même patrie!... Désunis, vous ne pourrez rien; unis, vous pourrez tout... Le jour de la délivrance n'est peut-être pas éloigné... Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme l'attendaient nos pères.

--Oui, voilà ce que chaque jour l'ermite nous dit...

--Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit le moine laboureur.--Jésus l'a dit: malheur aux âmes endurcies! miséricorde à qui se repent! Votre évêque peut se repentir du mal qu'il a fait.

--Moine insolent! tu oses m'accuser!

--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passée... expie-la par le repentir, tu obtiendras miséricorde...

--Je me repens d'une chose, infâme renégat! c'est de ne pouvoir t'assommer sur l'heure...

--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?

--À mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! à mort!

--Mes frères, vous m'aimez...

--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'évêque Cautin...

--Accordez-moi sa vie...

--Non, non...

--Tu l'as dit, ermite: malheur aux âmes endurcies...

--Vois comme il se repent... à mort... à mort!

Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante, appela le moine à son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait couvert l'évêque de son corps en s'écriant:

--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi qui ai pour vous plus de pitié que de blâme! Vagres errants au fond des bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles iniquités du temps vous ont poussés à la révolte... et si vous prenez aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne tuerez pas cet homme, vous n'êtes pas des bourreaux! vous m'accorderez sa vie!

--L'évêque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.

--Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées? Quoi! vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse... vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense? Seriez-vous devenus lâches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l'évêque.

--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.

--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup! nous dînerons en prélats.

--Évêque, choisis! cuisinier ou pendu?

--Sacriléges! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer d'être leur cuisinier! abomination de la désolation!... Moine, tu les entends, hélas! hélas!... et tu n'as pour eux ni malédiction ni anathème... Est-ce ainsi que tu me défends?... Ne m'as-tu sauvé la vie que pour jouir de mon abjection!

--Tais-toi! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la tienne a été coupable; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait seulement: Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font...

--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité sacrilége...

--Songe à ta vie passée... au lieu de te plaindre, tu remercieras le ciel...

--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre butin dans les chariots de l'évêque, et en route! Quel beau jour pour les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre départ, deux mots à cette enfant.

Et s'avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de l'autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan des yeux, celui-ci lui dit avec bonté:

--Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous; ne crains rien... la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renversé: l'esclave et le pauvre sont sacrés pour nous; notre haine est pour le riche conquérant... Cette vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami, quoiqu'il ait le grand défaut d'empêcher les évêques Cautin d'être pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque ville, seul endroit où l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de sécurité, lorsque toutefois la ville n'est pas mise à feu, à sang et à sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu'il l'était, curieux de se piller et de s'égorger entre frères et parents...

--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu m'as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? où veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit: Viens...

--Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille; on ne pleure guère en Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui qui est resté en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et marchons, pauvre enfant...

Et voyant l'ermite s'approcher:

--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un méchant évêque sur la conscience... que le Cautin te soit léger!

--Ronan, je t'accompagne.

--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?

--Oui.

--Toi, ermite? toi, véritablement saint homme? toi, avec nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups, diables de Vagres que nous sommes?

--Jésus l'a dit: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecins...»

--Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques?

--J'ai déjà commencé.

--Une fois n'est pas coutume.

--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux guérir, j'espère vous voir faire mieux que des ruines...

--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin à demi-voix.--Tu ne m'abandonneras pas? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?

--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

--Meilleurs! ces scélérats?

--J'y tâcherai...

--Meilleurs!... ces sacriléges, qui ont pillé ma villa, mes belles coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hélas! hélas! j'en mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais des agneaux...

--L'Écriture n'a-t-elle pas dit: «L'épée homicide sera changée en serpe pour émonder la vigne en fleurs; la terre pacifique et féconde produira ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira près du chevreau; le loup, près de la brebis; et un petit enfant les conduira tous.» Ne blasphème pas! le Créateur a fait la créature à son image; il l'a faite bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misérables ou ignorants sont les méchants... Guérissons leur ignorance, leur misère et leur aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les autres.

--Bons? les hommes!--s'écria l'évêque avec emportement,--et les femmes sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres? vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange et ses bas rouges brodés d'argent... la vois-tu au bras de ce grand bandit à cheveux noirs? L'infâme! la scélérate!

--Tais-toi! Jésus n'avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première pierre à cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux tremblent... tu me fais pitié... appuie-toi sur mon bras... tu vas défaillir...

--Hélas! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés?

--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...

--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'être délivré en route! elles sont si désertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres, piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de terribles temps.

--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux princes des prêtres! Ah! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule paisible et florissante; mais elle était libre alors!--reprit amèrement l'ermite.--La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques gaulois, légitime ces déplorables représailles.

--Nos pères étaient de malheureux idolâtres! et à cette heure ils grincent des dents pour l'éternité!--s'écria Cautin,--tandis que nous avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il d'épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses prêtres, ravir les biens de son Église... Tiens, moine, vois, vois si ce n'est pas un spectacle à fendre le coeur!

Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, réjouissait fort le coeur des Vagres... Le jour était venu: quatre grands chariots de la villa, attelés chacun de deux paires de boeufs, s'éloignaient lentement des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces d'étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d'étain, si chers à l'oeil des ménagères; il y avait de tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles au lever de ce gai soleil de juin... À l'avant de l'un des chariots, assise sur un coussin, la petite Odille, que l'évêchesse, tendrement appitoyée, avait soigneusement revêtue d'une de ses belles robes, il faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d'où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu'à ce jour dans le burg du comte; Ronan, de temps à autre, s'approche du char:

--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l'autre char, l'évêchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l'incendie, tantôt lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir de poche; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de liberté tant rêvé, elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque prisonnière; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces belles montagnes de l'Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d'où bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre, lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain, regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée de jonc, placée près d'elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se tournant vers l'arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l'une d'elles:

--Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l'évêque; le pauvre homme aime à boire ce qu'il appelle son coup du réveil; mais ne lui dis pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l'évêchesse par un signe d'intelligence, saute à bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves ecclésiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux Vagres; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la troupe de ces joyeux compères... Il faut les voir alertes, dispos comme s'ils s'éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le jarret nerveux, malgré l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller, babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines, mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de fleur de froment.

--Qu'il fait bon en Vagrerie!

Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie, habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse, poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et maugréant, traîne sa lourde panse.

--Seigneur évêque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore envoyée par l'évêchesse,--voici de bon vin épicé; buvez, cela vous donnera des forces pour la route.

--Donne, donne, ma fille!--s'écria Cautin en tendant ses mains avides,--Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier...

Et s'abouchant à l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide à ses pieds, il s'écria, regardant la jeune fille d'un oeil courroucé:

--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?

--Oui, seigneur évêque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma vie où je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir, sauter, chanter, danser à mon gré...

--Tu t'appartiens, effrontée! c'est à moi que tu appartiens; mais, Dieu merci, tu seras reprise, soit par l'Église, soit par quelque chef frank... et tu tomberas, je l'espère, en pire esclavage!

--J'aurai du moins connu la liberté...

Et la jeune fille de s'élancer, sautant et chantant, à la poursuite d'un papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d'esclaves, dépendantes des terres de l'Église, situées au bord de la route: de petits enfants hâves, chétifs, et complétement nus, faute de vêtements, se traînaient dans la poudre du chemin; leurs pères travaillaient aux champs depuis l'aube; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l'évêque, accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hérissés, emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses; leurs yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que l'ermite laboureur, les montrant de loin à l'évêque, lui dit:

--À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de Dieu?

--Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles là-haut... sinon, peines effrayantes et éternelles,--s'écrie Cautin,--c'est la loi de l'Église, c'est la loi de Dieu!

--Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui disent l'homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la santé!

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et bien armée, avaient eu peur et s'étaient d'abord réfugiés au fond de leurs huttes, mais Ronan s'avançant cria:

--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de bons Vagres!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les pauvres gens la bénissaient; aussi femmes et enfants, d'abord réfugiés, craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l'une des esclaves dit à Ronan:

--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.

--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est point passé par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.

--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris, travaillant de l'aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons, vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de fèves pourries et d'eau saumâtre.

--Hélas! c'est la vérité... bien misérable est notre vie.

--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voilà du linge, des étoffes, des vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne, petite Odille, à ces bonnes gens... donne, belle évêchesse en Vagrerie... donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants... donnez encore, donnez toujours!

--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'évêchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme vous, plus que vous peut-être, j'ai, sous ces rideaux, rêvé d'amour et de liberté; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes soeurs... prenez encore...

--Tenez... prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi à distribuer le butin. Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme il est bon au pauvre monde!

--Soyez bénis... soyez bénis,--s'écriaient ces pauvres créatures pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un évêque.

Et c'était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons, perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au méchant et cupide évêque; c'était plaisir de voir les figures toujours tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s'épanouir si surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes jusqu'alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras amaigris, s'opiniâtraient à soulever un gros rouleau d'étoffe de lin; mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.

--Malheur à vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main sacrilége aux biens de l'Église... tremblez... tremblez! c'est péché mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les flammes de l'enfer durant l'éternité...

C'était l'évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de l'ermite laboureur.

--Oh! nous ne toucherons à rien de ce que l'on nous donne, notre évêque,--répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hélas! à ces biens de l'Église.

--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'évêque... nous trouverons ailleurs un cuisinier...

Déjà l'on s'emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau délivra Cautin.

--L'ermite!--s'écrièrent les esclaves,--l'ermite laboureur...

--Béni sois-tu, l'ami des affligés...

--Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t'aimons tant, car tu nous aimes...

Et toutes ces mains enfantines s'attachèrent à la robe de l'ermite, qui disait de sa voix douce et pénétrante:

--Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne, prenez sans crainte... Jésus l'a dit: «Malheur au riche, s'il ne partage son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid.» Votre évêque voulait vous éprouver: ces biens, il vous les donne...

--Béni sois-tu, saint évêque!--dirent les femmes en levant leurs mains reconnaissantes vers Cautin,--béni sois-tu, bon père, pour tes généreux dons!

--Je ne donne rien!--s'écria Cautin;--on me contraint, on me larronne, et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite apostat!...

La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l'évêque et l'ermite; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de ces objets si précieux à leur misère; deux ou trois vieilles s'éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l'Église, et se jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi:

--Saint évêque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pensée d'un si grand péché...

--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre évêque, encore une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère; il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-là, suant sous le poids inutile de vingt habits... celles-ci, affamées... celles-là, repues... Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il davantage?... À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits? à lui seul vider toutes ces outres de vin? à lui seul, manger toutes ces provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits enfants... votre évêque partage avec vous...

--Ne l'écoutez pas!--s'écria Cautin,--car moi je vous dis...

--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lançant un regard terrible.--Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te martyrisant sur l'heure...

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l'ermite, et aussi par l'âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans leurs cabanes, à l'aide de leurs enfants, les biens de l'Église: les trois vieilles n'osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la poitrine.

--Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du sacrilège!--s'écria l'évêque, malgré les menaces de Ronan,--et vous irez en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant le Seigneur, en chantant ses louanges!

--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour échapper à ces sempiternels théorbes!

--Tais-toi, païen! et vous, persévérez, mes filles!--s'écria Cautin d'une voix plus éclatante encore.--Cet ermite, suppôt du diable, vous pousse à une pillerie sacrilége, qui vous mène droit aux enfers...

--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard haut et court, puisque décidément il veut être pendu...

L'ermite arrêta d'un geste la colère des Vagres, et dit:

--Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth?

--Apostat! Pharaon! tu te dévoiles à cette heure! tu avais endossé la peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

--Jésus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: «--Si l'on vous prend votre manteau, courez après celui qui vous l'a pris, et donnez-lui encore votre tunique.»--Que voulait dire Jésus par ces paroles? sinon que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette misère il fallait avoir pitié?... Abandonne donc volontairement ces biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité!

--Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne pouvons toucher du doigt aux biens de l'Église,--s'écria une des trois vieilles;--nous serions damnées...

--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.

--Pauvres créatures! plongées à dessein dans l'ignorance et l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup à la vie de votre évêque?

--Pour lui nous souffririons mille morts!--répondirent les trois vieilles,--oui, mille morts!...

--Oh! pieuses femmes!--s'écria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle, je vous absous de tous vos péchés et vous bénis!

--O notre évêque,--reprirent les vieilles, se frappant la poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grâces te soient rendues!...

--Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le pasteur,--leur dit Ronan.--Si à l'instant vous ne profitez pas de ces dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.

--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

--Chères filles, emportez tout! prenez tout!--s'écria le prélat en se débattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ, d'emporter ce butin sur l'heure!

Une des vieilles obéit promptement; les deux autres restèrent agenouillées en disant:

--Tu veux nous éprouver, grand évêque!

--Mais ces païens vont me pendre...

--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...

--Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu'à ta fin; tu nous a dit: Toucher aux biens de l'Église, c'est péché mortel... Voudrais-tu nous commander un péché mortel?

--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant à grands coups la poitrine,--tu ne veux pas nous commander un péché mortel... c'est le martyre que tu veux...

--Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin! glorieux martyr!

--Évêque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as semé, tu récoltes... Allons, mes Vagres, haut la corde!

L'ermite s'interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin, s'écrièrent:

--Des leudes! des guerriers franks!...

--Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes garrottés, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux leudes! liberté aux esclaves!...

--Mort aux leudes! liberté aux esclaves!...--crièrent les Vagres en courant aux armes.

--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du comte,--s'écria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez pitié de moi!

--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul pour t'emporter.

--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent être les éclaireurs d'une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les chariots.

--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?

--Un peu... de çà, de là, dans l'occasion, pour défendre les faibles contre les forts...

--Des guerriers franks!--s'écria Cautin en joignant les mains d'un air triomphant,--des amis! des alliés! je suis sauvé... À moi, chers frères en Christ! à moi, mes fils en Dieu!... délivrez-moi des mains des Philistins! à moi, mes...

Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme, l'interrompit net en serrant le noeud coulant.

--Évêque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de violence, je t'en prie... ôte cette corde du cou de cet homme.

--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage les oreilles, je l'assomme...

--Les cavaliers franks s'arrêtent à la vue des chariots,--s'écria un Vagre;--ils semblent se consulter.

--Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à l'heure en Gaule sept conquérants de moins!

--Nous voilà six... marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur... L'évêchesse, le voyant examiner la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l'oeil brillant, les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu'à l'épaule, son beau bras, aussi blanc que nerveux, et s'écria:

--Une épée! une épée!...

--Qu'en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie?

--Je me battrai près de mon Vagre! je me battrai... comme nos mères des temps passés!

--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!

Et l'évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des siècles passés, courut gaiement à l'ennemi au bras de son Vagre. En passant devant l'évêque elle lui dit:

--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-être mourir... je te pardonne...

--Tu me pardonnes, scélérate impudique! lorsque c'est toi qui devrais, le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités!

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.

--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tués, je reviens,--dit Ronan à la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas ainsi... pauvre enfant!

--Ronan,--murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du Vagre,--je n'ai plus ni père ni mère; tu m'as délivrée du comte et de l'évêque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre monde, tu me traites avec une douceur de frère; cette nuit, je t'ai vu pour la première fois, et pourtant il me semble qu'il y a déjà longtemps, longtemps que je te connais...

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas, les lèvres palpitantes:

--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...

--S'ils me tuaient, petite Odille?...

Se retournant alors vers l'ermite, qu'il désigna du regard à la jeune fille, il ajouta:

--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

--Je te le promets, mon enfant; je te protégerai.

--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton front... ce sera le premier et le dernier peut-être...

L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans à Ronan; il y posa ses lèvres, et, l'épée haute, partit en courant... À peine fut-il éloigné des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue, dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'écria:

--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...

--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrotté à la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange, à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d'argent... je vous la signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous pouvez!

--Évêque, évêque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme adultère,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cachée dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les gens qu'ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de ta belle main!

--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables qui se répandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers, étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe et ses cheveux gris:

--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en bénéfices[N] aux terres saliques ou terres militaires[O] que le comte frank Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?

--Plût au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à bénéfice, qui deviendra, je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez, ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or! m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute, nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant! telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère, accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes: eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis... Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs, et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie!

CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges d'Allange.

Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers, tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne... N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher; il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après, boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures, les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches; pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les rossignols.

Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa, les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.

L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:

--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il pouvait se montrer difficile.

Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement, mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait... en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non, circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats; parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois; alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple outre-vaillance.

--À toi ce coup-ci...

--À toi celui-là...

--Frappe...

--Riposte...

--Je suis blessé!

--Je suis mort!...

Le blessé, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage... Honneur aux braves qui vont renaître ailleurs, et vivent les festins en Vagrerie!! L'on entendait encore çà et là des propos joyeux, étranges, ou d'une gaieté sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes, les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve des légendaires...

--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son second cuisseau de daim; ce garçon préférait le daim à toute autre viande.--Ah! le bon temps que ce temps de désordre! de pillage! de batailles de grand'route! de siége de burgs et de maisons épiscopales! ah! le bon temps que nous font les rois franks!...

--Ronan l'a dit: Le feu est à la vieille Gaule... dansons, buvons sur ses décombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...

--Oh! grand évêque! oh! béni sois-tu, grand Saint-Rémi! qui, dans la basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a cinquante ans et plus, as baptisé Clovis, fils soumis de l'Église de Rome! Béni sois-tu, grand Saint-Rémi! tu as baptisé l'esclavage, le pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...

--Et toi, saint évêque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier, encensé par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons splendides de ce conquérant, de ta basilique où il venait de ceindre le diadème d'or et de revêtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'était le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'était l'or de la Gaule... et toi, grand saint évêque! toi et ton clergé vous chantiez: Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre patrie conquise!...

--Où est-elle? où est-elle, la fière et virile Gaule du chef des cent vallées, des Sacrovir, des Vindex, des Civilis, des Victoria?

--Qui a hérité de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Têtes de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...

--Et nous sommes traqués comme bêtes de forêt...

--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent tranchante...

--Et ils nous appellent des pillards...

--Des meurtriers...

--Des sacrilèges...

--Frères, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect à nos glorieux et nouveaux maîtres, rois, ducs et comtes franks? nous les imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles nous arrivent en Vagrerie... voyez plutôt ces gaies commères...

--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans, la jambe fine et la taille cambrée, j'aime mieux donner à un joyeux Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsuré!...

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps où nous vivons!--dit l'évêchesse en déroulant au vent de la nuit sa longue chevelure noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de débauche effrénée: le concubinage, l'adultère, l'inceste sur le trône et sur l'autel!... jours d'ardent vertige, où l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes vertus de nos mères! chaste tendresse! fier et pudique amour! où vous trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violentée par les maîtres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs! fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel âge pour mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?

--Quand, ma Vagredine?

--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, à l'heure où les oiseaux s'éveillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous partirons ensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!

--Es-tu déjà si lasse d'amour, ma belle évêchesse?

--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?

--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...

--À demain donc... la mort ensemble!

--Et vive l'amour jusqu'à demain! En attendant, un beau baiser, ma Vagredine?

Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme entre deux vins, dit d'une voix magistrale:

--Frères, j'ai une idée...

--Ton idée, Symphorien, semble être de vider complétement cette amphore...

--Oui, d'abord... puis de vous démontrer logicè... à priori...

--Au diable le langage romain!

--Frères, pour être Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort versé dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhétorique aux jeunes clercs de l'évêque de Limoges; je fus mandé, pour le même office, par l'évêque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me rendre d'une ville à l'autre, j'ai été pris dans ces montagnes par une bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.

--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.

--Cesdits Vagres m'ont vendu à un marchand d'esclaves, lequel m'a revendu à l'évêque de...

--Au diable le rhétoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!

--C'est souvent l'effet de la rhétorique de vous entraîner ainsi à travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens à ce que je veux vous prouver logicè... c'est ceci: Que nous n'avons point à prendre souci des leudes et bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce que logicè... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous débarrasser de nos ennemis.

--Un miracle en notre faveur... à nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien avec le ciel?

--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en vrais loups... Aussi, logicè, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.

--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe est tombée cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule conquise.

--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont marié à Gundioque, femme de son propre frère; ils l'ont marié à Radegonde, à Ingonde, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci, nommée Aregonde; ils l'ont marié à Chemesne, à bien d'autres encore, et en dernier lieu à cette Wultrade, veuve de son petit-neveu Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver logicè que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...

--Ma rhétorique pose les principes... vous allez en voir tout à l'heure les conséquences... ergo, je pose cette autre prémisse, encore nécessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait devant lequel Clovis lui-même eût peut-être reculé... La chose se passait à Paris, en 533, dans le vieux palais romain [3] habité par les rois franks... Or, écoutez...

[Note 3: ][ (retour) ] On voit encore aujourd'hui, rue de la Harpe, les thermes de ce palais parfaitement conservés; nous engageons nos lecteurs à visiter cette curieuse antiquité.

--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir partagé la Gaule entre ses quatre fils: Thierri, Childebert, Clodomir et ce Clotaire, aujourd'hui roi de toutes les provinces conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils, attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le royaume de leur père, notre frère[A]...»

--Voilà qui commence tendrement.

--C'est la fraternité franque.

--Quel est le Vagre qui méditerait de tuer le fils de son propre frère?

--Il n'en est pas un...

--On nous appelle Loups, et les loups ne se dévorent pas entre eux...

--Et ces enfants, qu'ils voulaient égorger, docte Symphorien, étaient-ils jeunes?

--L'un avait dix ans, l'autre sept...

--Pauvres petites créatures... les tuer ainsi lâchement!...

--Je poursuis mon récit: «Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son frère, et tous deux vont dire à la vieille reine Clotilde: Envoie-nous tes petits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiers du royaume de leur père[B]

--Ah! ces rois franks, toujours aussi rusés que féroces! car c'était un leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?

--Tu vas voir...

«La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils à leurs oncles, en disant à ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, votre père, si je vous vois lui succéder dans son royaume.--A peine arrivés chez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leurs esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebert envoient un émissaire à leur mère; il portait d'une main des ciseaux, de l'autre une épée nue; il dit à la vieille reine Clotilde:--Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils désirent connaître ta volonté à l'égard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils soient tondus (c'est-à-dire enfermés dans un couvent) ou veux-tu qu'ils soient égorgés?...--S'ils doivent renoncer au trône de leur père!--s'écria la vieille reine indignée,--j'aime mieux les voir morts que tondus...--L'émissaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu de la reine pour achever l'oeuvre commencée...--Aussitôt le roi Clotaire prend le plus âgé par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un couteau sous l'aisselle.»

--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a dû mourir en appelant sa mère...

--Le royal boucher qui le mettait ainsi à mort savait le bon endroit pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes torins... Continue, docte Symphorien.

«--Aux cris de l'enfant, son petit frère se jette aux pieds de Childebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces, il s'écrie:--Mon oncle! mon bon oncle! viens à mon secours... fais que je ne sois pas tué comme mon frère!»--Childebert, un moment ému, dit à Clotaire: «--Accorde-moi la vie de cet enfant?»--Mais Clotaire, furieux, lui répondit: «--Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à sa place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voilà que tu manques de parole?...»

--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces enfants, et reculer devant leur sang, c'était faire injure à la noble race du glorieux Clovis; mais ce lâche Childebert s'est, pour l'honneur de sa royale famille, ravisé, je l'espère, docte Symphorien?

--En pouvait-il être autrement? «Childebert repoussa l'enfant de ses genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfonça, comme à l'autre, un couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre à mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se partagèrent le royaume[C]

--Et voilà comme se fondent les monarchies bénies par nos évêques,--dit Ronan.--C'est beau, les royautés, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par Rita-Gaür! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sa saie de la barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon à pendre; n'est-ce point ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant à l'ermite laboureur, qui, toujours silencieux et rêveur, écoutait.--Dis? N'est-ce point le devoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de rois maudits, comme on court sus à des bêtes enragées?

--Exterminer les bêtes enragées, c'est bien,--répondit l'ermite,--les empêcher de devenir enragées, c'est mieux...

--Ermite, empêcheras-tu un roi Frank de naître Frank?

--Il faut l'empêcher d'abord de naître roi, duc, comte ou seigneur, et de se croire ainsi maître des biens et de la vie du commun des gens... Jésus de Nazareth l'a dit: «--L'esclave est l'égal de son seigneur...--de l'égalité parmi les hommes, un jour naîtra leur fraternité!»

Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rêverie silencieuse.

--Deux fois déjà j'ai suivi à la piste ce dernier roi d'Auvergne par droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre; mais, par Rita-Gaür! si le Clotaire me tombe sous la main, je le raserai... mais si près, si près des épaules, que sa tête ne repoussera pas...

--Ronan, tu comptes sans les démonstrations de ma rhétorique. J'ai posé les prémisses, maintenant les conséquences; or, logicè, je vais te prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le protége...

--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux à coups de couteau sous les aisselles?

--Lui-même... toute bonne action ne mérite-t-elle pas sa divine récompense?

--Certes...

--Or, le Seigneur Dieu, grâce à l'intercession du grand Saint-Martin, siégeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de notre doux oncle.

--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?

--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais logicè que ce Dieu si paternellement miraculeux envers les scélérats fera certainement quelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres Vagres...

--Décidément nous avons eu tort de ne point pendre l'évêque.

--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.

--C'était en 537, environ quatre ans après que Childebert et Clotaire avaient tué leurs neveux à coups de couteau... Nos deux fils de Clovis, dignes de leur race, ne songeaient qu'à se dépouiller et à s'égorger les uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour le meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent la guerre. Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert, et tous deux, à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les contrées qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle, ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour résister aux forces de son frère et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la forêt de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert cernaient la forêt, attendant la nuit, espérant prendre leur bien-aimé frère et oncle au trébuchet, et l'égorgeter gentillement... Attention, Ronan, voici le miracle qui vient!

--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.

--Childebert et Theudebert s'avançaient donc sans bruit à la tête de leurs troupes... Le jour se lève... ils n'étaient plus qu'à deux à trois cents pas de l'endroit où le doux Clotaire campait avec ses leudes... lorsque soudain tombe du ciel une épouvantable pluie de pierres et de feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont écrasées par les pierres et brûlées par le feu céleste...

--Et Clotaire?

--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grâce au miracle que je dis, voit, à trois cents pas de lui, la troupe de son frère anéantie sous la pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de son armée, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de vent n'agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autour de cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, déluge de pierres, écrasant l'armée des ennemis du doux Clotaire[D].

--Et voilà comment le Tout-Puissant vous récompense d'avoir tué vos neveux à coups de couteau.

--Le docte Symphorien a raison... D'après ceci, m'est avis qu'il faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonnée... quelque parricide ou fratricide, en considération de quoi l'Éternel prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de pierres.

--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le récit de ce miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-même qui, habitant le paradis, a prié le Seigneur de donner cette preuve de bonne amitié au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercédait ainsi auprès de l'Éternel qu'à la fervente prière de la vieille reine Clotilde[E].

--Quoi! la grand'mère des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en joignant les mains.--Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, à elle?

--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!

--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs, que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth! toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!... Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!... Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre, il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc, mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg! l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés: «Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien gais en Vagrerie!»

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...

L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera jusqu'à l'aube...

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre, contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me chantait pour m'endormir quand j'étais petite.

--Quel est-il ce bardit?

--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mère; on le chante en Gaule depuis cinq ou six cents ans...

--Et il se nomme?

--Le bardit d'Hêna, la vierge de l'île de Sên.

--Le bardit d'Hêna!--s'écrièrent à la fois l'ermite et le Vagre en tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu'Odille, étonnée de leur silence et de l'émotion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:

--Vous savez donc aussi le chant d'Hêna?

--Chante-le toujours, mon enfant,--répondit Ronan d'une voix altérée...

La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son ami: le hardi et joyeux Vagre était devenu pensif et grave.

--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de l'orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand chêne, à quelques pas d'ici... il est entouré d'un tapis de mousse; tu pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...

Du pied du chêne où l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son compagnon, l'on n'entendait que le bruit éloigné de la folle ivresse des Vagres et des Vagredines... La lune, à son déclin, jetant ses rayons argentés sous la sombre verdure des feuilles, éclairait presque comme en plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientôt, de sa voix pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte, et s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên...»

À ces paroles, l'ermite et le Vagre baissèrent la tête, et sans que l'un s'aperçût alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurèrent... Odille chanta le second verset; mais, brisée par la fatigue de la nuit et de la journée, cédant au rhythme mélancolique de ce bardit, qui si souvent l'avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de sa mère, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie, tandis qu'au loin les Vagres entonnèrent soudain en choeur, et d'un mâle accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrent jusqu'à eux, sans couvrir tout à fait la voix d'Odille:

«--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!...»

Les deux hommes semblèrent frappés de ce rapprochement singulier: au loin ce chant de révolte, de guerre et de sang... près d'eux, la voix angélique de l'enfant, chantant Hêna, une des plus douces gloires de la Gaule armoricaine... Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent inintelligibles... Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...

--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son manteau;--elle est accablée de fatigue et de sommeil.

--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard pénétrant,--le chant d'Hêna t'a fait pleurer...

--C'est vrai.

--Qui t'émeut ainsi?

--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une famille...

--Ce souvenir de famille, quel est-il?

--Cette douce Hêna, dont parle le bardit, était l'une de mes aïeules...

--Comment le sais-tu?

--Autrefois, mon père me l'a dit; il me contait dans mon enfance des histoires des temps passés...

--Ton père, où est-il à cette heure?

--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-être encore, à moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...

--Où cela?

--Dans les mondes mystérieux que nul ne connaît, que tous nous connaîtrons... puisque tous nous irons y revivre...

--Tu as donc conservé la foi de tes ancêtres?

--Mon père m'a appris à ne pas plus me soucier de mourir que de changer de vêtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et âme, renaître ailleurs... Persuadé de cela, je fais, tu le vois, bon marché de ma peau... et de celles des Franks...

--Il y a-t-il longtemps que tu as été séparé de ton père?

--Brisons là... c'est triste, j'aime à être en joyeuse humeur... Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n'es pas gai...

--Nous vivons dans des temps où, pour être gai, il faut avoir l'âme très-forte ou très-faible...

--Me crois-tu faible?

--Je te crois fort et faible à la fois... Mais ton père...

--Tu tiens à parler de lui?

--Beaucoup...

--Soit... Eh bien, mon père était Bagaude en sa jeunesse, et plus tard, quand les Franks nous ont baptisés Vagres, Vagre il est devenu: le nom était changé, le métier le même...

--Et ta mère?

--En Vagrerie on connaît peu sa mère; je n'ai jamais connu la mienne... Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit ans; j'accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt en Provence, tantôt ici, en Auvergne: étais-je fatigué, mon père ou l'un de nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions souvent des jours de repos forcé... Parfois les comtes franks, exaspérés contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un Vagre... Durant ces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon père, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps passé; j'ai appris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, où elle vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cette heure, puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit de leurs rocs...

--Je sais le proverbe: C'est un homme dur de l'Armorique.

--Mon père me l'a aussi souvent cité.

--Mais comment a-t-il quitté cette province paisible et libre encore aujourd'hui, grâce à son indomptable courage, que soutient toujours sa foi druidique, régénérée par la morale évangélique?

--Mon père avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalité à un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son métier, raconta les malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon père s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tête ardente, il avait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et alla retrouver le colporteur qui l'attendait à une lieue de là... Tous deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l'Anjou, rencontrèrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon père était de bonne recrue; il se joignit à eux, et... vive la Bagaudie!... De province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a plus guère quittée... le pays étant propice au métier, forêts, montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans éteints; c'est une vraie terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...

--Comment as-tu été séparé de ton père?

--Il y a trois ans... Quelques antrustions ou leudes du roi percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien armés, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur récolte pour la récolter à notre tour... Il s'arrêtèrent une nuit à Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon père; nous marchons, croyant surprendre les Franks; ils étaient sur leurs gardes... Après un combat acharné, nous sommes poursuivis la lance dans les reins. Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai été séparé de mon père... A-t-il été tué ou seulement blessé et emmené prisonnier? je l'ignore; tous mes efforts ont été vains pour connaître son sort... Depuis, mes compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demandé mon histoire... la voilà; maintenant, tu me connais.

--Plus que tu ne le penses... Ton père se nommait Karadeuk.

--D'où sais-tu cela?

--Le père de ton père se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne avec son fils aîné Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison près des pierres sacrées de Karnak...

--Qui t'a dit...

--L'un de tes aïeux se nommait Joel, il était BRENN de la tribu de Karnak... Hêna, la sainte du bardit, était fille de Joel, dont la race remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a près de huit cents ans, payer rançon à Rome.

--Qui es-tu donc pour connaître ainsi ma famille?

--Ce chant d'esclaves révoltés contre les Romains: «Coule, coule, sang du captif! tombe, tombe, rosée sanglante,» a été recueilli par un de tes aïeux nommé Sylvest, livré aux bêtes féroces dans le cirque d'Orange... et ton père t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chanté il y a deux siècles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin contre les Franks, gagnée par Victorin, fils de Victoria, la mère des camps...

--Tu dis vrai... mon père me l'a souvent chanté ce bardit; il commence ainsi:

«Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien sont-ils donc ces Franks?»

--Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur:

«Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares? ce soir nous disons: Combien donc étaient-ils ces Franks?»--Scanvoch, un autre de tes aïeux, bravé soldat et frère de lait de Victoria la Grande, a recueilli ce chant de guerre...

--Oui, la Gaule, alors fière, libre, triomphante, avait refoulé les barbares de l'autre côté du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens... moine, ne parlons plus de ce glorieux passé... le présent me semble plus horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tenté d'assommer cet évêque qui ronfle là... Ah! maudite soit à jamais la crédulité de nos pères, mourants martyrs de cette religion nouvelle...

--Nos pères ont dû croire aux paroles des premiers apôtres, qui leur prêchaient l'amour, le pardon, la délivrance, au nom du jeune maître de Nazareth, que ton aïeule Geneviève a vu crucifier à Jérusalem...

--Mon aïeule Geneviève?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma famille... Mon père seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as donc connu?

--Oui...

--Et où cela?

--N'as-tu pas remarqué que de temps à autre, lorsque vous reveniez au coeur de l'Auvergne, ton père s'absentait pendant plusieurs jours?

--C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su.

--Ton père allait voir, près de Tulle, une pauvre femme esclave, attachée aux terres de l'évêque de cette cité... Cette esclave, il y a au moins trente ans de cela, avait un jour trouvé ton père, alors chef de Bagaudes, blessé, presque mourant dans les buissons de la route: le prenant en pitié, elle l'aida à se traîner dans la cabane où elle logeait avec sa mère... Ton père avait environ vingt ans... la jeune fille à peu près l'âge de cet enfant qui dort près de nous... Tous deux s'aimèrent... Ton père, à peine guerri de sa blessure, fut un jour surpris dans la hutte de l'esclave par le régisseur de l'évêque, cet agent considérant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener esclave à Tulle... Ton père résista, battit l'agent, et alla rejoindre les Bagaudes.

--Et la jeune esclave?

--Elle devint mère... et mit au monde un fils...

--J'ai donc un frère?

--Tu as un frère...

--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave naît esclave, et appartient au maître de sa mère... Lorsque cet enfant, que ton père nomma Loysik en mémoire de sa race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'évêque de Tulle, lui reconnaissant quelques qualités précoces, le fit conduire au collège épiscopal, où il fut élevé avec quelques autres jeunes esclaves destinés à entrer un jour dans l'Église comme clercs... De temps à autre, Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit voir la mère de son fils... celui-ci, prévenu par elle, trouvait quelquefois le moyen de se rendre à la cabane; là, le père et le fils s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé, de la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton père, tu l'as dit, conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour notre patrie; il espérait faire battre le coeur de son fils à ces grands souvenirs d'autrefois, l'exaspérer contre les Franks, et l'emmener courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractère doux et timide, redoutait cette vie aventureuse... Les années se passèrent... ton frère, s'il eût voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son chemin dans l'Église; mais au moment d'être ordonné prêtre il vit de si près l'hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu'il refusa la prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gaulois et des conquérants... Il quitta la maison épiscopale, et alla rejoindre, sur les frontières de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait connu l'un d'eux à Tulle, où il s'était arrêté malade à l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fondé une espèce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'étaient réunis dans une profonde solitude pour cultiver des terres dévastées et abandonnées depuis la conquête... c'étaient des hommes simples et bons, fidèles aux souvenirs de la vieille Gaule et aux préceptes de l'Évangile, si odieusement faussés, reniés aujourd'hui par de nouveaux princes des prêtres... Ces moines vivaient dans le célibat, mais ne faisaient point de voeux; ils restaient laïques et n'avaient aucun caractère clérical[F]; c'est seulement depuis quelques années que la plupart des moines obtiennent d'entrer dans l'Église; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en jour cette popularité, cette indépendance qui les rendaient si redoutables aux évêques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces ermites laboureurs était paisible, laborieuse; ils vivaient en frères, selon les préceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et aussi les défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks, allant d'un burg à l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites, à la fois laboureurs et soldats, fidèles aux préceptes de Jésus, à l'amour de la vieille Gaule et à l'horreur des Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... étaient-ils donc armés?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espèce de petit sabre ou de long poignard à poignée de fer,--remarque cette arme... mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--Où est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le poignard.--L'arme semble pourtant bien trempée...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots gravés sur sa poignée.

--Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des côtés de la garde ce mot: GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ... amitié-communauté... C'est sans doute la devise des ermites laboureurs?

--Peut-être...

--Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois?

--Non, il est saxon...

--Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers du Nord, en suivant les côtes, remontent souvent le cours de la Loire pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais d'intrépides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots si frêles, si légers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit qu'ils ont remonté plusieurs fois la Loire jusqu'à Tours?

--Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans et du dehors.

--Mais ce mot saxon ghilde, gravé sur le fer, est-ce lui qui, selon tes paroles, fait la force de cette arme?

--Oui... car ce mot peut opérer des prodiges...

--Explique-toi...

--L'un des moines laboureurs, avant de se réunir à nous, habitait les bords de la Loire... Enlevé jeune, il y a de longues années, lors d'une descente des pirates en Touraine, il avait été emmené dans leur pays... Pendant qu'il y séjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient une force immense dans des associations où chacun était solidaire de tous et tous de chacun... solidaires par la fraternité, par l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait. Ces associations, que l'on croirait nées de la fraternité chrétienne, étaient pratiquées dans ces contrées plusieurs siècles avant la naissance de Jésus, et se nommaient des GHILDE[H]. Plus tard, lorsque ce captif des pirates, après leur avoir échappé, se joignit à nous autres, ermites laboureurs...

--Pourquoi t'interrompre?

--Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige à me taire... ma confiance m'entraînerait trop loin...

--Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je t'inspire, je l'éprouve aussi pour toi... quoique étrangers l'un à l'autre... étrangers? non... car tu connais comme moi-même l'histoire de ma famille... Mais, j'y songe... mon frère, tu me l'as dit, était au nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de Joel ces détails, qu'il tenait sans doute de mon père... Tu te tais? pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'émeut malgré moi... tes yeux se remplissent de larmes...

--Ronan... ton frère est né il y a trente ans... c'est mon âge...

--Que dis-tu?

--Ton frère s'appelle Loysik... c'est mon nom...

--Loysik! ce frère?...

--C'est moi...

--Joies du ciel!...

L'ermite et le Vagre restèrent longtemps embrassés... Après leur premier épanchement de tendresse, Ronan dit à Loysik:

--Et notre père?

--Comme toi, j'ignore son sort... ne désespérons pas de le retrouver... Ne t'ai-je pas retrouvé, toi?

--Ton instinct fraternel t'a donc poussé à nous accompagner?

--Je ne t'ai reconnu pour mon frère qu'à ton attendrissement causé par le bardit d'Hêna, une de tes aïeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus de doute, nous étions frères ou proches parents; le récit de ta vie m'a prouvé que nous étions frères...

--Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un véritablement saint homme?

--Ne m'as-tu pas entendu répondre à l'évêque Cautin: «Ce ne sont pas les bien portants, mais les malades qui ont besoin de médecin,» a dit Jésus...

--Me blâmerais-tu d'être Vagre, comme mon père a été Bagaude?...

--Écoute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la conquête, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et féconde est couverte de ruines et de ronces: les propriétaires, les colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les réduisent à la servitude ou à une misère affreuse; grand nombre de ces malheureux, poussés à bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultivent seuls, sous le fouet, les biens de l'Église et des seigneurs franks... Les cités, autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui ruinées, presque dépeuplées, mais au moins défendues par leurs murailles, offrent plus de sécurité à leurs habitants, et encore les guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharnés à se dépouiller entre eux, livrent parfois ces villes à l'incendie, au pillage et au massacre... Pendant les trêves, à peine les habitants osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestées de bandes errantes, rendent les communications, les approvisionnements impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont décimé les grandes cités...

--Oui, voilà ce que la conquête a fait de la Gaule... Elle ne peut plus être libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses conquérants sous ses ruines!

--Mon frère, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que ses conquérants, n'est-ce pas notre patrie bien-aimée, notre mère? Est-ce à nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de maux et de misères...

--Préfères-tu donc tendre le dos à un joug infâme?

--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme toi, je veux mettre un terme au lâche hébêtement des opprimés; mais je veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par l'enseignement; la misère par le travail; l'esclavage par notre héroïque sentiment de nationalité, hélas! presque éteint en nous aujourd'hui, mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druides soulevaient les populations en armes contre les Romains.

--Nos derniers druides, traqués par les évêques, ont péri dans les supplices!

--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des religions passent, mais leur divin principe reste éternel, parce qu'il est divin..... Crois-moi, ravivée, régénérée par la douce morale de Jésus, ce grand sage, ce génie sublime et tendre! la foi druidique revit dans de nobles coeurs, elle a conservé sa croyance immuable à l'immortalité des corps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans l'immensité des mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces vies successives, les méchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs encore... Oui, l'humanité, visible ou invisible, s'élevant de sphère en sphère dans son labeur éternel, dans son progrès continu, vers une perfection infinie comme celle du Créateur... Telle est notre foi, à nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrine évangélique dans tout ce qu'elle a de tendre, de miséricordieux, de libérateur...

À ces mots de Loysik, une voix s'éleva du milieu d'un fourré situé près du chêne, et s'écria:

--Relaps! sacrilége! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras brûlé comme hérétique!...

C'était la voix de l'évêque Cautin... Ronan courait aux broussailles pour assommer l'homme de Dieu, malgré les instances de Loysik, lorsque du côté où les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et par des danses, ces cris retentirent:

--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte Neroweg!...

--Il est à leur tête!

--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperçus de loin...

La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:

--Le comte Neroweg! sauve-moi!

--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.

Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:

--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas funeste à la nôtre...

--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du comte...

Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une main ferme, et la faisant plier.

--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...

Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en tendant ses bras vers Ronan.

L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser, s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil; réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons, les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres... Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées, ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir, beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille! bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.

Deux autres vedettes accoururent: cachés dans les taillis, ils avaient pu compter, à peu près, le nombre des leudes du comte; ils n'étaient guère qu'une vingtaine à cheval, bien équipés, mais une centaine de gens de pied, armés de piques et de bâtons, les accompagnaient; les uns étaient Franks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise, au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes à la poursuite des Vagres; plusieurs esclaves de l'évêque Cautin qui, par peur de l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie après l'incendie de la villa épiscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan, y compris les nouvelles recrues décidées à combattre, s'élevait à quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette épineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que décida-t-on? plus tard on le saura.


Depuis une demi-heure, l'arrivée du comte et de ses leudes a été annoncée par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des clairières où ils ont festoyé durant la nuit, il ne reste que les débris du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent semés sur l'herbe foulée; près de là sont les chariots emmenés de la villa épiscopale, et plus loin les carcasses des boeufs près d'un brasier fumant encore... Profond est le silence de la forêt... Bientôt un esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourré dont la clairière est entourée; il s'avance d'un pas défiant, prêtant l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque embûche; mais à la vue des débris du festin, il fait un mouvement de surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe qu'il précédait de loin, lorsqu'à l'aspect des vases d'or et d'argent, dispersés sur l'herbe, ce bon catholique réfléchit, court au butin, se saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle les leudes à grands cris en disant:

--Par ici! par ici!...

On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se répondent; enfin sort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête de plusieurs de ses leudes; les autres, moins impétueux, ainsi que les gens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vont bientôt le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairière, sinon notre bon catholique qui accourait criant:

--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccagé la villa de notre saint évêque, se sont enfuis dans la forêt.

Neroweg leva sa longue épée sur la tête de l'esclave, l'abattit sanglant aux pieds de son cheval.

--Chien!--s'écria-t-il,--tu m'as trompé... tu t'entendais avec les Vagres!...

L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait dérobé s'échappa de dessous ses haillons.

--À moi le vase d'or,--s'écria le comte, et montrant le calice du bout de son épée à un de ses hommes, qui le suivait à pied, ajouta:--Karl, mets cela dans ton sac...

Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de grands sacs, où ils enfouissaient le butin; mais au moment où Karl s'apprêtait à obéir au comte, celui-ci aperçut plus loin, étincelants dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et d'argent, emportés de la villa épiscopale. Neroweg, faisant faire alors un grand bond à son cheval, s'écria:

--À moi ces trésors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il remplisse aussi le sien... À moi tous!...

--Non pas à toi seul... mais à nous!--s'écrièrent les leudes qui le suivaient;--à nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes égaux?...

--Égaux à la bataille... nous sommes égaux au partage du butin; n'oublie pas ceci, Neroweg...

--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis lui-même... n'osa pas disputer un vase d'or à l'un de ses guerriers.

--À nous donc ces trésors comme à toi... et faisons à l'instant le partage...

Le comte n'osa pas résister aux réclamations des leudes, car ces guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui de pair à pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval, convoitant des yeux les calices, les boîtes à Évangiles, les patènes, les coupes, les plats, les bassins et autres orfévreries d'or et d'argent... Déjà, se précipitant, se heurtant, ils allongeaient les mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait venir du ciel, s'écria:

--Arrêtez, sacrilèges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous osez porter une main impie sur les biens de l'Église, vous êtes damnés...

À cette voix, d'en haut, le comte Neroweg pâlit, trembla de tous ses membres, et tomba à genoux... Plusieurs leudes l'imitèrent, frappés de terreur.

--Tous à genoux, païens!--reprit la voix de plus en plus menaçante,--tous à genoux, maudits!...

Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillèrent éperdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les cavaliers; cette foule effarée courba le front, se frappa la poitrine en murmurant:

--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...

--Maintenant, grands pécheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus terrible encore,--maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...

La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chêne, auprès duquel étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, se brisèrent çà et là sous le poids d'un gros corps dégringolant de branche en branche, et dont la chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant à terre presque sur ses pieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel incident, ajoutant à la terreur de Neroweg et à celle de la foule, tous se jetèrent la face contre terre en murmurant:

--Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous dans votre colère!...

Qui était tombé du faîte de l'arbre?... l'évêque Cautin... la voix d'en haut, c'était la sienne... Avant l'arrivée des Franks, Ronan, le piquant de la pointe de son épée, l'avait forcé à grimper devant lui comme un gros loir dans le branchage du chêne, où il l'avait accompagné, le laissant même parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'était borné à épouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les appeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge... ce brusque mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du comte; mais l'homme de Dieu était un rusé compère, et quoiqu'un instant étourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de la foule, toujours agenouillés la face contre terre, il se raffermit sur ses jambes, puis il s'écria en gonflant ses joues et en frottant ses larges reins endoloris par sa chute:

--Malheureux! implorez votre saint évêque, qui redescend du ciel... sur l'aile des archanges du Seigneur!...

--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...

--Saint évêque Cautin, qui descendez du ciel... protégez-nous!

--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint évêque, ou est-ce un piége de Satan?

--C'est moi-même... moi, ton évêque... en douter serait un sacrilége!

--D'où viens-tu, bon patron?

--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, après le sac de la villa épiscopale, me voyant emmené par les Vagres, à jamais damnés! a envoyé à mon secours des anges exterminateurs, revêtus d'armures d'hyacinthe, et armés d'épées flamboyantes; ils m'ont arraché des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent, et m'ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indigne du Roi des rois, j'ai eu la délectation, la jubilation de contempler la face resplendissante de l'Éternel au milieu des chants des séraphins et des parfums du paradis...

--Miracle!--répéta la foule tout d'une voix.--Miracle!...

--Notre saint évêque a vu le Seigneur en face.

--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protégeras, bon patron, mon cher père en Dieu!

--Oui, si tu te prosternes toujours devant les évêques du Seigneur, et si tu enrichis son Église... Il l'a dit... il te le répète par ma voix!...

--Je te ferai bâtir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint évêque, pour glorifier ce grand miracle...

--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance et omnipotence devinait ta pensée... Non, ce n'est point assez... Voici ses paroles sacrées, écoute-les bien, comte:

--Je t'écoute, patron... je t'écoute...

«--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lâchement de la villa épiscopale lorsqu'elle a été attaquée par les Vagres...»

--J'ai cru que c'étaient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta salle de festin, saint patron...

--C'étaient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit ceci de sa propre bouche:

«--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens à l'évêque de Clermont; qu'il fasse rebâtir et orner richement la villa épiscopale, qu'il a si lâchement laissé mettre à feu et à sac par des diables, sous figure de Vagres... fantômes, que moi, le Seigneur Dieu, j'avais envoyés de mon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s'il aurait le courage de défendre son père en Christ, l'évêque Cautin... Je veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu'il les fasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite relaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés... Je veux enfin que le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière, une infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage à mon chaste et bon serviteur l'évêque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma grâce, monter à l'épiscopat, est une véritable rose de pudicité, un véritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui remettrai ses péchés, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon éternel paradis... Amen...» Là-dessus, les séraphins ont brûlé des parfums d'une odeur céleste, et joué un air de luth des plus délectables... après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de me rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent d'accomplir... Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais il faut vous hâter... voyez tout là-haut... les derniers archanges s'envoler vers le trône d'or de l'Éternel en déployant leurs belles ailes d'azur et d'argent!...

Neroweg et quelques-uns de ses leudes, alléchés par le récit de cette vision, se relevèrent, béants, sur leurs genoux, et levèrent les yeux au ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'évêque; mais au lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard, deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de gagner un endroit d'où ils pourraient, en bons archers, viser sûrement Neroweg et sa troupe...

--Trahison!--s'écria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et montrant la cime des arbres à ses leudes.--Trahison! les Vagres sont là-haut cachés dans les arbres!...

--Miracle! double miracle!--s'écria l'évêque inspiré.--Les anges exterminateurs avaient enlevé dans les airs ces démons sous figures de Vagres, afin de les précipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur demeure éternelle... Mais voici que ces démons, en tombant du haut en bas, se seront raccrochés à ces branches... Miracle! double miracle!... Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!

À peine l'évêque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des chariots, qu'une volée de flèches, tirée du haut des arbres par les Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant découverts, les hardis garçons n'hésitèrent plus à combattre; les traits furent lancés si juste par ces fins archers, que chaque flèche trouva son carquois dans la blessure qu'elle fit à l'ennemi.

--À toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci à toi, descendant de l'Aigle terrible...

Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre fut de ceux-là.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout sur son passage:

--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu l'Éternel face à face!

CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le mâhl.--L'épreuve des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou truste royale.--Leudes campagnards et antrustions de cour.--Le Lion de Poitiers.--Imnachair et Spactachair.--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.

Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon. L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le gynécée (appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.

La totalité de ces bâtiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome, entouré d'arbres, destiné aux exercices militaires des leudes et des gens de guerre à pied, aussi libres et de race franque, est entourée d'un fossé de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui date de la conquête de César. Les parapets ont été dégradés par les siècles, mais ils offrent encore une bonne ligne de défense; une seule des quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selon l'usage, au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, a été conservée: c'est celle du midi; de ce côté, un pont volant, construit de madriers, est jeté, durant le jour, sur ce fossé, pour le passage des piétons, des chariots et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comte est ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Ce fossé profond, rendu marécageux par les suintements et par la permanence des eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de l'hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments, mais en dedans de l'enceinte fortifiée, est bâti en briques impérissables, comme toutes les constructions romaines, un ergastule, sorte de cave profonde destinée, lors de la conquête romaine, à enfermer les esclaves destinés aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik, l'ermite laboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs Vagres (morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures), ont été renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg, ensuite du combat des gorges d'Allange, où la plupart des Vagres ont péri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure à l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bête fauve? la forêt est si voisine du burg, qu'aux premières nuits de l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut; veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entourée offrent aux faucons des nichées de perdrix, et non loin de là, d'immenses étangs servent de retraite aux hérons qui souvent, dans leur lutte aérienne avec le faucon, transpercent de leur bec effilé l'oiseau chasseur; le seigneur comte veut-il enfin pêcher? ses nombreux étangs regorgent de brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.

Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'épée de ton père et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de ce sol fécondé par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse et l'oisiveté... Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes, violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque semaine en fin catholique, voilà ta vie... voilà la vie des Franks[A], possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dépouillés!... Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bâti par des esclaves gaulois enlevés à leurs champs, à leur maison, à leur famille, apportant à dos d'homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois des forêts, les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre de chaux tirée des entrailles de la terre; après quoi, ruisselants de sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur la terre humide, à peine abrités par un toit de branchages; dès l'aube, les morsures des chiens réveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus, dressés par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbés sous de lourds fardeaux, et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir, aussitôt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à grands coups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercail un boeuf ou un bélier récalcitrant.

Et ces esclaves? appartenaient-ils tous à la classe des laboureurs et des artisans, rudes hommes, rompus dès l'enfance aux durs labeurs? Non, non... parmi ces captifs, les uns, habitués à l'aisance, souvent à la richesse, avaient été, lors de la conquête franque ou des guerres civiles des fils de Clovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyées au logis des esclaves femelles pour les travaux féminins et les débauches du Frank; les hommes, à la bâtisse, au labour, à la porcherie, aux ateliers; d'autres esclaves, jadis rhéteurs, commerçants, poëtes ou trafiquants, avaient été pris sur les routes, lorsque réunis en troupe et croyant ainsi voyager plus sûrement, en ces temps de guerre, de ravage et de pillage, ils allaient d'une ville à l'autre.

Oui, l'esclavage rendait ainsi frères en misère, en douleur, en désespérance le Gaulois riche, habitué aux loisirs, et le Gaulois pauvre, rompu aux pénibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches, au teint délicat, et la femme aux mains gercées par le travail, au teint brûlé par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte et de déshonneur, jetées pleurantes, et, si elles résistaient, saignantes, dans la couche du seigneur frank.

Oh! nos pères!... oh! nos mères!... par tout ce que vous avez souffert!... oh! nos frères et nos soeurs!... par tout ce que vous souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés!... Vous serez vengés de ces Franks abhorrés!... dût cette vengeance terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des siècles la race de nos conquérants!...

Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou révolté, tu comptes sans les évêques!... Les entends-tu? les entends-tu?...

«--Ô pieux évêque, ma maison est pillée, mon père égorgé, nous voici, moi et les miens, réduits à l'esclavage!...»

«--Bénissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles épreuves! bénissez Dieu!...»

«--Les Franks ont violé ma fille sur le corps de sa mère éventrée!»

«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»

«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»

«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est votre salut qu'ils font.»

«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! Amen.»

À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur, famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout, oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre; ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher au paradis.

En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le portique; il conduit à la salle du Mâhl, ainsi que ces chefs barbares appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneuriale[B], salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation, en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont les instruments de l'épreuve judiciaire, ordonnée par la loi salique, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des Franks.

Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent, ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers, ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.

Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un Oremus, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.

La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumés[C], suffisant à peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de cervoise et une de vin herbé[E], vin d'Auvergne mêlé d'épices et d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers, munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis; épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets, ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée, peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles, ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé, fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux, partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille, non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!

«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères! béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»

Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire, de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un prêtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a été placé près de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être emporté en enfer.»

La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nommé Scramasax par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin; les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.

S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave, leur dit:

--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau?

--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...

--Ainsi tu es fatigué?

--Hélas! oui, seigneur...

--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?

--Seigneur... la force me manque...

--Tu me l'assures?

--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau s'échappait de mes doigts engourdis.

--Pauvre vieux... allons, éteins ton flambeau...

--Grâces vous soient rendues, seigneur.

--Un moment... que vas-tu faire?

--Souffler sur la mèche du flambeau pour l'éteindre...

--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi... hi...

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses leudes un regard ironique et sournois.

--Seigneur, comment voulez-vous que j'éteigne mon flambeau?

--Je veux que tu l'éteignes entre tes genoux[G].

À cette plaisante idée du comte, les Franks applaudirent par des cris et des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres, regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:

--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.

--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'éteindre cette torche entre tes genoux s'ils étaient couverts de jambards de fer?

--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur; par pitié ne m'imposez pas ce supplice!

--Bah! tes genoux, ça n'est que des os! Hi... hi... hi...

Cette saillie du comte redoubla les joyeusetés des leudes.

--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--répondit le vieillard tâchant de rire aussi afin d'apitoyer son maître,--je suis très-chétif... épargnez-moi donc ce mal, s'il vous plaît, mon bon seigneur.

--Écoute... si tu n'éteins pas à l'instant ce flambeau entre tes genoux, je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'éteins la torche au fond du gosier... choisis donc et sur l'heure.

Une nouvelle explosion d'hilarité prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait point à attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres jambes frêles et flageolantes; puis, cédant à un dernier espoir, il dit au clerc d'une voix suppliante:

--Mon bon père en Dieu... au nom de la charité... intercédez pour moi auprès de mon seigneur le comte.

--Seigneur, je vous demande grâce pour ce vieux homme.

--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?

--Il vous appartient, noble seigneur.

--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le châtier selon qu'il me plaît!

--Mon noble seigneur, c'est votre droit.

--Alors qu'il éteigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui éteins dans le gosier...

--Mon bon père en Dieu... intercédez encore pour moi...

--Mon cher fils... il faut avec résignation accepter les maux que le ciel nous envoie...

--Finiras-tu?--s'écria le comte en frappant sur la table avec le manche de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton gosier pour éteignoir... Tu hésites... allons, mes leudes, saisissez-le...

--Non, non, mon seigneur... voici que j'obéis...

Et ce fut une scène très-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant, approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, à la première atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et de viande, riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rire et donna sur la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau. L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il écarta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement afin d'éteindre la flamme entre ses genoux, ce à quoi il parvint sans pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque privé de connaissance.

--Ça sent le chien grillé,--dit le comte en dilatant les narines de son nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brûlée le mettant sans doute en goût, il s'écria, comme frappé d'une idée subite:--Mes vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble... Nous avons, enchaînés dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur... tous deux maintenant à peu près guéris de leurs blessures; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, et toujours quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de la prendre dans mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgré sa pâleur et sa blessure... Nous avons encore la belle évêchesse, non blessée, mais endiablée... j'avais fort envie d'en faire ma concubine; mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour maîtresse une sorcière femme d'un évêque, c'était dangereux pour mon salut...

--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les démoniaques sont terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrés qui attachaient l'évêchesse à son mari, devenu son frère en Dieu, avant qu'elle fût possédée du démon, existent toujours; ce serait donc commettre un adultère avec une sorcière, double et horrible crime que peuvent punir les flammes éternelles!

--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes éternelles, dont la rôtissure de ce vieux esclave donne un avant-goût; d'ailleurs il y a trop de femelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je songe à une évêchesse sorcière.

--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcière, amenés ici après le combat des gorges d'Allange?

--Ah! mes chers frères, là, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux évêque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?

--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.

--Et ce grand miracle nous a frappés tous d'admiration et de frayeur...

--Avez-vous remarqué, mes chers frères en Dieu, l'espèce d'auréole dont était encore entourée la rayonnante face de mon protecteur, à sa descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent éblouissante...

--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqué quelque chose d'approchant.

--Mais, pour revenir à ces Vagres maudits, ils ont été, avec plusieurs de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amenés ici prisonniers parce qu'ils étaient trop gravement blessés pour supporter le voyage de Clermont.

--Et c'est là qu'ils doivent être bientôt conduits pour y être jugés, torturés et suppliciés; ils sont maintenant en état de supporter voyage, torture et supplice...

--Ah! que n'ont-ils mille membres à brûler, à tenailler, pour expier la mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tués dans ce combat des gorges d'Allange et dans d'autres batailles!...

--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugés ici et non à Clermont?

--Non, non... ils seront jugés à Clermont; l'évêque Cautin, mon patron, tient à avoir sa part du jugement; oh! par l'Aigle terrible! mon aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite renégat et les deux sorcières seront voués à de terribles supplices; mais ce n'est point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons là un de mes esclaves domestiques accusé de larcin par l'esclave cuisinier: celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour connaître la vérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, à soumettre ces deux renardeaux à l'épreuve de l'eau froide et des fers ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régit aujourd'hui la Gaule, notre conquête?

--Tu as raison, comte... Après boire ce divertissement en vaut un autre.

--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que j'ai reçu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, où est écrit son préambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.

--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mâlh, avant le jugement, ce sera fort à propos; après quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la vérité par la volonté de Notre-Seigneur Dieu...

--Glorieux comte...

--Que me veux-tu, clerc?

--Vous vous rappelez... car vous-même m'avez instruit de votre pieuse promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire bâtir une magnifique chapelle au lieu même où s'est accomplie la miraculeuse et céleste descente de notre bienheureux évêque Cautin?

--On bâtira la chapelle, clerc, on la bâtira... Il n'y a pas d'ailleurs beaucoup de temps de perdu... voilà un mois à peine que j'ai fait ce voeu... Vous êtes toujours très-hâtés, vous autres gens d'Église, lorsqu'il s'agit de mettre à exécution les voeux ou les donations; mon patron l'évêque m'a aussi plusieurs fois rappelé ma promesse de reconstruire sa villa épiscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort à ce que les ravages de ces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela aiderait à mon salut...

--Douter des saintes paroles de notre bienheureux évêque serait un grand péché, noble comte; ce serait là une tentation du malin esprit... dangereuse pour votre âme.

--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette épouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque à mes pieds chez l'évêque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai mes promesses: je réparerai la villa, je ferai bâtir la chapelle; seulement il me faut le temps de trouver l'argent nécessaire à ces grosses dépenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dégarnir mes coffres... Laisse-moi donc le loisir de rançonner mes colons; puis voici bientôt le temps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la frontière du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villa épiscopale.

--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'en employant leurs richesses à l'accomplissement des oeuvres pies.

--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves à l'épreuve de l'eau et du feu...


Le tribunal est assemblé: le comte, sur son siége, préside ce mâhl, sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent debout derrière les juges; le tribunal est vivement éclairé, le fond de la salle, où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste dans une demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurs sortant d'un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise et souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveau du sol, la cuve immense et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accusé de larcin est garrotté; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi; l'accusateur, homme d'un âge mûr, contemple le tribunal avec une confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon l'usage, six autres esclaves conjurateurs, choisis par l'accusateur et l'accusé, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vérité[H].

--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome, redis à cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.

--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, était seul dans la cuisine; sur la table se trouvait une petite écuelle d'argent, servant à l'usage de dame Godégisèle, noble épouse de notre maître. Pierre, cet autre esclave, est entré dans la cuisine y apportant du bois; aussitôt après son départ, Justin s'est aperçu que l'écuelle avait disparu; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcin dont il accuse Pierre; à quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une oreille coupée si l'écuelle ne se retrouvait point; à quoi il m'a répondu qu'il jurait par le salut de son âme avoir dit vrai, et que le larron était cet esclave-ci.

--Et je le répète encore, seigneur comte, si l'écuelle a été dérobée, elle n'a pu l'être que par Pierre que voici... Je le jure sur mon paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme moi sur leur salut.

--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...

--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers Pierre.--Qu'as-tu à répondre? qu'est devenue cette écuelle? Je la connais bien, je l'avais rapportée du pillage de la ville d'Issoire, lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Répondras-tu, chien?

--Seigneur, je n'ai pas volé l'écuelle, je ne l'ai pas même vue sur la table... mes conjurateurs sont prêts aie jurer comme moi sur leur salut...

--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accusé,--Pierre est innocent; nous le jurons sur notre salut...

--Mon cher frère en Christ,--dit le clerc à l'accusé,--songez-y, c'est un gros péché que le vol, et c'est, un autre gros péché que le mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...

--Mon bon père, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misères avec résignation, j'obéis à mon maître, le seigneur comte, avec la soumission que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas volé l'écuelle... La preuve, bon père, c'est qu'on a fouillé mes haillons, et l'on a rien trouvé sur moi.

--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouvé.

--Mais, renardeaux que vous êtes! les larrons habiles savent dissimuler leur larcin!

--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines éternelles, je n'ai pas volé l'écuelle...

--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit être l'auteur du vol... puisque je suis innocent...

--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le vrai ils soient soumis, l'un à l'épreuve de l'eau froide, l'autre à l'épreuve des fers brûlants...

--Seigneur comte!

--Que veux-tu, clerc?

--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accusé soient tous deux soumis à l'épreuve?

--Oui...

--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accusé est coupable, l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi déclaré innocent? Alors à quoi bon les soumettre tous deux à l'épreuve?

--Clerc... et si l'accusateur et l'accusé se sont entendus pour voler mon écuelle? et si pour détourner nos soupçons ils s'accusent mutuellement?... ne vois-tu pas que l'épreuve dira si tous deux sont innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?

--Oui, oui,--crièrent les leudes, se réjouissant d'avance à la pensée de ce spectacle,--la double épreuve...

--Je ne redoute pas l'épreuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une voix ferme.--Dieu rendra témoignage de mon innocence...

--Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en tremblant,--pourtant l'épreuve m'épouvante...

--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse confiance dans la justice divine, sachant que l'Éternel ne fait condamner que des coupables...

--Hélas! bon père, si l'épreuve tourne contre moi?

--Mon fils, c'est que tu auras volé l'écuelle.

--Non, non... sur le salut de mon âme, je ne l'ai pas volée.

--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est infaillible...

--Ah! mon bon père, quelle terrible et injuste loi!

--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi salique, loi des Franks saliens, nos nobles conquérants; elle est placée sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ... Pour t'en convaincre, écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va vous soumettre à l'épreuve, accusateur et accusé; tu reconnaîtras qu'une pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est précédée d'une profession de foi si orthodoxe... Écoute bien, mon cher fils: «L'illustre nation des Franks, fondée par Dieu, forte dans la guerre, profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, s'est récemment convertie à la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hérésie; elle a cherché et a dicté la loi salique par l'organe des plus anciens de la nation qui la gouvernaient alors: le gast de Wiso, le gast de Bodo, le gast de Salo, le gast de Wido, habitant les lieux appelés Salo-Heim, Bodo-Heim, Wido-Heim, se réunirent pendant trois mâhls, discutèrent avec soin et adoptèrent cette loi-ci.

Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire! qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ. Amen[I].»--Or, je te le répète, mon cher fils, une loi dont le préambule s'exprime si pieusement, ne peut être taxée d'iniquité... Bénis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grâce insigne de voir ton innocence manifestée par la toute-puissance de l'Éternel.

--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accusé va subir l'épreuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main droite à son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tête la première... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera reconnu coupable, et demain il subira la peine due à son larcin; s'il reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J].

À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetèrent sur l'esclave gaulois, et, malgré sa résistance, ses prières, ils lièrent sa main droite à son pied gauche.

--Hélas!--disait-il en gémissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon bon père!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je suis noyé, quoique innocent! si je surnage, je suis condamné au supplice des larrons!

--Le jugement de l'Éternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'égarer.

Déjà les Franks, élevant l'esclave entre leurs bras, se préparaient à le lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'écria:

--Un moment! et la consécration de l'eau!

Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gémir, il approcha de ses lèvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:

--Baise cette croix, mon cher fils.

Le jeune garçon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des affligés, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adoptée par l'Église:

«--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par notre seigneur Jésus-Christ, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, par la Trinité inséparable, par tous les anges, archanges, principautés, puissances, dominations, vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu es coupable, que la présente eau te rejette sans qu'aucun maléfice puisse l'en empêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta majesté un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit repoussé par cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom, pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau créée par le Père tout-puissant pour les besoins de l'homme, je t'adjure, au nom de l'indivisible Trinité qui a permis au peuple d'Israël de te traverser à pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas recevoir ce corps s'il s'est allégé du fardeau des bonnes oeuvres... Je te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom duquel tu me dois obéissance... Amen[K]

La consécration terminée par le clerc, les Franks élevèrent au-dessus de leur tête l'esclave gaulois, qui se débattait en criant, et le lancèrent de toute leur force au milieu de la cuve, à la grande risée de l'assistance.

--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule à la poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon seigneur comte en se tenant les côtes tant il riait; l'assistance, riant aussi à coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres disant:

--Il surnagera!

--Il ne surnagera pas!

--Comme il bat l'eau!

--Et ces glou... glou... glou!...

--On dirait une bouteille qui s'emplit.

--Ah! le voici qui reparaît!

--Non, il replonge!

Cependant l'esclave surnagea et parvint à rester un moment sur l'eau, la figure crispée, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et renversés, comme un homme qui, d'un effort désespéré, échappe à la noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il eût de libre, en criant:

--À moi!... au secours!... je me noie!...

Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait était réservée au cruel châtiment du larcin, dont il restait désormais convaincu de par le jugement de Dieu... Ce grand scélérat fut retiré demi-mort de la cuve; les Franks s'égayaient de plus en plus de ses contorsions et de l'expression de sa figure bleuâtre et encore épouvantée... Il tomba, gémissant, sur le sol.

--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prêtre d'une voix menaçante,--c'est un grand péché que le larcin! c'est un grand péché que le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces péchés, puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans son infaillible et divine vérité, vous déclare coupable.

--Va, misérable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec dédain et courroux, craignant sans doute d'être, lui et ses compagnons, châtiés comme les complices de Pierre.--Tu nous avais juré de ton innocence, nous t'avons cru et tu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le prouve!... Va, infâme! je te méprise! je te hais!... Nous verrons avec joie ton supplice!...

--Je suis innocent! je suis innocent!...

--Et le jugement de Dieu, blasphémateur!--s'écria Justin.--Tu veux nous persuader que Dieu a menti!...

--Hélas! je n'ai pourtant pas volé l'écuelle!

--Tais-toi, impie!... L'épreuve que je vais subir à mon tour, avec une confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois de plus témoigner de ton crime!

--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misérable menteur, larron et blasphémateur!... Votre innocence sera vitement reconnue, votre piété aura sa récompense.

--Oh! je le sais, mon bon père! aussi l'épreuve me semble lente à venir.

--Ce chien étant déclaré coupable par le jugement de Notre-Seigneur tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche coupée. Maintenant, passons à l'épreuve des fers ardents; car si le premier témoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le répète, peuvent s'être entendus pour voler mon écuelle.

--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'écria Justin le cuisinier, la figure rayonnante d'une céleste confiance.--Je bénis Dieu de m'avoir réservé cette occasion de montrer une foi profonde dans notre sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des accusations des méchants... Mais, fidèle à tes commandements, ô Seigneur, je triompherai avec humilité.

Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les fers au milieu du brasier, de même qu'il avait conjuré l'eau dans la cuve. À ces fers ardents, il ordonna, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il était innocent, et de la lui brûler jusqu'aux os s'il était coupable.

La conjuration terminée, les forgerons des écuries retirèrent, à l'aide de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangèrent tous les neuf à plat sur le sol, à deux ou trois pouces de distances les uns des autres; on eût dit un énorme gril, d'une forme étrange, rougi au feu.

--Dépêchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.

--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est entendu avec l'autre pour voler l'écuelle!

--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment innocent!--dit un autre leude avec une curiosité inquiète.

--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds!... il n'y a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un grand dieu que le nôtre!...

--Un incomparable dieu! Rigomer!

--Un incommensurable dieu, mes chers frères,--dit le clerc,--et de si étonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...

Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir danser l'esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue par le désir d'assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, dit précipitamment à Justin:

--Vite... vite... marche là-dessus!...

--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...

--Oh! je ne redoute rien, mon bon père,--répondit le cuisinier d'une voix inspirée;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'écria plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as déjà témoigné de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne à ces fers ardents d'être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et de fleurs.

--Dépêche... dépêche... Assez de paroles... les fers refroidissent...

--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais être brûlants pour moi...

Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le ciel, s'avança d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s'écoula jusqu'au moment où l'accusé s'exposa au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, dominés par l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardèrent, et Neroweg dit à demi-voix aux leudes de son tribunal:

--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.

--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment où Justin levait le pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'Éternel est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs que tu vas fouler.

À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent, que notre fervent catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que, trébuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes brûlures; puis, pour échapper à cette torture, il s'élança d'un bond désespéré, en rugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là, auprès de son compagnon garrotté.

--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'écrièrent les leudes, frappés d'admiration.--Vive le Christ!

--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont entendus pour voler mon écuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille coupée et seront mis à la torture jusqu'à ce qu'ils aient avoué où ils ont caché leur larcin...

--Tais-toi, comte!...--s'écria Justin en rugissant de douleur et de rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais volé l'écuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne l'ai pas volée... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me condamne.

--Malheureux!... blasphémer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je t'ordonne en son nom de...

--Tais-toi, prêtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que mensonge et fourberie, puisque ton dieu témoigne contre les innocents... Oh! que je souffre!... que je souffre!...

--Ces souffrances sont les peines anticipées de l'enfer, où tu brûleras éternellement, larron sacrilége!... Dieu prouve ton crime, et tu as l'audace de te révolter contre son jugement!...

--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est méchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prêtres!...

--Scélérat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si cet audacieux impie continue ses blasphèmes.

Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'épouvanter des sacriléges paroles de l'esclave gaulois, et pâle, tremblant, il frémissait à cette pensée qu'appelé par les effrayants blasphèmes du condamné, le diable pouvait soudain paraître pour emporter ce scélérat, et, par occasion, l'emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour payement de quelque restant de compte infernal non réglé avec le bienheureux évêque Cautin; aussi le comte s'écria-t-il, frappé d'une idée subite:

--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes rouges?...

--Oui, seigneur comte.

--Ce maudit ne blasphèmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilége et qu'on lui coupe la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le Seigneur suffisamment apaisé par ce châtiment?... Crois-tu que le diable, n'entendant plus ces effrayants blasphèmes, n'aura plus occasion de venir ici?

--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...

--Veux-tu, clerc, que je le fasse écarteler pour conjurer plus sûrement la présence du démon dans mon burg?...

--Le châtiment que tu lui infliges suffit... Ce damné sera ainsi puni par là où il aura péché... Sa langue scélérate a blasphémé; elle ne blasphémera plus...

--Mais crois-tu ce châtiment suffisant?... Dis toute la vérité, clerc... Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hésiterais à le faire écarteler si tu regardes cela comme nécessaire à cause du démon?...

--Non, te dis-je, noble comte, ce châtiment suffira... Nous ne voulons point d'ailleurs la mort du pécheur... En lui retranchant sa langue blasphématrice, les tenailles, du même coup, feront la plaie et la cicatriseront par la brûlure.

--Si tu crois le châtiment suffisant, clerc, je le préfère, car cet esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue pour cuisiner.

L'esclave gaulois eut donc la langue tranchée avec les tenailles rougies au feu; après quoi, le comte, assez rassuré sur la diabolique apparition qu'il redoutait toujours, voulut néanmoins s'étourdir complétement sur ses appréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans son gynécée, pour y passer la nuit.


Godégisèle, pendant que son seigneur et maître Neroweg buvait encore avec ses leudes, Godégisèle, la cinquième femme du comte, retirée, selon la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses esclaves, à la clarté d'une lampe de cuivre. Godégisèle, toute jeune encore, était délicate et frêle; elle avait le teint d'une blancheur de cire, ses longs cheveux, d'un blond pâle, tressés en nattes et à demi couverts de son obbon (ainsi que les Franks appellent cette sorte de calotte d'étoffe d'or et d'argent), tombaient sur ses épaules nues, ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à ses traits doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèle portait le costume des femmes franques de haute condition: une longue robe décolletée, à manches ouvertes et flottantes, serrée par une écharpe à sa taille, alors déformée; ses bras étaient ornés de bracelets d'or, enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large collier d'or, piqué de rubis, nommé murêne, du nom d'un poisson qui, lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue. Une chose rendait ce costume étrange; bien que Godégisèle fût de frêle et petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblait faite pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine de jeunes esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur la feuillée dont le sol était jonché, entouraient la femme du comte, siégeant sur un escabel à bras, recouvert d'un tapis brodé d'argent; plusieurs, parmi les esclaves, étaient jolies: les unes, ainsi que leur maîtresse, filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille; parfois elles causaient entre elles à voix basse, en langue gauloise, que leur maîtresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une d'elles, nommée Morise, belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à dix ans à un noble frank, parlait couramment l'idiome des conquérants, et Godégisèle s'entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle tenait posée en travers sur ses genoux:

--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...

--Oui, madame... Elle portait ce jour-là cette même robe verte, à fleurs d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les riches bracelets que vous portez.

Godégisèle frissonna et ne put s'empêcher de jeter un regard effaré sur ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.

--Et... à propos de quoi l'a-t-il tuée, Morise?...

--Ce soir-là il avait bu encore plus que de coutume... il est entré ici, où nous sommes, tout trébuchant... C'était l'hiver... il y avait du feu dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde était assise au coin de la cheminée... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une lavandière nommée Martine... Il se tenait ce soir-là, je vous l'ai dit, madame, à peine sur ses jambes... Il se mit à dire à Martine: «Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,»--ajouta-t-il en s'adressant à sa femme,--«prends la lampe et éclaire-nous.»

--C'était pour Wisigarde beaucoup de honte.

--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractère impétueux... Elle nous battait à la journée, souvent nous mordait et non moins souvent querellait violemment le seigneur comte.

--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...

--Oh! rien ne l'intimidait celle-là!... rien!... Quand elle était en furie, elle rugissait et grinçait des dents comme une lionne.

--Quelle terrible femme!...

--Enfin, madame, ce soir-là, au lieu d'obéir à la fantaisie du seigneur comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu'à son lit, lui et Martine, Wisigarde se mit à les injurier tous deux et à leur reprocher leur débauche.

--Lui, si colère! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!...

--Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir sanglants et l'écume blanchir ses lèvres... Il s'est élancé sur sa femme, lui a donné un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de pied dans le ventre il l'a renversée à terre... Elle, aussi furieuse que lui, ne cessait de l'injurier et même tâchait de le mordre, lorsque, après l'avoir jetée à terre, il s'est mis à deux genoux sur sa poitrine... Finalement, il lui a tant serré le cou entre ses deux grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a étranglée... et puis après, il s'est en allé coucher avec Martine.

--Morise, il m'en arrivera quelque jour autant.

Et Godégisèle, frémissant de tout son corps, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et sa quenouille à ses pieds.

--Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez grosse vous n'aurez rien à craindre... le seigneur comte ne voudrait pas tuer du même coup sa femme et son enfant.

--Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tuée comme Wisigarde!

--Cela dépendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-être aussi vous répudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a renvoyé ses autres femmes qu'il n'a pas étranglées.

--Ah! Morise!... plût au ciel que monseigneur le comte me renvoyât dans ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage qu'il a fait à Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jeté sur ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas été un poignard acéré!... Je serais morte du moins au milieu des miens...

--Quel brin de paille, madame?

--N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en témoignage de ce qu'il épouse une fille libre, lui prenne la main droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein[L]?

--Non, madame.

--Tel est l'usage en Germanie... Hélas! Morise, je te le répète, pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas été un poignard!... Je serais morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde, ma vie ne sera plus qu'une agonie...

--Madame, il fallait refuser d'épouser le comte.

--Je n'ai pas osé, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!...

--Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot, quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il est le maître... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le pied hors du gynécée, sinon pour faire une promenade d'une heure le long des fossés du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous qu'il vous tue?...

--Quand il est ivre il ne raisonne pas.

--C'est vrai... il n'y a que ce danger.

--Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il s'enivre.

--Que faire à cela?...

--Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... où je suis comme une étrangère?...

Et après être restée longtemps rêveuse et de plus en plus attristée:

--Morise?

--Madame.

--Vous ne me haïssez pas, vous autres?

--Non, madame; vous n'êtes pas méchante comme Wisigarde... vous ne nous battez pas et ne nous mordez jamais.

--Morise...

--Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme braise, vous toujours si pâle!...

--C'est que je n'ose te dire... Enfin, écoute-moi, tu es... tu es... l'une des favorites de monseigneur le comte...

--Il le faut bien... sinon de gré, du moins de force... Malgré ma répugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que d'être hachée de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin... et puis ainsi, je suis employée aux travaux de la maison; c'est un métier moins rude que d'être esclave des champs... on a moins de mal et la nourriture est moins mauvaise.

--Je sais... je sais... Aussi, je ne te blâme pas, Morise; mais réponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne cherches pas à l'irriter contre moi?... Hélas! on a vu des esclaves faire ainsi tuer leur maîtresse, et ensuite devenir les femmes de leur seigneur.

--J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne desserre les dents qu'afin de répondre oui ou non s'il m'interroge... D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmène d'ici, c'est à peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni l'envie de lui dire du mal de vous.

--C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?...

--Oh! oui, madame...

--Je voudrais te faire quelques petits présents, mais monseigneur ne me donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour morghen-gab, présent du matin que dans notre pays le mari fait à son épousée, le comte m'a donné les vêtements et les bijoux de sa quatrième femme Wisigarde... Chaque jour il me demande à les voir, et il les compte... Je n'ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.

--Il faudrait que j'aie le coeur méchant pour agir ainsi.

--Ah! Morise!... je voudrais être à ta place.

--Vous, la femme d'un comte, désirer être esclave!...

--Il ne te tuera pas, toi!...

--Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend... et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous êtes libre.

--Je ne sors pas du burg.

--Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait à cheval et chassait... Il fallait la voir sur sa haquenée noire, avec sa robe de pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune, elle n'a pas perdu son temps à se chagriner, celle-là... Au lieu que vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par votre fenêtre ou vous pleurez... quelle vie!

--Hélas! c'est que je pense toujours à mon pays, à mes parents qui sont si loin... si loin de ce pays des Gaules, où je suis étrangère.

--Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait presque autant que le comte.

--Il m'avait toujours dit, à moi et à mon père, qu'elle était morte par accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est là, là qu'il l'a tuée?...

--Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renversée ici, près de ce poteau... et puis alors...

--Qu'as-tu?

--Madame, madame... entendez-vous?

--Quoi donc?

--On marche dans la chambre du seigneur comte.

--Ah! c'est lui!...

--Oui, madame, c'est son pas.

--Oh! j'ai peur!... j'ai peur!...

C'était Neroweg... Ses dernières libations faites pour s'étourdir sur sa crainte du diable, l'avaient plongé dans une ivresse à peu près complète; aussi, entra-t-il chez sa femme trébuchant sur ses jambes avinées. À l'aspect de leur maître, les esclaves se levèrent craintives; Godégisèle tremblait si fort, qu'elle put à peine se soulever de dessus son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrêta un instant au seuil de la porte, une main appuyée à l'un des chambranles et balançant légèrement son corps d'avant en arrière, tout en promenant sur les esclaves intimidées un regard demi-hébêté, demi-luxurieux; enfin, après un hoquet, il dit à la confidente de sa femme:

--Morise, viens...

Et regardant Godégisèle, il ajouta:

--Tu es bien pâle... tu as l'air troublé... Pourquoi es-tu si pâle, toi?...

La pauvre créature se souvenait sans doute que la nuit où il avait étranglé sa dernière femme, le comte avait dit aussi à une esclave: Viens! de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et l'effrayant davantage encore, Godégisèle ne put que murmurer presque sans savoir ce qu'elle disait:

--Monseigneur!... monseigneur!...

--Quoi? qu'as-tu?... Réponds,--reprit brutalement le comte.

--Voudrais-tu te révolter parce que j'ai dit à cet esclave: viens?...

--Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le maître, et moi, Godégisèle, son humble servante?...

Et perdant tout à fait la tête, cette malheureuse déjà se voyant étranglée comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refusé d'éclairer son mari et sa maîtresse jusqu'à la couche conjugale, se hâta de balbutier:

--Et même... si monseigneur le désire... je vais l'éclairer, avec cette lampe, jusqu'à son lit.

--Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que celle-là!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre femme.

Neroweg, aux paroles de Godégisèle, tressaillit, s'avança brusquement vers elle d'un air défiant; puis, la saisissant par le bras:

--Pourquoi parles-tu de m'éclairer avec cette lampe?

--Grâce! monseigneur!... ne me tuez pas!...

Et elle tomba à genoux.

--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tué Wisigarde!...

Soudain le comte devint aussi pâle que sa femme, et s'écria, frappé d'une terreur que redoublait son ivresse:

--Elle sait que j'ai tué Wisigarde!... elle me dit les mêmes mots qui me l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens, l'évêque Cautin m'a dit que Wisigarde étant morte sans l'assistance d'un prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantôme!... Elle va peut-être m'apparaître cette nuit, puisque ma femme a prononcé ces mêmes mots qui m'ont fait étrangler l'autre! C'est un avertissement du ciel ou de l'enfer!

Et s'adressant à Morise:

--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera près de moi toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantôme de Wisigarde n'osera pas approcher, un prêtre étant là... Et puis cet esclave qui a blasphémé, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce n'est pas assez d'avoir arraché la langue à ce sacrilége!

Son épouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et que Godégisèle, demi-morte de frayeur et toujours agenouillée, s'adossait au poteau, se sentant défaillir; le comte se jeta aussi à genoux et s'écria, se frappant la poitrine:

--Seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... J'ai beaucoup payé à mon patron, l'évêque Cautin, pour la mort de mon frère et de ma femme Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de fantôme!... Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans les gorges d'Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêque Cautin, mon patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa... Seigneur! bon seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... Délivrez-moi cette nuit de la présence du diable et du fantôme de ma femme Wisigarde!...

Et voilà ce fervent catholique à genoux, hébêté par la terreur et par l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une anxiété terrible, l'arrivée de son clerc.

D'après cette journée d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est humaine, généreuse, éclairée, cette race des conquérants de la vieille Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect pour les doux liens de la famille et pour la sainteté du foyer domestique!... Ô nos mères! viriles matrones vénérées de nos aïeux! fières Gauloises d'autrefois qui siégiez à côté de vos époux dans ces conseils solennels de l'État, où l'on décidait de la paix ou de la guerre! mâles et austères éducatrices! épouses chéries, vaillantes guerrières! vierges saintes! femmes empereurs!... Ô Margarid, Hêna, Méroë, Loyse, Geneviève, Ellèn, Sampso, Victoria la Grande, réjouissez-vous! réjouissez-vous d'avoir quitté ce monde-ci pour les mondes mystérieux où l'on va perpétuellement revivre!... Réjouissez-vous dans la fierté de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte! quelle douleur pour vos âmes de voir vos soeurs, quoique de races différentes et ennemies; de voir des femmes, épouses de rois, de seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avec autant de mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que si elles étaient leurs esclaves[M]!

Oui, les voilà ces Franks appelés à la curée de la Gaule par leurs complices, nos saints évêques!... les voilà, ces conquérants patronés, choyés, caressés, flattés, bénis par les prêtres du jeune homme de Nazareth, par tes prêtres, ô divin Christ! toi qui n'avais que des paroles de tendre et adorable miséricorde, même pour la femme adultère... même pour la courtisane repentie!...

Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mâles et douces vertus de nos mères!... Vivent nos conquérants! vivent leurs adultères, vive leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs meurtres et surtout vivent nos évêques!... Et comme le dit le début de la loi des Franks saliens, nos conquérants:

«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protège l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ!»

Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai à cette pieuse antienne franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine:

«--Ô seigneur Dieu! grâces vous soient rendues d'avoir, dans votre toute-puissante volonté, dans votre paternelle mansuétude, envoyé de tels conquérants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre salut, qui ne se peut faire qu'à force de honte, de lâcheté, de bassesse, d'esclavage, de misère, de larmes et de sang! Ô Dieu bon, trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen.»


Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous!... Cette nuit qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves, vous l'avez passée, de peur du diable, à genoux près de votre clerc et répétant, d'une lèvre hébêtée, les prières que disait le saint homme, tombant de sommeil; car après boire il eût préféré son lit. Rassuré par les premières clartés de l'aube, heure close pour les démons, vous vous êtes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophées de votre chasse... Seigneur comte Neroweg, réveillez-vous donc!... Voici votre roi, ou plutôt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez? ce doux prince qui tue les petits enfants à coups de couteau sous l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement repose dans la basilique des saints apôtres, à Paris, sont tous morts! Voici donc Chram le Bâtard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son père... Il vient, faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes et d'antrustions, ainsi que fièrement s'appellent ces protégés du roi[N]... Réveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui vous vient visiter... La chevauchée est brillante et nombreuse! Les trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent Imnachair, Spactachair et le Lion de Poitiers[O], ce Gaulois renégat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les évêques, ralliés aux Franks conquérants. Le Lion de Poitiers est nommé de la sorte parce que, de même que le lion carnassier, il aime la rapine et le carnage.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous donc!... Éveillez aussi votre femme Godégisèle qui, toute la nuit, éplorée, frémissante, a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rêvé de femmes étranglées!... Vite, vite, que Godégisèle se pare des plus beaux bijoux et des plus belles robes de votre quatrième épouse Wisigarde, dont vous avez payé si grassement le meurtre à l'évêque Cautin, votre bon patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godégisèle se pare de ses plus riches atours! Chram peut la trouver à son gré ou au gré de ses favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur plus accommodant: une fille ou une femme plaît-elle, libre ou esclave, à quelqu'un de ses amis, aussitôt il leur donne un diplôme royal de par lequel ils traînent la belle dans leur lit[P].

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes à cheval et armer vos gens de pied, et vous, à la tête de la bande, seigneur comte, revêtu de votre armure de parade larronnée par vous lors du ravage du pays de Touraine, portant à votre côté votre magnifique épée d'Espagne à poignée d'or ciselé, larronnée par vous lors du pieux ravage du pays des Visigoths, damnés Ariens, maudits hérétiques contre lesquels les évêques catholiques vous ont lancés, torche en main, fer au poing, de même que vous lancez votre meute contre les bêtes fauves des bois... Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnaché de sa selle et de sa bride de cuir rouge, à frein, à chanfrein et à étriers d'argent, larronnée par vous lors de la conquête de l'Auvergne!... Vite, courez au-devant de votre glorieux roi Chram, à la tête de vos cavaliers et de vos gens de pied! Déjà votre royal hôte et sa suite, annoncés par l'un de ses serviteurs, n'est plus qu'à une petite distance de votre burg... Seigneur comte, hâtez-vous de le conduire à votre maison seigneuriale! hâtez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez à cette dernière et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux évêque Cautin, accompagne le roi Chram.

--Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire mon vin, manger toutes mes provisions et peut-être me dérober quelque pièce de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards, parce qu'ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers, à la rencontre du roi Chram, qui n'était plus, ainsi que sa chevauchée, qu'à deux portées de trait du fossé dont était ceint le burg.

Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais touchée, étant l'un des attributs des races royales franques. Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, épuisé par l'ivrognerie et la débauche, était presque chauve[Q], ce roi chevelu!... Sa nuque et ses tempes étaient seules garnies de mèches aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa poitrine et de son dos voûté; sa longue dalmatique d'étoffe pourpre, fendue sur le côté, à la hauteur du genou, cachait à demi l'encolure et la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir doré, partant de la chaussure, se croisaient sur ses chausses étroites et montaient jusqu'à ses genoux; il appuyait ses souliers éperonnés sur des étriers dorés; sa longue épée à poignée d'or et à fourreau de toile blanche[R], était suspendue à son baudrier, superbement brodé; en guise de houssine il tenait à la main une canne de bois précieux, à pomme d'or ciselé, sur laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux épuisé s'appuyait; il avait l'air sinistre; il devait ressembler à son royal père, le tueur d'enfants. À sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de guerre, se tenait l'évêque Cautin; il regardait de temps à autre Chram en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il détestait Chram, celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme. À la gauche du prince venait le Lion de Poitiers, ce scélérat endurci, qui, avec Imnachair et Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinité de perdition qui eût perdu Chram s'il n'eût été, ainsi que disent les prêtres, damné dans le ventre de sa mère. Insolence et luxure, dédain railleur et froide cruauté, étaient si profondément empreints sur les traits du Lion de Poitiers, le Gaulois renégat, que sur les os de sa face, cent ans après sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et cruauté.

Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques à manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses étroites et des bottines de cuir préparé, avec le poil en dessus. Derrière Chram et ses amis venaient son sénéchal, le comte de ses écuries, son majordome, son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison royale. Après ces personnages s'avançait sa truste, formée de ses leudes et antrustions armés en guerre; leurs casques ornés de panaches, leurs cuirasses, leurs jambards brillants et polis étincelaient aux rayons du soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaçons; les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers peints et dorés se balançaient, suspendus à l'arçon de leur selle. Autant cette suite royale était fringante, autant la troupe des leudes du comte était misérable, grotesque et piètrement armée; un assez grand nombre de ses hommes portait des armures, mais incomplètes et rouillées; d'autres, seulement vêtus de casaques de peaux de bêtes, coiffaient militairement un casque bossué; d'autres, possesseurs d'une cuirasse, avaient la tête couverte d'un bonnet de laine; les épées, non moins rouillées que les cuirasses, étaient, pour la plupart, veuves de leur fourreau; souvent cet étui guerrier était raccommodé avec des ficelles, et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son écorce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs cavaliers. Le temps des labours n'étant pas encore venu, bon nombre des compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des traîneurs de charrue, bridés avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien de plus réjouissant que de voir déjà quels regards envieux et farouches les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels regards insolents et moqueurs cette fière truste royale jetait sur la troupe du comte, troupe sauvage et dépenaillée. Derrière les gens de guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves à pied, conduisant des chariots attelés de boeufs ou des chevaux lourdement chargés, chevaux et chariots que les habitants du pays traversé par le roi et sa truste, étaient forcés de fournir gratuitement[S].

Le comte Neroweg s'avança seul, à cheval, vers son royal hôte, qui, arrêtant aussi sa monture, dit à Neroweg:

--Comte, en allant de Clermont à Poitiers j'ai voulu m'arrêter un ou deux jours dans ton burg.

--Que ta gloire[T] soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en partie composé de terres saliques: je les tiens de mon père, qui les tenait autant de son épée que de la générosité de ton aïeul Clovis... C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bénéficiers du roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir.

--Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la peine qu'on la courtise?

--Mon favori qui te demande, à sa manière, si ta femme est belle,--dit Chram en faisant signe au Gaulois renégat de se modérer,--mon favori, le Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant.

--Alors, je répondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et malade et ne sortira point de chez elle...

--Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?...

--Comte, ne te fâche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami est d'un naturel plaisant.

--Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori... Allons au burg.

--Marchons, comte.

L'on s'avance vers le burg et l'on cause.

--Comte, avoue à notre royal maître Chram qu'en tenant ta femme renfermée tu caches ton trésor de crainte qu'on te le prenne!...

--Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi d'un joyeux esprit.

--Roi, tu choisis des amis très-gais, ce me semble.

--Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la dénicherons... c'est le nôtre... Pour un bon larron, il n'y a pas de cachette.

--Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute?

--Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair.

--Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce que fait le larron lorsqu'il a déniché la cachette qu'il cherche?

--Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons déniché cette belle, car nous la dénicherons, aussi vrai que je suis le Lion de Poitiers!

--Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays d'Auvergne,--s'écria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau, comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de lion!...

--Oh! oh! comte, tu parles résolument! est-ce cette brillante armée qui est sur tes talons qui te donne cette audace?--répondit le favori du roi en montrant du geste les leudes dépenaillés de Neroweg.--Si cette bande vaut ce qu'elle paraît, nous sommes perdus!

Deux ou trois des leudes du comte qui s'étaient peu à peu rapprochés, ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram, murmurèrent tout haut d'un air farouche:

--Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg!

--Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux!

--Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe!

L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant allusion à leur grossier équipement:

--Sont-ce là des esclaves de charrue déguisés en guerriers? ou des guerriers déguisés en esclaves de charrue?

La truste royale répondit à cette plaisanterie par de grands éclats de rire; déjà de côté et d'autre on se regardait d'un air de défi, lorsque l'évêque Cautin s'écria:

--Mes chers fils en Christ, moi, votre évêque et père spirituel, je vous engage au calme et à la paix...

--Comte,--dit gaiement Chram à Neroweg,--défie-toi de ce luxurieux et hypocrite évêque... Ne le laisse pas, ce bon apôtre, donner seul à seul les eulogies à ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vénus des païens, tout saint homme qu'il est!

--Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire; mais comme évêque, j'ai droit à ton respect.

--Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres évêques vous êtes presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois.

--Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des évêques en Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu, et nos richesses le bien des pauvres?...

--Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dégonflées, grosse belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la coquille! tu dis cette fois la vérité... Oui, vos richesses sont le bien des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac!

--Glorieux roi, je t'ai accompagné jusqu'au burg de mon fils en Christ, le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais, mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte religion catholique et apostolique.

--Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-être verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations, vous évêques, avec qui nous avons partagé notre conquête; vous que nous avons enrichis, vous de qui nous avons été les hommes d'armes!

--Nos hommes d'armes, à nous, hommes de paix! Tu te trompes, ô roi! nos seules armes sont nos prédications!...

--Et quand les peuples se moquent de vos prédications, comme ont fait les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez extirper leur hérésie par le fer et par le feu!

--Et de cela gloire à Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres contre les hérétiques, ont gagné un immense butin, fait triompher l'orthodoxie et arraché des âmes aux flammes éternelles, en les ramenant au giron de la sainte Église.

Celui qui eût assisté à ce souper de la villa épiscopale, où l'évêque avait convié Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tête à tête avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait point la dignité dans son langage; mais en présence de Chram, effronté railleur qu'il détestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince et à ses favoris, aussi impudents que lui, du moins à leur suite, beaucoup plus dévotieuse; puis, autre grave appréhension pour Cautin et pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de ses amis ne vînt altérer la naïve et fructueuse crédulité de Neroweg, dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la peur du diable dont était possédé son fils en Dieu. Du coin de l'oeil l'évêque voyait le comte sournoisement écouter, d'un air à la fois satisfait et effrayé, les insolentes railleries de Chram, se demandant sans doute si lui, Neroweg, n'était pas bien sot de croire à la puissance miraculeuse de l'évêque et de payer si cher les absolutions de ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup. Habitué à observer les signes précurseurs des orages, si fréquents et si subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant d'autres prêtres, de ses connaissances atmosphériques pour épouvanter les simples[U]; le prélat remarquait donc depuis quelque temps une nuée noire, qui d'abord à peine visible et formée sur la cime d'un pic à l'extrême horizon, s'approchant rapidement, devait bientôt s'étendre et obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin, à une nouvelle insolence de Chram sur les fourberies épiscopales, répondit en tâchant de calculer et de mesurer la longueur de sa réplique sur la marche de l'orageuse nuée qui s'avançait:

--Ce n'est point à un serviteur indigne, à un humble ver de terre comme moi de défendre en ce moment l'Église du seigneur Dieu; il a sa grâce et ses miracles pour convaincre les incrédules, ses châtiments célestes pour punir les impies; aussi, malheur à qui oserait ici, à la face de ce soleil qui brille en ce moment sur nos têtes d'un si vif éclat,--ajouta l'évêque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur à qui oserait, à la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous juge et nous châtie; malheur à qui oserait insulter à sa Divinité dans la personne sacrée de ses évêques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui l'ose?--continua Cautin d'une voix menaçante;--y a-t-il ici quelqu'un, roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majesté divine?

--Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci à toi, Cautin, évêque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, avait parfois du bon; mais ses hardies paroles firent frémir l'assistance, la truste royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux à ces bons catholiques de casser une houssine sur le dos d'un évêque, eût-il, à l'instar de Cautin, enfermé son prochain tout vivant dans le sépulcre d'un mort. Une stupeur profonde succéda à la menace du Lion de Poitiers; Chram lui-même parut effrayé de l'audace de son favori... Cautin, d'un coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'écria-t-il, feignant une sainte horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de défi, brandissait toujours sa houssine:

--Malheureux impie, aie pitié de toi-même... le Seigneur Dieu a entendu ton blasphème... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de ténèbres! vois ces signes précurseurs du courroux céleste!... À genoux, chers fils! à genoux! votre père en Dieu vous l'ordonne... Priez pour apaiser le courroux de l'Éternel soulevé par un épouvantable blasphème!...

Et Cautin descendit précipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla pas: debout et les mains levées vers le ciel, comme un prêtre officiant à l'autel, il semblait conjurer la colère céleste.

À la voix de l'évêque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrayés des approches de cet orage inattendu, se jetèrent à genoux; la plupart des hommes de sa truste sautèrent à bas de leurs montures, et s'agenouillèrent aussi, non moins épouvantés que les autres, à la vue du soleil presque subitement obscurci au moment où le Lion de Poitiers avait menacé l'évêque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers à genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns de ses antrustions restèrent à cheval, semblant hésiter, par orgueil, à obéir aux ordres de l'évêque... Alors celui-ci, d'un geste impérieux et d'un accent menaçant, s'écria:

--À genoux! ô roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant l'Éternel pour apaiser son courroux... À genoux donc, ô roi! à genoux, toi et tes favoris!...

--Oses-tu me commander, à moi?--s'écria Chram le visage pâle de rage, voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'évêque.--Qui, de toi ou de moi fils de roi, est ici le maître, prêtre insolent?...

Un superbe éclat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit à souhait la fourberie de Cautin, qui reprit:

--À genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix grondante du Tout-Puissant irrité?... Veux-tu attirer sur nous tous une pluie de feu? Ô Seigneur Dieu, ayez pitié de nous! éloignez de nous ces cataractes de lave ardente que, dans votre colère contre les impies, vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-être aussi sur nous, pauvres pécheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irréprochables devant votre majesté, ô Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et repentants... Ayez pitié de nous, ô Tout-Puissant!...

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs éblouissants, portèrent à son comble l'épouvante de la suite de Chram; lui-même, malgré son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte; cependant son orgueil répugnait encore à se soumettre aux ordres de l'évêque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaçants, s'élevèrent parmi sa truste et ses esclaves.

--À genoux, notre roi... à genoux!...

--Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, être brûlés par le feu du ciel à cause de ton impiété et de celle de tes favoris.

--À genoux, notre roi... à genoux!... Obéis à la parole du saint évêque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche...

--À genoux, roi... à genoux!...

Chram céda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de donner un exemple public de rébellion contre les évêques, dont la toute-puissance abrutissante venait si bien en aide à la conquête. Chram, maugréant et blasphémant entre ses dents, descendit donc de cheval, faisant signe à ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui lui obéirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui, à genoux.

Seul, à cheval, et dominant cette foule craintive agenouillée, le Lion de Poitiers, le front intrépide, la lèvre sardonique, bravait les roulements du tonnerre qui redoublait de fracas.

--À genoux!--crièrent les voix de plus en plus irritées,--à genoux, le Lion de Poitiers!...

--Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par ses menaces sacriléges à l'égard du saint évêque, refuse seul d'obéir...

--Ce blasphémateur va attirer sur nous un déluge de bitume et de feu...

--Mes fils, mes chers fils!--s'écria Cautin, seul debout, comme le Lion de Poitiers était seul à cheval,--préparons-nous à la mort! un seul grain d'ivraie suffit à corrompre un muid de froment... un seul pécheur endurci va peut-être causer notre mort, à nous autres justes... Résignons-nous, mes chers fils... que la volonté de Dieu soit faite... peut-être nous ouvrira-t-il son saint paradis!

La foule épouvantée fit entendre des cris de plus en plus courroucés contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune à cet insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godégisèle, se leva à demi, tira son épée, et s'écria:

--À mort l'impie! son sang apaisera la colère de l'Éternel!...

--Oui, oui... à mort!--crièrent une foule de voix furieuses, à peine dominées par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables encore par l'écho des montagnes.

Le ciel semblait véritablement en feu, tant les éclairs se succédaient, rapides, enflammés, éblouissants... Les plus braves tremblaient, le roi Chram lui-même regrettait d'avoir raillé l'évêque... Aussi, voyant le Lion de Poitiers, toujours imperturbable, répondre par un geste de dédain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit à son favori:

--Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer l'évêque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va peut-être tomber sur nous...

Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prévoyant le sort qu'une plus longue résistance lui devait attirer, il céda, en grinçant des dents, aux ordres de Chram, descendit de cheval après une dernière hésitation, et tomba à genoux en montrant le poing à Cautin... Alors l'évêque, jusque-là toujours debout au-dessus de cette foule frappée de terreur et de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris, ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouillés, et se dit, savourant sa victoire:

--Oui, roi, les évêques sont plus rois que toi! car te voici à mes pieds, le front dans la poussière...

Puis il s'agenouilla lentement en s'écriant d'une voix éclatante:

--Gloire à toi. Seigneur! gloire à toi!... L'impie rebelle, saisi d'une sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dévorant est devenu, devant ta majesté divine, plus craintif que l'agneau... Apaise ta juste colère, ô Seigneur! aie pitié de nous tous, agenouillés ici devant toi... dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel... éloigne la nuée de feu que l'endurcissement d'un pécheur avait attirée sur nos têtes... daigne ainsi manifester, ô Tout-Puissant! que la voix de ton serviteur indigne, l'évêque Cautin, est montée jusqu'à toi... jusqu'à toi, qui, grâce à un ineffable miracle, as dernièrement permis à ton oint de contempler ta face éblouissante au milieu de tes séraphins et de tes anges et archanges!...

Le prélat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant ses actions de grâces et de merci sur l'apaisement progressif de l'orage, de même qu'à son approche il avait gradué ses paroles menaçantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de la voix courroucée de l'Éternel enfin calmé dans sa colère... Après quoi, le ciel s'éclaircit, les nuages se dissipèrent, le soleil de juin rayonna de tout son éclat, et la truste royale, aussi rassérénée que le ciel, se mit en marche vers le burg, chantant à pleine poitrine:

«--Gloire! gloire éternelle au Seigneur!...

»--Gloire! gloire à notre bienheureux évêque!...

»--Il a détourné de nous, par un miracle, le feu du ciel...

»--L'impie a courbé son front rebelle...

»--Gloire! gloire au Seigneur!...»


Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux à l'écurie, que d'autres plaçaient, sous une vaste grange à demi remplie de fourrage, les chariots et les bâts, encore chargés de leurs fardeaux, ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube. Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui dit:

--Mène-moi dans un endroit où nous puissions parler en secret. Tu dois avoir une chambre où tu gardes tes trésors? allons-y...

Neroweg se gratta l'oreille sans répondre; se souciant peu sans doute d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant l'hésitation du comte, reprit:

--S'il y a dans ton burg un endroit plus retiré que ta chambre aux trésors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux.

--Non... non... viens dans ma chambre aux trésors... Permets seulement que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors à l'écart l'un de ses leudes, lui dit:

--Bertefred et toi, Ansowald, bien armés tous deux, vous resterez à la porte du réduit où je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prêts à accourir à mon premier appel.

--Que crains-tu?

--La race du glorieux Clovis a beaucoup de goût pour le bien d'autrui, et quoique mes coffres soient fermés à triple serrure et bardés de fer, j'aime autant à vous savoir, toi et Bertefred, derrière la porte.

--Nous y serons.

--Dis, de plus, à Rigomer et à Bertéchram de se tenir, armés aussi, à la porte du gynécée; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de s'introduire auprès de Godégisèle, et appellent à l'aide... Je me défie du Lion de Poitiers, audacieux sacrilége qui ce matin a osé braver le feu du ciel, attiré sur nous par ses impiétés... Les deux autres favoris de Chram ne me semblent ni moins païens ni moins luxurieux que ce lion farouche; je les crois, à eux trois, capables de tout... comme leur royal maître... As-tu compté le nombre des gens armés qui accompagnent ce Chram?

--Il n'a amené ici que la moitié de ses leudes... de ses antrustions, comme s'appellent ces hautains qui semblent nous dédaigner, nous autres, parce qu'ils sont les fidèles du fils d'un roi... Ne les valons-nous pas?... quoique leur peau soit tarifée à six cents sous d'or de Wirgelt et la nôtre à deux cents sous seulement[V].

--Tout à l'heure,--ajouta Bertéchram,--ils avaient l'air de manger du bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils étaient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et d'étain...

--Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de m'en dérober quelque pièce.

--Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici à ce soir, si ces insolents nous continuent leurs dédains.

--Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram.

--Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous échauffez pas, chers amis... Si l'on se querelle à table on cassera la vaisselle, et il me faudra la remplacer.

--Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle.

--Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes... Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille à la porte du gynécée.

--Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants après, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls dans la chambre des trésors.

--Comte, quelle est la valeur des richesses renfermées dans ces coffres?

--Oh! ils contiennent peu de chose, très-peu de chose... Ils sont fort grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: «Il est toujours bon de se précautionner d'un grand pot et d'un grand coffre...» mais ils sont presque vides...

--Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-être la valeur qu'ils renferment.

--Tu veux railler?

--Comte, je désire augmenter au delà de tes espérances ta puissance et tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinité!

--Alors je te crois, car après le miracle de ce matin tu n'oserais, en te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le feu du ciel... Mais pourquoi désires-tu me rendre si puissant et si riche?...

--Parce qu'à cela, moi, j'ai intérêt.

--Tu me persuades.

--Veux-tu avoir des domaines égaux à ceux du fils du roi?

--Je le voudrais.

--Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres à moitié vides, dis-tu, cent coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patères, de bassins, d'armures, d'étoffes précieuses?

--Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais!

--Au lieu d'être comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner toute une province, être enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux le désirer?

--Tu me jures, par l'indivisible Trinité, que tu parles sérieusement?

--Je te le jure!

--Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin, à qui j'ai une dévotion particulière?

--Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres sont très-sérieuses.

--Alors, explique-toi.

--Mon père Clotaire, à cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi à la place de mon père... Plusieurs ducs et comtes des contrées voisines sont entrés dans mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?

--Et tes frères Charibert, Gontran, Chilperik et Sigibert? ils ne te laisseront pas le royaume de ton père à toi tout seul?

--Je ferai tuer mes frères...

--Par qui?

--Tu le sauras plus tard.

--Chram, ce sont là, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir soi-même... pour être assuré qu'elles réussissent...

--Tu dis cela, comte, à cause de ton frère Ursio tué de ta main...

--Notre grand roi Clovis, ton aïeul, et ses fils ne se sont-ils pas toujours ainsi eux-mêmes, et selon leur besoin, défaits de leurs plus proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai payé...

--Tu as gardé l'héritage?

--J'en ai abandonné au moins un quart à l'Église et à mon patron, l'évêque Cautin, pour racheter le meurtre...

--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'héritage.

--Tiens! si je n'avais pas dû gagner à la mort d'Ursio, je ne l'aurais pas tué... je ne lui en voulais pas...

--Et moi, je n'en veux pas non plus à mes frères... seulement je désire être seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, réponds, veux-tu t'engager, par serment sacré, à combattre pour moi à la tête de tes hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, à te faire duc d'une province à ton choix et à t'abandonner les biens, les trésors, les esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...

--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes leudes et de mes hommes, que nous obéirons à ta bouche, ainsi que nous disons en Germanie?

--Oui, telle est ma demande.

--Mais ton père? mais ton père?...

--Déjà sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le massacrer... sais-tu cela?

--Le bruit en est venu jusqu'ici.

--Mon projet est donc de faire tuer mes frères, de dire que mon père est mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule à sa place[X]...

--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son armée?

--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tué ses neveux et pillé les trésors de son frère Clodomir?...

--Je ne te blâme point en ceci... je pense à ce qui peut m'advenir, à moi...

--À toi, comte?

--Si dans ta guerre contre ton père tu as le dessous, et que je m'en sois mêlé, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai dépouillé comme traître des terres que je tiens à bénéfices; il ne me restera que mes terres SALIQUES...

--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?

--Je préférerais cela de beaucoup... Mais écoute, Chram; que les comtes et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi contre ton père, alors moi et mes hommes nous obéirons à ta bouche... mais je ne me déclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront ouvertement déclarés en armes les premiers...

--Tu veux jouer à coup sûr?

--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...

--Soit... alors échangeons nos serments.

--Attends, roi...

--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins le couvercle relevé, que je voie tes trésors...

--Je t'assure qu'il n'y a presque rien là dedans, et le peu qu'il y a craint fort la poussière.

--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique boîte à Évangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or, rubis, perles et escarboucles... Où as-tu pillé cela?

--Dans une villa de Touraine: le cahier d'Évangile qui est dedans est tout écrit en lettres d'or...

--C'est la boîte qui est superbe... j'en suis ébloui...

--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet Évangile à tenir nos promesses...

--J'y consens... Or donc, sur les saints Évangiles que voici, moi, Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacrée en Germanie, «que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et tes leudes, qui regardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'établir roi sur vous, et que je m'y établisse, je te ferai duc d'une grande province à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trésors du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...»

«--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure sur les Évangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du côté de ton père, se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'établir roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes, pour que tu t'établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Neroweg, si je manque à mon serment!...»

--Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Chram, si je manque à mon serment!...

--C'est juré...

--C'est juré...

--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus près cette magnifique boîte à Évangile...

--Excuse-moi... cette boîte craint terriblement la poussière...

--Comte, je n'ai vu personne de comparable à toi pour ouvrir et fermer prestement un coffre...

--C'est toujours afin que la poussière n'y entre point.

--À cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te parler sans détour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre frères, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.

--Le glorieux Clovis, ton aïeul, procédait toujours de cette façon lorsqu'il jugeait bon de joindre à ses possessions un royaume ou un héritage; il préférait tuer d'abord... et prendre ensuite.

--Mon père Clotaire aussi professait cette opinion; il commençait par tuer les enfants de son frère Clodomir, afin de s'emparer ensuite de leur héritage.

--D'autres, comme ton oncle Théodorik, prenaient d'abord et tuaient ensuite... C'était mal avisé... on dépouille plus facilement un mort qu'un vivant...

--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes frères moi-même...

--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?

--Deux d'entre eux sont très-vigoureux; moi, je suis faible et usé; et puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grâce; ils se défient de moi.

--Il est vrai que mon frère Ursio n'avait pas de moi la moindre défiance... Il était si jeune encore!

--J'ai déjà trois hommes déterminés à ces meurtres: ce sont des hommes sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrième.

--Où le trouver?

--Ici...

--Dans mon burg?

--Oui, peut-être...

--Explique-toi...

--Sais-tu pourquoi l'évêque Cautin, qui ne m'aime guère, m'accompagne?

--Je l'ignore...

--C'est que l'évêque a grand'hâte de juger, de condamner et de voir supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rôtir l'évêchesse comme sorcière...

--Je ne te comprends pas, Chram. Ces scélérats et les deux femmes, leurs complices, doivent être, lorsqu'ils seront guéris, et ils le sont, conduits à Clermont pour y être jugés par la curie.

--D'après des bruits très croyables, qui nous sont parvenus, l'évêque craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulève pour délivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cité; les noms de l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave et vagabonde; elle se pourrait révolter pour arracher ces maudits au supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien à craindre de pareil.

--Cette rebellion peut être à redouter, en effet, de la populace de Clermont.

--J'ai donc promis à l'évêque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram, roi pour mon père en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-même de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugés, condamnés et suppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier...

--Si mon bon patron l'évêque Cautin est de cet avis, je le partage... Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais, je crois, vingt sous d'or, plutôt que de voir ces scélérats échapper à la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le meurtre de tes frères?

--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre était guéri de ses blessures?

--Oui.

--C'est un homme résolu?

--Un démon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon patron.

--Crois-tu que si l'on disait à ce démon, après qu'il aura été condamné à un supplice terrible: «Tu auras ta grâce, à la condition d'aller tuer ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de profit...» il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...

--Chram, cet endiablé Ronan et sa bande ont tué neuf de mes plus vaillants leudes; ils ont pillé, incendié la villa de l'évêque, et il faut que je la reconstruise à mes frais, selon que l'a dit l'Éternel de sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au paradis, ce Vagre n'échappera pas au supplice dû à ses crimes!...

--Qui te dit le contraire?

--Tu parles de lui faire grâce pour...

--Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi on l'écartelle ou on le coupe en quartiers... Ah! cela te fait rire...

--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de faux or, dont ton aïeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices, hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de fer... hi! hi!...

--Les hommes déterminés sont rares; si ce Vagre mène l'affaire à bonne fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frères sont tués... et leur mort assure la réussite de mes projets... Ton intérêt comme le mien est de nous servir de ce Vagre...

--Mais l'évêque, qui exprès vient ici pour jouir du supplice de ce bandit; l'évêque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas à accorder la grâce de ce Ronan.

--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rôtir l'évêchesse, et supplicier l'ermite laboureur, qu'il exècre non moins que le Vagre...

--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?

--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir après le meurtre?...

--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?

--Tu peux assembler ton mâhl dans deux heures?

--Oui.

--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain... d'ici à demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'évêque tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira près de Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons à l'évêque: Le Vagre s'est enfui...

--Hi... hi!...

--De quoi ris-tu?

--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi! hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi il sera écartelé... hi! hi! hi!...

--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront assurés; car si je ne trouvais pas au plus tôt un quatrième homme déterminé comme ce Vagre, il me resterait toujours un frère, et un frère, aussi bien que quatre, peut prétendre au royaume de mon père... Réponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?

--Oui, oui... et puis cette idée des cent coups de barre de fer... hi! hi! hi!...

--Ainsi ton mâhl sera dans deux heures assemblé?

--Dans deux heures il le sera.

--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi les seigneurs franks, fait tel par l'amitié de Chram, roi de toute la Gaule!...


Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme à barbe et à cheveux gris, âgé de cinquante-huit à soixante ans, mais aussi alerte et vigoureux que dans la maturité de l'âge, portant la saie gauloise, un bissac sur ses épaules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses, vient de la forêt; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte Neroweg. Cet homme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui, dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a une cage où est enfermé un singe, et, au moyen d'une longue et forte chaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraît d'ailleurs un paisible compagnon de route; il suit son maître aussi docilement qu'un chien. Le bateleur s'arrête un instant au sommet de ce chemin montueux, d'où l'on découvre la plaine et la colline où est bâti le burg; à ce moment, deux esclaves à tête rasée, courbés sous le poids d'un lourd fardeau, suspendu à une rame de bateau, dont chaque extrémité repose sur l'une de leurs épaules, s'avancent par un sentier, qui, à quelques pas de là, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il hâte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu rassurés sans doute à la vue de l'ours qui suit son maître, s'arrêtent court.

--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point méchant; il est fort apprivoisé.

L'appelant alors tout en raccourcissant sa chaîne:

--Viens ici près de moi, Mont-Dore!

À cet ordre, l'ours répondit en s'approchant et s'asseyant modestement sur son train de derrière; puis il leva d'un air soumis la tête vers son maître, qui, debout devant lui, le cachait à demi aux esclaves... Ceux-ci, rassurés, reprirent leur marche et firent quelques pas au devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, à une certaine distance de lui et de son ours.

--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit là-bas, enceinte d'un fossé?

--C'est le burg du comte Neroweg, notre maître.

--Est-il au burg, aujourd'hui?

--Il y est en grande et royale compagnie.

--En royale compagnie?

--Chram, le fils du roi des Franks, y est arrivé ce matin avec sa truste; nous venons de l'étang pêcher cette charge de poissons pour le souper de ce soir.

--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voilà une bonne aubaine pour un pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on me laissera entrer au burg?

--Oh! nous ne savons... aucun étranger ne passe ordinairement le fossé du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est très-défiant, et le pont gardé durant le jour est retiré chaque soir.

--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de bêtes, et le seigneur comte s'est amusé à les voir.

--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement à son royal hôte...

--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs à attendre l'amusement de demain.

--Lequel?

--Le supplice des quatre condamnés d'aujourd'hui: Ronan le Vagre, l'ermite laboureur, moine renégat en Vagrerie; une petite esclave, leur complice, et l'évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de notre bienheureux évêque Cautin.

--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont été condamnés aujourd'hui?

--Le mâhl s'est assemblé tantôt, le fils du roi et notre saint évêque y assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont été d'abord mis à la torture...

--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?

--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.

--Alors, pourquoi la torture?

--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.

--Mais notre saint évêque a prétendu qu'une vérité arrachée par la torture était plus certaine, puisque c'était comme le jugement de Dieu... Alors personne n'a osé aller contre la volonté du saint homme.

--Aussi l'on a plongé, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite dans l'huile bouillante... et ils ont avoué une seconde fois.

--Puis on a été obligé de les porter dans l'ergastule, car ils ne pouvaient plus marcher.

--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera, dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes de Ronan le Vagre...

--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?

--N'a-t-il pas, le sacrilége! à la tête de sa bande, incendié, pillé la villa épiscopale de notre bienheureux évêque Cautin...

--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait osé commettre un pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises à la torture?

--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres exterminés.

--Quant à l'évêchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre saint évêque a dit: «Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcière, peut-être elle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu'elle reste en pleine santé, afin qu'elle ne perde rien des tourments de demain.»

--Votre évêque est très-judicieux, mes amis... et où ces scélérats attendent-ils la mort?

--Dans le souterrain du burg.

--Toute fuite leur est, j'espère, impossible, à ces damnés?

--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils ne pourraient faire un pas à cause des suites de leur torture.

--J'oubliais cela, mes amis.

--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain aussi dur que roche; cette cave est fermée par une grille de fer à barreaux gros comme le bras, et toujours gardée par une troupe d'hommes armés.

--Grâce à Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits échappent à leur supplice... Je vois que vous n'êtes pas de ces mauvais esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.

--Les Vagres sont des démons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au dernier; ce sont les ennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks, nos seigneurs.

--Votre maître est donc humain pour vous?

--Il est d'autant meilleur maître, nous a dit son clerc, qu'il nous fait plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...

--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut... J'espère que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, résignés à leur sort?

--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints évêques, haïssent nos seigneurs les Franks, et se révoltent d'être en esclavage; mais nous les dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons, nous les faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l'enfer éternel!...

--Vous êtes, je le vois, des compagnons vraiment chrétiens, et ces mauvais esclaves-là ne sont pas, je l'espère, en grand nombre parmi vous, au burg?

--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-être, sur cent que nous sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.

--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, à moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi peuplée d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me précédez au burg, annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse pénétrer dans l'enceinte.

--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome décidera...

Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant déposé leur filet de pêche, rempli de gros poissons d'étang que l'on voyait frétiller encore à travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et se dirigèrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière, jeta sa tête à ses pieds, et s'écria:

--Sang et massacre! ils brûleront demain ma belle évêchesse!... Et Ronan! notre brave Ronan! supplicié aussi!... Souffrirons-nous cela, vieux Karadeuk?

--Je vengerai mes fils... ou je mourrai près d'eux!... Ô Loysik! ô Ronan! torturés... torturés!... et demain, la mort!...

--Aussi vrai que le souvenir de l'évêchesse me brûle le coeur! la torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrivée de ce Chram avec ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu d'être conduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan et l'évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg... au lieu d'être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frère sont impotents; les leudes de Chram, réunis à ceux du comte et à ses gens de pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle évêchesse, combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais comment nous sortirons de ce guêpier, je veux devenir véritablement ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis à cette heure... Ah! celui-là qui m'eût dit, lorsque déguisé, comme tant d'autres, en bestial, je fêtais les saturnales de la nuit de janvier... celui-là qui m'eût dit: Mon joyeux garçon, tu fêteras les kalendes d'hiver en plein été, j'aurais répondu: Va, bonhomme, ce jour-là il fera chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un four brûlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... à quoi penses-tu?

--À mes fils... Que faire... que faire?...

--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain, brûlée!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie été séparé d'elle dans les gorges d'Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut des chênes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue morte ou prisonnière... Notre déroute était complète, impossible à moi de m'assurer du sort de ma maîtresse, trop heureux de pouvoir, avec quelques-uns des nôtres, échappés au massacre, m'enfoncer au plus profond de la forêt, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du Mont-Dore, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au bout de quelques jours, retrouvés là une douzaine de notre bande, et bientôt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois ans... Alors, tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite esclave et de l'évêchesse... C'est étrange, ce que je ressens pour cette vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'évêque; il n'est pas en Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant je ne sais quel hasard nous jetterait, l'évêchesse et moi, dans un coin de terre ignoré, que là, je vivrais, je crois, près d'elle, dix ans, vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hébête!... Au diable le chagrin! il faut agir!...

--Oh! mes fils! mes fils!...

--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'évêchesse, que donner ma peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu le sais, lorsque tu nous as conté ton projet, et que le personnage de l'ours a été proposé à un garçon de bon vouloir, je me suis offert, vous disant qu'autrefois, à Beziers, j'étais d'autant plus forcené pour les déguisements des kalendes, que les prêtres les défendaient[Z], et que dans ces saturnales je figurais surtout l'ours à s'y méprendre; je fus tout d'une voix acclamé ours en Vagrerie, et... mais tu trouves peut-être que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'étourdit... car lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens stupide!...

--Loysik! Ronan! suppliciés demain... non, non... ciel et terre! non!...

--Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et l'évêchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de belle taille, assez obligeant pour me prêter sa tête, son justaucorps et ses chausses. J'ai emporté ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les cimes du Mont-Dore... À bon veneur, bonne chance; presque aussitôt je rencontre un compère de ma taille; me prenant sûrement pour un ami, il accourt à moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gâter son bel habit à coups de hache, je lui plante mon couteau sous l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il tuait ses petits-neveux... Après quoi, j'ai soigneusement déshabillé mon obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre, taillés pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici redescendus dans le plat pays, déterminés à tout pour sauver tes deux fils, la petite esclave et mon évêchesse... Résumons-nous donc, car le calme me revient... Que faire? Nous avions songé à nous introduire dans la ville de Clermont pendant la nuit qui devait précéder le jour du supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du peuple ami des Vagres... À ce projet, il faut renoncer, ainsi qu'à l'idée de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait conduit les prisonniers à Clermont... C'était pour tâcher de nous renseigner sur le moment de leur départ et sur leur route, que nous devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre déguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachés à la lisière de la forêt; ils y sont, prêts à se rendre avec nous à Clermont ou sur la route, ou même à s'approcher cette nuit des fossés du burg, si nous donnons à ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui s'est passé aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes de guerre rassemblés au burg ruinent tous nos projets... que faire?... Voici longtemps que tu réfléchis, mon vieux Vagre... as-tu décidé quelque chose?

--Oui, viens...

--Au burg? mais il fait jour encore...

--La nuit sera noire avant notre arrivée.

--Quel est ton projet?

--Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens...

--Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque?

--Quelle casaque?

--Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de défectueux dans la jointure de la fourrure de mon cou à celle de ma tête; ce capuchon cachera aussi à demi ma figure d'ours, car ces Franks seront peut-être plus clairvoyants que ces deux esclaves hébêtés...

Pendant que l'amant de l'évêchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tiré de son bissac une casaque roulée: le faux ours l'endossa; elle traînait jusqu'aux pattes de derrière, et le capuchon, à demi rabattu sur les yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et des cuisses, découverte par l'écartement des deux pans du vêtement, paraissait tout entière. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi costumé; il devait, foi de Vagre, donner fort à rire, après boire, aux hôtes du comte Neroweg.

--Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant des gorges d'Allange j'ai ramassé sur le champ de bataille... Vois, sur la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravés sur le fer: Amitié, communauté... Amitié, c'est un bon présage... L'amitié, comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! délivrer du même coup son ami, sa maîtresse!...

--Viens, viens... Ô Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous mourrons tous trois!...


Lorsqu'il y a cinq siècles et plus, les Romains possédaient la Gaule conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les ergastules, où la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchaînés; voyez plutôt ce souterrain, antique dépendance du camp romain; la brique et le ciment sont encore tellement liés entre eux, qu'ils forment un seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir, parviendraient à peine à pratiquer une ouverture dans les parois de cette prison; la voûte, basse et cintrée, est fermée par d'énormes barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks armés de haches: les uns debout, les autres assis ou couchés sur la terre; de temps à autre ils jettent un regard d'envie du côté du burg, situé à cinq cents pas de là; mais le bâtiment principal est caché à la vue des Franks par la saillie des granges et des écuries, bâties en retour du logis seigneurial, où ces constructions s'appuient.

Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du côté du burg, des regards d'envie? parce que arrivent jusqu'à eux, à travers les fenêtres ouvertes, les cris des buveurs avinés, et, par intervalle, le bruit des tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte Neroweg, qui ce soir-là, de son mieux, fête Chram, son royal hôte.

Une lampe de fer, abritée par la saillie du cintre de l'antique ergastule, éclaire les abords du souterrain et en dedans son entrée.

Des pas se font entendre... un leude paraît suivi de plusieurs esclaves, portant des paniers et des craches.

--Enfants! voilà de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur froment. Mangez, buvez, tous doivent être ici, aujourd'hui, en liesse... le fils du roi visite notre burg!

--Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il apporte!...

--Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge d'ici!...

--Oh! ces chiens ne remuent pas plus là dedans que s'ils étaient endormis pour jamais sous la terre froide, où ils seront demain... Ne crains donc rien, Sigefrid.

--Hormis le seigneur roi, le seigneur évêque ou Neroweg, quiconque approcherait de cette grille pour parler aux condamnés...

--Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et tranchantes...

--Au moindre événement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et en un instant nous sommes ici.

--Bonnes précautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retiré, de plus, la bourbe des fossés est si profonde, qu'un homme qui tenterait le passage disparaîtrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'étrangers dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de trois cents hommes armés... qui donc tenterait de délivrer ces chiens de prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher qu'un lièvre à qui on a cassé les quatre pattes?... Encore une fois, Sigefrid, les précautions sont bonnes à prendre, nous les prendrons, mais elles seront vaines...

--Veillez toujours soigneusement jusqu'à demain, jour du supplice de ces maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit à passer.

--Et nous la passerons joyeusement à boire et à chanter!

--Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid?

--Le soleil de mai pompe moins avidement la rosée que nos buveurs les tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les abîmes des ventres... déjà l'on ne parle plus, l'on crie; tout à l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient d'abord la petite bouche, mais à cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, après tout, de bons et gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrités contre eux; cette rivalité s'est noyée dans le vin, et tout à l'heure, dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets, embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon.

--Ah! ah! ah!... la bonne scène...

--Enfin, pour compléter la fête, on dit qu'on vient d'introduire dans le burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a proposé ce divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de faire entrer l'homme et les bêtes dans la salle du festin; on est allé les quérir, aux trépignements de joie des convives. Je me hâte de retourner à la maison pour avoir ma part de l'amusement...

--Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe!

--Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce côté l'homme et ses bêtes...

--Sigefrid, tu es un bon compagnon!

--Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!...

--Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant, à nous le vin, la cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons les pots à la santé du bon roi Chram et de Neroweg!


La lampe de fer, accrochée sous la saillie du cintre de l'antique ergastule, éclairait ses abords et les groupes de Franks, qui mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe éclairant aussi l'entrée du souterrain, fermé par des barreaux de fer, jetait sa rougeâtre et vacillante lumière sur les prisonniers gaulois, réunis non loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine de ténèbres.

Près de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couchée sur la terre, les mains croisées sur son sein de quinze ans, comme une morte que l'on va ensevelir, avait aussi la pâleur d'une morte; assise près d'elle, l'évêchesse, toujours belle, quoique pâlie et amaigrie, soutenait, sur ses genoux, la tête de l'enfant, et la contemplait avec des yeux de mère... Ronan, les jambes enveloppées de chiffons, les mains chargées de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouillé, est assis non loin des deux femmes, le dos appuyé aux parois du souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoyé que celui de l'évêchesse; l'ermite laboureur, garrotté comme son frère, dont il a partagé la torture, se tient assis près de lui, et semble ému des soins que prodigue l'évêchesse à la petite esclave, qui semble expirante.

--Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais brûlée vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tué!

--Pauvre petite! l'émotion de cette journée a épuisé ses forces... Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hélas! de plus en plus livide!

--Bénissons cette pâleur livide, belle évêchesse; elle annonce une mort prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas déjà sauvée des nouvelles brutalités du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car déjà je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beauté, pour le malheur et la honte qui t'avaient frappée si jeune, enfant innocente encore après ton déshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi et mon frère Loysik nous serons suppliciés demain, je redoute moins ce supplice que de te voir brûlée vive, puisque je serai mis à mort le dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me traînerais jusqu'à toi; oh! si je n'avais les mains enchaînées, je t'étoufferais d'une main prévoyante, de même que nos mères, les viriles Gauloises d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire à l'esclavage! Belle évêchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu étrangler doucement cette chère enfant? Le léger souffle de vie qui la soutient à peine serait si vite éteint!

--J'y ai déjà songé... Ronan, et je n'ose...

--Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... Écoutez bien: vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux fouettées de houssines!

--Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour moi, femme, là est le pire du supplice...

--Ton mari l'évêque le savait... comme il savait que la torture d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces nécessaires pour endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benoîtement épargnée tantôt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore ton mari l'évêque qui doit avoir imaginé ceci... lui, qui jadis inventa d'enfermer un vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction... Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram d'une lieue. Enfin, vous serez jetées dans le bûcher encore un peu vivantes... La torture est, tu le vois, finement graduée! et tu ne veux pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te décides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille... Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mères... mettant à mort les enfants qu'elles chérissaient... Mais quoi! tu hésites!... tes mains retombent!... tu pleures!...

--Je n'ose pas... je n'ose pas...

--Lâche coeur!!!

--Moi! lâche?... non... si elle était ma fille... je la tuerais...

--C'est juste, Odille est pour toi une étrangère... tu ne peux l'aimer assez pour te résoudre à la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik, pardonner à l'évêchesse ce manque de tendresse?... Après tout, elle n'est pas la mère de cette enfant!

À ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un léger soupir, sa tête se soulève à demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord Ronan... s'arrêtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit d'une voix faible:

--Ronan... la nuit est-elle déjà passée, que voici le jour?

--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clarté de la lampe qui brûle au dehors; tes forces semblent épuisées? tu t'étais assoupie?

--Je faisais un rêve doux et triste... ma mère me berçait sur ses genoux en me chantant le bardit d'Hêna; et puis elle me disait en pleurant: «Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brûler...» Alors je me suis éveillée, j'ai cru que c'était déjà le jour... Ah! Ronan! que c'est long, d'ici à demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... à moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...

--Et tu ne regretteras pas la vie?

--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous êtes condamné comme nous, je n'ai plus ni père ni mère! qui regretterais-je ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprès de ceux que l'on a aimés, nous nous retrouverons bientôt tous ensemble, vous et ma famille.

--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui t'ont condamnée à mourir ainsi?

--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et méchants; ils me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal à personne...

--Et si cela était en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le mal qu'ils vous font?

--Seulement pour me venger?... si j'étais par hasard délivrée? frère Loysik?

--Oui, seulement pour vous venger!

--Non... je ne me sens pas de méchanceté au coeur...

--Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou par vous... choisissez...

--Que voulez-vous, frère Loysik... ils sont méchants et injustes, je préférerais ma vie à la leur; mais si l'on me disait: «--Odille, voici Ronan, voici dame Fulvie... voici frère Loysik, qui n'ont eu pour toi que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux soient suppliciés, choisis.»--Oh! comme je répondrais vite: Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvés! ils ont été si doux pour moi! ils sont si bons au pauvre monde!

--Petite Odille, si l'on te disait: Chéris ces méchantes gens qui vont te faire mourir... oui, que tes dernières paroles pour eux soient tendres comme l'adieu que tu aurais fait à ta mère adorée?

--Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mère, ces Franks qui ont fait tant de mal à moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi aimer injustement...

--Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera payée là-haut en éternelle félicité.

--Où? là-haut?... Par qui payée, Ronan?

--Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et qui met la félicité éternelle au prix des souffrances de ses créatures!

--Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empêche-t-il pas mon supplice puisque je ne l'ai pas mérité? S'il peut ce qu'il veut, pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette éternelle félicité que je ne recherchais pas, ne demandant qu'à vivre dans la paix et l'innocence?...

--Oh! naïve et douce enfant! à qui ne saurait mourir, tu l'apprendrais,--s'écria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les méchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et imbécile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu préférerais ton innocente vie à leur vie souillée de crimes; mais tu saurais mourir pour ceux qui t'ont aimée!... tu ne vois pas dans la mort par le supplice je ne sais quel marché avec un Dieu tout-puissant, qui, pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te donnerait une éternité de bonheur! tu prévois la douleur parce que tu t'attends à souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne t'inspire pas une lâche épouvante! Non, non; dans ta grandeur naïve tu te résignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprès de ceux qui t'aimaient.

--Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa mère! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle à mourir.

--Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle évêchesse? changer de vêtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance, dont le terme plus ou moins rapproché est du moins certain... Sais-tu, Loysik, ce qui seulement me chagrine à cette heure? c'est de quitter ce monde-ci, laissant notre Gaule bien-aimée... à jamais soumise aux Franks et aux évêques!

--Notre Gaule bien-aimée, à jamais soumise aux Franks et aux évêques! non, non, frère... les siècles sont des siècles pour l'homme... ils sont à peine des heures pour l'humanité dans sa marche éternelle!... Ce monde où nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi ces milliers de mondes étoiles, qui, à cette heure de la nuit, brillent à nos yeux dans l'immensité des cieux! mondes mystérieux où nous allons successivement revivre, âme et corps, jusqu'à l'infini!... Tiens, mon frère, lors de la conquête de César, nos aïeux esclaves, enchaînés il y a des siècles dans cet ergastule où nous sommes, ont peut-être aussi dit comme toi avec désespoir:--«Notre Gaule bien-aimée est à jamais soumise à la conquête étrangère...» Et pourtant...

--Et pourtant deux siècles et demi ne s'étaient pas écoulés qu'à force d'héroïques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas à pas, au prix du sang de nos pères, reconquis ses droits, ses libertés, son indépendance! lors de l'ère glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis vrai, Loysik, tu dis vrai.

--Et la vision prophétique de cette femme auguste? cette vision que nous a transmise dans ses récits notre aïeul Scanvoch, et que notre père nous a si souvent racontée? te la rappelles-tu?

--Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, épuisée, saignante, à genoux, écrasée de fardeau, se traînant sous le fouet des rois franks et des évêques!

--Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande?

--Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fière, glorieuse, foulant d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de fleurs, de l'autre un étendard surmonté du coq gaulois!

--Eh! que crains-tu donc alors? songe au passé! vois-y la Gaule, courbée d'abord sous la conquête romaine, se relever, par le courage de ses enfants, libre et redoutable!... Que le passé te donne foi dans l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-être! que nous importe le temps à nous, qui, en ce moment suprême, n'avons plus à mesurer d'ici à demain que les dernières heures de notre vie... Oh! mon frère, j'ai une foi profonde... invincible dans le réveil et l'affranchissement de la Gaule!... Je te l'ai dit, les siècles sont des siècles pour l'homme; ils sont à peine des heures, des instants, pour l'humanité dans sa marche éternelle!

--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je quitterai ce monde les yeux fixés sur cette vision radieuse de la Gaule renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude où nous sommes du sort de notre père!

--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait tendrement... c'était un grand coeur! En temps de guerre nationale, à la tête d'une province soulevée en armes, il eût peut-être été un héros comme le chef des cent vallées, son idole!... À la tête d'une bande de révoltés... notre père n'a pu être qu'un intrépide chef de Bagaudes ou de Vagres... Tu sais, mon frère, mon éloignement pour ces terribles représailles... si légitimes qu'elles soient... elles ne laissent après elles que ruines et désastres... Mais du moins notre père a toujours vengé les opprimés... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint que les méchants...

--Va, Loysik, en ces temps d'épouvantable iniquité la Vagrerie accomplit une mission divine!... Les puissants du monde écrasent les faibles!... la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces puissants? Leurs remords! ils payent, et le clergé les absout de leurs crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hébêtement catholique se rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples terrifier nos maîtres!... Insensibles à la prière, ils céderont à l'épouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, où êtes-vous! où êtes-vous! pour cent Vagres tués... la Vagrerie, je le sais, n'est pas morte... mais où sont-ils, mes braves compagnons! où sont-ils!

--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous délivrer... ils vous aiment tant...

--Quelques-uns d'entre eux peut-être, petite Odille, ont survécu au combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait conduits à Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville, quelque chance d'être délivrés par mes compagnons; mais ici dans ce burg, il ne faut pas rêver délivrance, chère enfant... je dis rêver, car voici tes paupières qui de nouveau s'appesantissent...

--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes yeux se ferment malgré moi... Oh! je voudrais dormir jusqu'à demain...

--Berce-la sur tes genoux, belle évêchesse, berce-la... comme sa mère la berçait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se réveiller!...

--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si douce et si jeune... toi, d'un âge à être ma fille... j'ai compris les douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais été, si le sort l'avait voulu, mère vaillante, épouse dévouée...

Et après un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit tout à fait, Fulvie ajouta:

--Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a été tué?

--Le dernier moment où je l'ai vu, belle évêchesse, il ajustait du haut d'un chêne... quelque leude à la portée de sa flèche... Est-il à cette heure mort ou vivant? je l'ignore...

--Ah! si j'avais longtemps à vivre, je regretterais toujours que le combat nous ait empêchés, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon notre promesse échangée durant cette nuit de folle ivresse... Quand je pense à cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe à la fois brûlant et honteux... vous devez me mépriser beaucoup... Loysik! et je vous l'avoue, si résolue que je sois à la mort... il me sera cruel d'emporter vos mépris.

--Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous disant: sois ma femme devant Dieu! que répondriez-vous en toute sincérité?

--Je répondrais: Je serai épouse dévouée, mère vaillante!... oh! oui... croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le sens... Cet homme à qui je me suis donnée dans cette nuit d'incendie et d'épouvante, après qu'il m'eut arrachée aux flammes, cet homme, je l'aimais déjà pour sa grâce et sa beauté, ainsi que je l'ai aimé ensuite pour son courage et son généreux coeur.

--Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprême, pourrais-je vous mépriser?... ne répareriez-vous pas, si vous le pouviez, votre égarement d'un jour par toute une vie honnête et dévouée?

--Mais, Loysik, cet homme a été mon amant...

--Si votre mari l'évêque s'était autrefois montré pour vous plein de tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous cédé à l'entraînement que vous regrettez?

--Jamais!

--Et pourtant de cet homme si méchant, si dédaigneux à votre égard, vous avez eu pitié! oui, lorsqu'il était au pouvoir des Vagres, vous avez été pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jésus de Nazareth, dans sa tendre et sage miséricorde, a remis leurs péchés à la femme adultère et à Madeleine, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aimé... Comment, moi, vous mépriserais-je?

--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage défaille... c'est à votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!

--Frère,--dit Ronan,--ils sont bien gais là-bas! dans le burg!... Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aïeul Sylvest, ils étaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs romains qui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au balcon doré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtes féroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes de l'amphithéâtre, comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils étaient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs ténèbres les esclaves gaulois, secouant leurs chaînes en cadence, chantaient ces paroles prophétiques:

--Coule, coule, sang du captif!--tombe, tombe, rosée sanglante!--germe, grandis, moisson vengeresse!...--A toi, faucheur, à toi, la voilà mûre!--aiguise ta faux! aiguise, aiguise ta faux!...


Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royal hôte; il avait d'abord hésité à sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la part de leur maître, quelque demande cupide; mais cédant à sa vanité de barbare, le comte ne put résister au désir d'étaler ses richesses aux yeux de ses hôtes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores, ses vases à boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise, formes variées comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de pierreries; des patères, sortes de cuvettes en bois rare, ornées de cercles d'or, incrustées d'escarboucles. Mais de ces objets précieux les hôtes du comte ne devaient point se servir; ces trésors, entassés sans ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient seulement réjouir ou faire étinceler d'envie les regards des invités qui ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces belles choses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l'évêque Cautin, devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe un morceau d'étoffe pourpre, brochée d'or et d'argent, pareil à celui dont étaient momentanément recouverts leurs sièges; seuls, le roi Chram et l'évêque se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, où on leur servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et des pots à boire, en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il songeait à trahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brodée d'abeilles d'or, présent fait à son père par le glorieux roi Clovis. Il faut le dire, le vif désir de s'approprier cette superbe dalmatique, tombée lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio, frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comte à ce fratricide expié moyennant de riches donations à l'Église et à l'évêque Cautin. Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels il avait ingénieusement ajusté, de maille en maille, des boucles d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'eût pas été plus fier de son plumage que l'était, sous sa dalmatique et ses bijoux volés, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses et à la chevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur comte), d'où cette rude et inculte crinière retombait derrière son cou comme la queue d'un cheval rouge.

L'aspect de la salle était à l'avenant, mélange de luxe, de barbarie et de malpropreté sordide; autour de cette table de bois grossier, seulement recouverte d'un morceau de riche étoffe à la place occupée par Chram et par l'évêque, et ornée en son milieu d'un monceau de vaisselle précieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles, sous la surveillance du sénéchal, du majordome, du sommelier et autres principaux serviteurs du comte, vêtus de casaques de peau de bête, en toute saison, et sales autant que barbus, hérissés et dépenaillés. Le nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destinés à éclairer le festin, avait été doublé, et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre des tonneaux dressés dans les encoignures de la salle; à chaque angle, on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposées, l'on eût dit autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le tonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaient d'une échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaient vides; le vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, égayait et échauffait de plus en plus les convives.

L'évêque Cautin, cédant à son penchant naturel pour la buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne se sentait point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle; le saint homme n'osait, malgré son aversion pour Chram, s'attaquer à lui, moins encore au Lion de Poitiers; le Gaulois renégat rancuneux en diable à l'endroit du miracle matinal, avait plus tard dit à l'homme de Dieu, en lui lançant de véritables regards de lion courroucé: «Tu m'as forcé de descendre de cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon heure.» La victime des railleries sardoniques de l'évêque était Neroweg, assez habituellement stupide et sans réplique.

--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalité part du coeur, j'en suis certain; mais ton repas est exécrable en son abondance... ce ne sont que viandes et poissons bouillis ou grillés, servis à profusion et sans recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse et de sa pêche; on ne trouve ici aucun accommodement délicat et sollicitant la faim; on est repu, voilà tout, c'est pitoyable! j'en prends à témoin sa gloire le roi Chram.

--Notre hôte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses projets déjà dérangés par la torture de Ronan le Vagre, voulait se ménager le comte.--Devant la cordiale hospitalité de Neroweg je songe peu au festin.

--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai déjà festiné ici et que je compte y festiner encore,--reprit l'évêque.--Cent fois je l'ai dit au comte; il a de détestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a coûté l'esclave chef de tes cuisiniers?

--Il ne m'a rien coûté du tout... mes leudes, en revenant de Clermont, l'ont trouvé sur la route; ils l'ont pris et amené ici garrotté! mais hier il a eu les pieds brûlés par l'épreuve du jugement de Dieu, et ensuite la langue coupée pour ses blasphèmes; il a dû s'en ressentir aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que lui pour préparer ce festin.

--Je comprends, à la rigueur, qu'ayant eu la langue coupée, il n'ait pu goûter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier... cela ne m'étonne pas, un cuisinier ramassé par hasard sur le grand chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui n'est point parfait, m'a coûté cent sous d'or... c'est vraiment une peste que de mauvais cuisiniers; ils gâtent les meilleures choses... ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent, esculent par excellence lorsqu'il est congrûment accommodé... or, comment cet âne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies à l'eau! des grues bouillies à l'eau!

--Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rôtir...

--Rôtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues rôties!...

--Ni bouillies, ni rôties, comment donc faire alors?...

--Veux-tu le savoir?

--Oui...

--Écoutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier, si tant est qu'il soit capable et digne de l'exécuter...

--Oh! saint évêque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier exécute la recette.

--Or donc, majordome, cette recette, la voici; je déclare humblement et véridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manière d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les écrits d'Apicius, célèbre gourmet romain, mort, hélas! il y a de longues années, mais son génie vivra tant que vivront les grues!...

--Voyons, patron... voyons ta recette...

--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite de terre avec de l'eau, du sel et de l'anet...

--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue avec de l'eau et du sel...

--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet âne paresseux s'est arrêté au commencement du chemin, au lieu de le poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez réduire de moitié l'eau où a commencé de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue) dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet d'origan et de coriandre; quand votre grue sera sur le point d'être cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de miel et de livèche, quelque peu de cumin, un scrupule de benjoin, un atome de rüe et un peu de carvi broyé dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour épaissir honnêtement votre sauce; elle doit être alors d'un joli brun doré; vous la versez sur votre grue après avoir gracieusement placé le volatile au milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande à sa gloire le roi Chram; je le demande à nos clarissimes convives... y a-t-il le moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cette chose sans forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dans ce bassin d'eau grasse?

--Si Dieu le Père avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel évêque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne dérogerais pas à cuisiner au paradis.

À cette impiété le saint homme fît la grimace, se souvenant sans doute d'avoir cuisiné, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi Chram.

--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,--à tout péché miséricorde, une autre fois tu nous donneras un festin plus délicat... et ta femme, dont tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.

--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les genoux sous la table.

--Lors de ce festin-là, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgré les vains coups d'oeil de Chram pour mettre un terme à l'insolence de ses favoris,--lors de ce festin-là tu ne nous feras pas comme aujourd'hui manger et boire dans le cuivre et dans l'étain, tandis que tu étales à nos yeux éblouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table... hors de notre portée... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des larrons?

--Neroweg offre l'hospitalité comme il lui convient,--reprit d'un air sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus à se plaindre des pots et des plats...

--Nous reproche-t-on, à nous hommes du roi, ce que nous buvons et mangeons dans ce burg?

--Ce serait un audacieux reproche, car j'étais rassasié, moi, avant d'avoir touché à ces grossières montagnes de victuailles!

--Et de plus ce serait une insulte,--s'écria un autre des convives.--Or d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous sommes... nous autres de la truste royale!

--Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous sépare... en mesurant la longueur de nos épées.

--Ce ne sont pas les épées qu'il faut mesurer... c'est le coeur...

--Ainsi, nous, fidèles de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que le vôtre... Est-ce un défi?

--Défi, si vous voulez, épais rustiques...

--L'épais rustique vaut mieux que le guerrier de cour efféminé! Vous allez le voir tout à l'heure si vous voulez...

--Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous convient...

--Cela nous convient!...

Cette altercation, commencée à l'un des bouts de la table, entre ces Franks avinés, n'avait pas débuté sur un ton très-élevé; mais elle finit avec un tel éclat d'emportement, que Chram, l'évêque et le comte s'empressèrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les convives; ceux-ci, fort animés par le vin, l'orgueil et l'envie, s'apaisèrent d'assez mauvaise grâce, en échangeant des coups d'oeil encore provocants et farouches.

Karadeuk et son ours, précédés du majordome, se trouvaient au seuil de la salle du festin lors de cette dispute promptement calmée. Le majordome, s'étant approché de son maître, lui dit:

--Seigneur comte?

--Que veux-tu?

--Le bateleur, son ours et son singe sont là.

--Quoi, comte, tu as ici des ours?

--Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses bêtes... J'ai pensé que peut-être ce divertissement te plairait après le festin, j'ai ordonné d'amener cet homme.

--Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un régal vraiment royal!

La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs défis échangés: les uns se levèrent, d'autres montèrent sur leurs bancs pour voir des premiers entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des éclats de rire germaniques retentirent d'une force à ébranler la salle, non que l'aspect du vieux Vagre fût réjouissant; mais rien ne se pouvait imaginer de plus grotesque que l'amant de l'évêchesse sous la peau de l'ours; il s'avançait pesamment, vêtu de sa casaque à capuchon rabattu, et semblait ébloui de la lumière des torches, quoique ces vingt flambeaux ne jetassent qu'une clarté vacillante et douteuse dans cette salle immense. Grâce à cette lumière peu éclatante, et à l'ample casaque dont le Vagre était à demi enveloppé, son apparence ursine était parfaite. De plus, afin d'éloigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant dès son entrée la chaîne dont il conduisait l'animal, s'écria:

--Seigneurs, n'approchez pas à la portée de la dent de cet ours, il est sournois et féroce...

--Bateleur, veille sur ta bête; si elle avait le malheur de blesser quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais pour ta part cinquante coups de fouet sur l'échine!

--Seigneur comte, ayez pitié de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes animaux pour gagner ma vie... j'ai supplié vos nobles et nobilissimes hôtes de ne point trop s'approcher de mon ours...

--Avance, avance, que je le voie de près, ce plaisant compagnon; il n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire...

--Oh! très-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus respectueux,--ces malheureux animaux privés d'intelligence ne peuvent point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles!

--Avance, avance, plus près encore...

--Très-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger à considérer de près le singe... je peux le tirer de sa cage.

--Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance, puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le réjouissant compère, avec sa casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon... il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami a passé une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme...

--Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je n'emploie pas... à ton exemple.

--Lion, tu es injuste... je suis devenu tempérant et chaste.

--Par épuisement... ô roi pudique! ô roi sobre!

--Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah çà, bateleur, que fait ton ours? est-il savant?

--Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre à cheval sur mon bâton, et moi le tenant toujours à la chaîne, il fera ainsi, galopant avec grâce, le tour de la salle.

--Voyons d'abord ceci...

--Attention, Mont-Dore!

--Comment l'appelles-tu?

--Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nommé, parce que je l'ai pris tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore...

--Je ne m'étonne plus si ton ours est féroce; il est né dans l'un des plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants, loups, têtes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a exterminé l'autre jour cette bande réfugiée dans les gorges d'Allange!

--Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous délivre de ces maudits! qu'il me fasse la grâce de n'en jamais rencontrer que cloués à un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espère, car c'est là une terrible vision!...

--Et où l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet?

--Vers les frontières du Limousin; on avait écrit sur la potence: «Celui-ci est Karadeuk le Vagre... Ainsi seront traités ses pareils!»

--Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiablée, a si longtemps ravagé l'Auvergne et le Limousin!...

--Pillant les burgs et les maisons épiscopales! massacrant les Franks! soulevant les esclaves!...

--Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enragé qui sera supplicié demain...

--On serait ainsi enfin délivré de ce Karadeuk; on le croyait courant ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour.

--O glorieux roi! il ne reviendra pas... à moins que ce scélérat ne descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu accroché, son cadavre était à demi déchiqueté par les corbeaux, et il avait les mains et les pieds coupés...

--Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce serait véritablement une grande délivrance pour le pays...

--Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contrées, m'a frappé; voilà pourquoi je l'ai retenu.

--C'est un nom breton,--dit l'évêque Cautin,--un nom de ce pays hérétique et damné qui, à cette heure, s'opiniâtre à braver l'autorité, les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc jamais le pouvoir ou la volonté de réduire à l'obéissance cette sauvage Armorique? ce foyer d'idolâtrie druidique, la seule province de la Gaule qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu résister aux armes du pieux roi Clovis, ton aïeul, et de ses dignes fils et petits fils.

--Évêque, tu en parles fort à ton aise... Plusieurs fois Clovis et les rois franks, mes ancêtres, ont envoyé leurs meilleurs guerriers à la conquête de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont été anéanties au milieu des marais, des rochers et des forêts de l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons indomptables!... ce sont des démons!... Ah! si toutes les Gaules avaient été peuplées de cette race infernale, rebelle à l'Église catholique, à cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur?

--Moi, glorieux roi?

--Une larme a coulé sur ta barbe grise...

--S'il n'en a coulé qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont avares de larmes...

--Et pourquoi aurais-tu pleuré davantage?

--O roi! j'aurais pleuré toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons, Gaulois comme moi, que leur détestable idolâtrie druidique voue aux flammes éternelles, comme le disait le saint évêque: malheureux aveugles, qui ferment les yeux à la divine lumière de la foi! malheureux rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et maîtres, les rois franks, à qui nos bienheureux évêques nous ordonnent d'obéir au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous le répète, si les yeux d'un vieillard étaient moins avares de larmes, elles couleraient à flots sur l'égarement de ces malheureux!...

--Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise ma main...

--Saint évêque! bénie soit la précieuse faveur que vous m'accordez... que je la rebaise encore, cette main sacrée.

--Relève-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte Trinité; ces damnés Bretons, idolâtres et rebelles, ne sauraient longtemps échapper aux châtiments célestes et terrestres qui les attendent.

--Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touché ma chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni cesse ni trêve tant que ces démons armoricains ne seront pas écrasés dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!...

--Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il m'accorde, à moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister à la soumission de cette Bretagne si longtemps indomptée!

--Et maintenant, bateleur, à ton ours, car nous l'oublions trop, ce compère, né dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!...

--Quoi d'étonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours et loups n'ont-ils pas la même tanière?... Allons, Mont-Dore, debout, debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, ici présent, à l'illustre roi Chram, au clarissime comte et à la noble assistance... Prenez ce bâton... ce sera votre monture, donc à cheval et galopez autour de cette table de votre meilleure grâce... et de votre air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore... à cheval... ce coursier-là ne vous emportera point malgré vous... place... place, s'il vous plaît, nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons, Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier!

L'amant de la belle évêchesse se mit à califourchon sur le bâton qu'il prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit à la chaîne par Karadeuk, il commença de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance.

Le vieux Vagre le guidait, se disant:

--Tout à l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil à briser ma poitrine... et puis je pensais à mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis m'appelait son favori! Je pensais à mon père Jocelyn, à ma mère Madalèn... morts sans doute au pays que j'ai quitté depuis quarante ans et plus... et où vivent peut-être encore mon frère Kervan et ma tant douce soeur Roselyk... Alors, malgré moi les larmes me sont venues aux yeux... Ô mes fils! ô Ronan! Loysik! me voici près de vous... Mais comment faire pour vous sauver! Hésus! Hésus! inspire-moi!...

Le veneur chevauchait toujours à califourchon sur son bâton; encouragé par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succès d'autrefois lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait à de monstrueuses gambades qui délectaient ces épais Teutons et portaient leur hilarité jusqu'à la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre, riait, riait à faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent. Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit à Chram:

--Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi...

--Achève, comte... Te voilà rouge à étouffer... tu souffles comme un boeuf...

--C'est que... mon projet... hi... hi...

--Quel projet?

--J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers énormes et très-féroces... Nous allons enchaîner l'ours à l'un des poteaux de cette salle... hi... hi...

--Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?...

--Oui, Chram... hi... hi...

--Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des idées plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et féroces, plus le divertissement sera complet.

--Oui, oui,--crièrent les Franks avec des trépignements joyeux,--les chiens... les chiens...

--Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!...

--Seigneur comte, me voici...

--Amène ici Mirff et Morff... s'ils laissent à l'ours un lambeau de peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin me serve de poison.

--Seigneur, je cours au chenil; je reviens à l'instant avec Mirff et avec Morff.

En entendant la proposition du comte, universellement reçue avec acclamations, l'amant de l'évêchesse, qui, fidèle à son rôle, s'en allait toujours chevauchant sur son bâton autour de la table, avait soudain interrompu ses gambades, tout prêt à exprimer par des gestes compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff; heureusement Karadeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne, rappela le Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de l'air le plus indifférent du monde; mais bientôt son conducteur, le tenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui disant:

--Seigneur comte, clarissime seigneur!...

--Que veux-tu?

--Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire étrangler...

--Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas à voir... les deux meilleurs chiens de ma meute déchirés... à coups de griffes... puisque tu dis ton ours féroce?

--Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon gagne-pain...

--Oserais-tu résister à ma volonté?

--Ô grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouillé en se tournant vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse à votre gloire; un mot de vous à ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi, et il renonce à son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat sanglant qui va me priver de mon gagne-pain...

--Allons, relève-toi... je ne t'empêcherai pas de gagner ton pain...

--Grâces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauvé.

Les paroles de Chram soulevèrent de violents murmures parmi les leudes du comte; non-seulement ils se voyaient privés d'un spectacle réjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaissés dans la personne de leur patron.

--Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'écria Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute à peine étouffée au moment de l'entrée de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plaît de nous donner, Neroweg, et dont il nous plaît de jouir.

--Non, non,--ajoutèrent à haute voix les autres guerriers du comte,--nous voulons voir étrangler l'ours... Les chiens! les chiens!... Neroweg seul ordonne ici...

--Oui, et au diable le roi!--s'écria Sigefrid,--au diable Chram, s'il s'oppose à nos plaisirs!

--Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur hôte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un air menaçant.--Sont-ce là les exemples de courtoisie que tu donnes à tes hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hâter à cette heure, à peine le festin terminé, d'emporter ta vaisselle d'or et d'argent, de peur sans doute que nous la dérobions?

--Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer à quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous!

--Évêque, tu as raison de prêcher la paix; mais ces braves leudes, qui me croient opposé à leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.

--Grâces donc vous soient rendues, roi.

--Un instant, combien vaut ton ours?

--Il est pour moi sans prix.

--Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est étranglé.

Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la nouvelle querelle près de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours à genoux, s'écria:

--Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grâce renoncez à votre projet.

--Les chiens... ah! voici les chiens...

--De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta meute est ainsi appareillée, elle peut rivaliser avec la mienne, que je croyais, foi de roi, sans égale!

--Quels reins! quelles pattes énormes! Hein, Chram? ah! si tu entendais leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol auprès de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un sanglier!

--Je gage que l'un d'eux suffit à étrangler l'ours, aussi vrai que je m'appelle Spatachair.

--Allons, l'ours à un poteau, bateleur! et commençons... je te l'ai dit, si ta bête est étranglée, je la paye.

--Illustre roi, ayez pitié d'un pauvre homme.

--Assez, assez... enchaînez l'ours au poteau, et finissons...

--Seigneur évêque, au nom de votre main bénie, que vous m'avez donnée à baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal...

--Est-il donc un chrétien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur! bateleur! si tu ne t'étais montré un pieux homme, je prendrais cette prière pour un outrage...

Insister plus longtemps, c'était tout perdre. Karadeuk le comprit, et s'adressant de nouveau à Chram:

--Glorieux roi, que votre volonté soit faite; permettez-moi seulement un dernier mot.

--Hâte-toi...

--Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours étant enchaîné ne pourra se défendre.

--Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le déchaîne pour qu'il nous dévore...

--Non, roi, mais si vous désirez un divertissement qui dure quelque temps, du moins égalisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de ce bâton!

--N'a-t-il pas ses ongles?

--Pour plus de prudence, je les lui ai limés... Voyez plutôt comme ils sont émoussés...

--Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bâton... et tu crois qu'il saura s'en servir?

--Hélas! la peur d'être dévoré le forcera bien de se défendre comme il pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle...

--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux sur la dignité du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bâton? car enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.

--Oui, oui, j'accorde le bâton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours bâtonnant contre des chiens sera un spectacle réjouissant... pourtant j'aurais fort aimé, hi, hi, hi, à voir étrangler l'animal par Mirff et par Morff; mais cela aurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine! et vous, esclaves porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut vos torches, afin d'éclairer le combat... Allons, battez, tambours! sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.

--Au poteau, l'ours, au poteau!

Karadeuk conduisit l'amant de l'évêchesse à l'une des extrémités de la salle, l'enchaîna à l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant le gros bâton noueux sur lequel il avait chevauché, il lui dit:

--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, défends-toi de ton mieux, puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, éclairé par les esclaves porte-flambeaux. Au premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte, l'évêque et plusieurs leudes; les autres assistants montèrent sur la table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu'on lui avait heureusement laissée, conservait un sang-froid intrépide; il s'était naïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui ne s'attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre ses pattes de devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de chasse, les tambours redoublèrent leur vacarme assourdissant; Gondulf, le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers monstrueux; de leur cou énorme tombait, jusque sur leur large poitrail, un fanon pareil à celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants, étaient à demi cachés par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le fauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droit sur leur dos lorsqu'ils aperçurent l'ours; faisant entendre alors des aboiements formidables, d'un élan furieux ils brisèrent la laisse que Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se précipitèrent sur l'amant de l'évêchesse.

--Hardi, Mirff! hardi, Morff!--cria le comte en battant des mains,--hardi! à la curée, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau de chair sur les os!...

--À moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va être mis en pièces, notre ruse découverte, et la dernière chance de salut pour mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son poignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.

Le Vagre-ours, à l'aspect des chiens, continua son rôle avec présence d'esprit, bravoure et dextérité; il fit un mouvement de surprise; puis s'acculant au poteau, il s'apprêta, le bâton haut, à repousser l'attaque des chiens: au moment où Mirff s'élançait le premier pour le saisir au ventre, le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton, qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé en poussant un hurlement terrible.

--Malédiction!--s'écria le comte,--un limier qui m'avait coûté trois sous d'or (BB)! Oh là! que l'on m'éventre cet ours enragé à coups d'épieu!

Les imprécations du comte furent couvertes par les acclamations frénétiques des assistants, qui, plus désintéressés que Neroweg dans le combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une curieuse anxiété l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, désarmé, était aux prises, corps à corps, avec l'autre molosse, qui, au moment où le bâton s'était brisé, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire à la cuisse, le renversant sous ce choc impétueux. Le sang du compagnon de Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuillée dont il était jonché. L'ours et le chien roulèrent deux fois sur eux-mêmes; alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme Deber-Trud, ne démordait pas, le Vagre l'étouffa d'abord à demi, puis l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains vigoureuses, qu'il l'étrangla. Pendant cette lutte doublement terrible, car non-seulement la morsure du molosse avait traversé la cuisse du Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'être massacré, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de l'évêchesse, fidèle à son rôle ursin, ne poussa d'autre cri que quelques sourds grognements; puis, le combat terminé, le digne animal s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et ramassé sur lui-même, la tête entre ses pattes, il parut lécher sa plaie saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte acclamaient à grands cris le triomphe de l'ours.

--Hélas! hélas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son compagnon,--mon ours est blessé mortellement peut-être... J'ai perdu mon gagne-pain.

--Des épieux! des haches!--criait le comte écumant de fureur,--que l'on achève ce féroce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux meilleurs chiens de ma meute... Par l'aigle terrible! mon aïeul, que cet ours damné soit mis en morceaux à l'instant même... M'entends-tu, Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant à son veneur en trépignant de rage;--prends un de ces épieux de chasse accrochés à la muraille... et à mort l'ours, à mort!...

Gondulf courut s'armer d'un épieu, tandis que Karadeuk, tendant les mains vers Chram, s'écriait:

--Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et invincible à la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au combat que généreux après la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce pauvre animal, qui, vainqueur, mais blessé dans la lutte, s'est battu sans traîtrise... Non, non, à l'exemple de votre glorieux roi, votre honneur courtois et raffiné s'indignerait d'une brutale lâcheté, même commise à l'égard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins brillants par l'armure et la grâce militaire que foudroyants par la valeur... je me mets à merci sous la protection de votre roi... il demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser à de si nobles hôtes que vous!

Le Frank est vaniteux; son orgueil se plaît aux louanges les plus exagérées. Karadeuk le savait, il espérait aussi en s'adressant seulement à la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte les dernières querelles à peine calmées. Ses paroles furent favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci, s'approchant de Neroweg, lui dit:

--Comte, nous tous ici, tes hôtes, nous te demandons la grâce de ce courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique, selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hôte est toujours accordée.

--Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de Morff, qui à eux deux me coûtaient six sous d'or... Gondulf, des épieux, des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!...

--Comte, ce pauvre bateleur s'est mis à ma merci... je ne peux l'abandonner.

--Chram, que tu protèges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de Mirff et de Morff...

--Écoute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue chasser dans la forêt de Margevol... tu enverras ton veneur à ma villa; il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu regrettes...

--Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort de Mirff et de Morff!--s'écria le comte en grinçant des dents de fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux épieux! aux épieux!...

--Sauvage campagnard! tu manques à tous les devoirs de l'hospitalité en refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers à Neroweg,--de même que tu nous as outragés, nous, tes hôtes, en empêchant ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras pas... je te le défends... car le bateleur s'est mis sous la protection de Chram et de nous autres, ses hommes...

--Compagnons!--s'écria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les fidèles?

--Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de Chram.--Les voici encore à aboyer sans oser mordre.

--Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle Lion, je t'abats à mes pieds, effronté renard de palais!...

--Une injure! à moi... sanglier boueux!--s'écria le Gaulois renégat, pâle de colère, en tirant son épée d'une main et de l'autre saisissant le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de fourreau à cette lame?...

--Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'écria Neroweg, ne pensant qu'à défendre ses bijoux, et croyant, au geste de son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de mettre ma vaisselle à l'abri de vos griffes à tous...

--Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux épées! hommes de la truste royale! aux armes! vengeons notre honneur! écharpons ces rustauds!...

--Ah! chiens bâtards!--cria Neroweg, séparé du Lion de Poitiers par Sigefrid, qui s'était jeté entre eux,--vous parlez d'épées... en voici une, et de bonne trempe; tu vas l'éprouver, luxurieux blasphémateur, toi qui n'as du lion que le nom... À moi, mes leudes! on a porté la main sur votre compagnon de guerre!...

--Neroweg!--s'écria Chram en s'interposant encore; car son favori, débarrassé de Sigefrid, revenait l'épée haute vers le comte.--Êtes-vous fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de rengaîner cette épée...

--Oh! béni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de châtier ce sacrilège, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon saint patron l'évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cesse de me railler!--s'écria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tâchant de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'être séparé au milieu du tumulte croissant.

--Enfants! défendons Neroweg!--s'écria Sigefrid;--l'occasion est bonne pour montrer enfin à ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées valent mieux que leurs épées de parade. Aux armes! aux armes!...

--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!

--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.

--Défendons le favori du roi Chram, notre roi!

--Mes chers fils en Dieu!--criait l'évêque, tâchant de dominer le tumulte et le vacarme croissant à chaque instant,--je vous ordonne de remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de combattre pour de futiles querelles...

--Mes amis!--criait de son côté Chram, sans pouvoir être entendu,--c'est folie, stupidité, de s'entr'égorger ainsi... Imnachair! Spatachair! mettez donc le holà... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les tiens au lieu de les exciter.

Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un flot de la foule tumultueuse l'avait éloigné de nouveau du Lion de Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les guerriers de Chram et ceux du comte, après s'être injuriés, provoqués, menacés, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, se joignirent... Au premier coup porté, la mêlée s'engagea insensée, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves, porteurs des flambeaux, qui seuls éclairaient la salle, craignant d'être tués dans la bagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant à leurs pieds leurs torches, qui s'éteignirent sur le sol; les autres, fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeaux allumés... Au bout de peu d'instants, la salle du festin étant privée de ces vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbres avec un aveugle acharnement.

Et Karadeuk? et l'amant de la belle évêchesse? étaient-ils donc restés au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avisé l'on est en Vagrerie... Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté son brandon de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientôt se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares, déjà deux fois à peine apaisée; de sorte qu'ils l'oublièrent bientôt, lui et son ours. Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflammés de fureur, le tumulte arrivant à son comble, le vieux Vagre dit tout bas à son compagnon:

--Ta blessure t'empêche-t-elle de marcher et d'agir?

--Non.

--As-tu ton poignard?

--Oui, dans un pli de ma casaque.

--Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi.

A ce moment la mêlée s'engageait... Déjà plusieurs des porte-flambeaux laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle du festin dans une obscurité presque complète. Karadeuk, suivi du Veneur, se jeta sous la table massive ébranlée, mais non renversée durant le combat, car elle était, contre l'usage habituel des Franks, fixée dans le sol. Ainsi, un moment à l'abri, le vieux Vagre déboucla le collier de l'amant de l'évêchesse; puis, tous deux, continuant de ramper sous la table, guidés par la dernière lueur de quelques torches à demi éteintes sur le sol, se dirigèrent vers une des portes de la salle du festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et s'élancèrent au dehors. Presque aussitôt ils se trouvèrent en face de deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient éperdus, leurs torches à la main. Chacun des Vagres prend un esclave à la gorge et lui met un poignard sur la poitrine.

--Éteins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi à l'ergastule, ou tu es mort...

--Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'évêchesse,--et conduis-moi aux granges, ou tu es mort...

Les esclaves obéissent, les deux Vagres se séparent: l'un court aux granges, l'autre à l'ergastule.


Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochés des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'évêchesse, s'est en sursaut réveillée, disant:

--Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on déjà nous chercher pour le supplice?

--Non, petite Odille; nous sommes à peine à la moitié de la nuit. Mais je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient ont abandonné les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs, qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en agitant leurs armes.

--Ronan, mon frère, prête l'oreille dans la direction de la maison seigneuriale... il me semble entendre un bruit étrange...

--Silence! faisons silence...

--Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des armes...

--Loysik! les débris de ma troupe, joints à d'autres Vagres, attaqueraient-ils le burg?... Ô mon frère! délivrance!... liberté!... vengeance!...

--Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous aiment tant, viennent vous délivrer.

--Folle espérance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et mon frère, sur leurs épaules... nous ne saurions faire un pas.

--Le feu! le feu!...

--Le feu est au burg!

--Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel!

--Incendie et bataille! ce sont mes Vagres!

--Le feu! encore le feu! là-bas... plus loin!...

--L'incendie doit être aux deux bouts des bâtiments.

--Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!...

--L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il fait maintenant clair comme en plein jour...

--Quelles flammes!... elles s'élancent maintenant par-dessus les arbres...

--Un homme accourt...

--Mon père!...

--Loysik! Ronan! ô mes fils!

--Vous, mon père... ici...

--Cette grille, comment s'ouvre-t-elle?

--De votre côté... une grosse serrure...

--La clef, la clef!...

--Les Franks l'auront emportée...

--Malheur! cette grille est énorme!... Ronan, Loysik! vous tous qui êtes là, joignez-vous à moi pour forcer ces barreaux...

--Nous ne pouvons bouger, mon père... la torture nous a brisés!

--Oh! des forces! des forces!... Voir là mes deux fils!... il faut les sauver pourtant...

--Mon père, tu n'ébranleras jamais cette grille!... donne-nous ta main à travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'à fuir... du moins nous t'aurons revu...

--Quelqu'un accourt!

--Un ours!

--À moi, Veneur! à moi, mon hardi garçon!... délivrons mes fils!...

--Ma belle évêchesse, es-tu là? voici ma tête à bas... me reconnais-tu?

--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...

--Un baiser à travers la grille? il doublera mes forces, mon adorée.

--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...

--Tes lèvres ont pressé les miennes... Maintenant, mon évêchesse, je porterais le monde sur mes épaules... À nous deux, Karadeuk... renversons cette grille!

--Veneur, vous êtes tous deux seuls ici, toi et mon père?

--Tous deux seuls, Ronan...

Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagre pour renverser la grille, le veneur ajouta:

--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: étables, écuries, granges, tout flambe à plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui s'égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu de cet incendie, comme un fagot dans un four ardent... Malédiction! impossible d'ébranler cette grille!... Il faudrait des leviers...

--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pensée de ton amour... Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore à rougir?

--Fuyez, mon père!

--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montré bon Vagre jusqu'à la fin... Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...

--Ô mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de rage de ne pouvoir vous délivrer...

--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent là devant moi!...

--Belle évêchesse, je te serrerai dans mes bras à travers la grille, et je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...

--Dis, mon Vagre, en ce moment suprême, tu me prends pour ta femme devant Dieu?

--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les débris du monde et du ciel... s'ils écroulaient! je mourrai là, à tes pieds, radieux de mourir là!...

--Loysik, vous l'entendez?

--Fulvie, cet amour est maintenant sacré...

--Ô Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!

--Mais cette clef, cette clef... elle est cachée quelque part peut-être... Ô mes fils!...

--Foi de Veneur, cela brûle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos bons Vagres pouvaient voir à temps cet incendie, notre signal convenu...

--Vous n'êtes pas seuls?

--Une douzaine des nôtres, bien armés, doivent être à la lisière de la forêt, ou rôder, en vrais loups, autour des fossés.

--Malheur! ces fossés sont infranchissables!

--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient l'ergastule ne pensent maintenant qu'à éteindre le feu, creusons la terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.

--Les Franks!... les voilà... ils reviennent, ils accourent...

--On voit là-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.

--Mon père, plus d'espoir! vous êtes perdu!

--Sang et mort! perdu... et nous là, brisés, incapables de vous défendre!

--Mon Vagre, une dernière fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu refuses... viens donc là, tout près, entre mes bras... passe les tiens à travers cette grille... viens, mon époux... Ah! maintenant que nos âmes s'exhalent dans un dernier baiser!...

Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes vers l'ergastule; un des leudes disait:

--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se révolter; ils parlent de venir délivrer ce chef des Vagres et les prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous à mort... ensuite nous exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...

--La voilà...

Au moment où Sigefrid prenait la clef, il aperçut Karadeuk et s'écria:

--Le bateleur ici! Que fais-tu là, vieux vagabond?

--Noble leude, mon ours, effrayé par le feu, m'avait échappé; je cours après lui... Il est, je crois, tapis là, près la grille, dans un coin... Hélas! quel malheur que cet incendie!

--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commençons-nous par tuer les hommes ou les femmes?

--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'écria Karadeuk en plantant son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'était rapproché tout en lui répondant, et qui, la grille ouverte, entrait la hache à la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y élança pour mourir, s'il le fallait, auprès de ses deux fils.

--Que dis-tu de ma griffe?--dit à son tour le Veneur en poignardant un autre Frank, et courant à l'évêchesse.

--Vagrerie! Vagrerie!...--À nous, bons esclaves!...--À nous, révoltez-vous!...--Crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui venaient non du côté des bâtiments en feu, mais de l'espace qui séparait l'ergastule du fossé d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus, les voix répétèrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Liberté aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!

--Les Vagres!--s'écrièrent les Franks abasourdis, stupéfaits de la mort des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...

--À moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,--à moi, mes Vagres!...

C'étaient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirés par les clartés de l'incendie, signal convenu, avaient traversé le fossé; mais comment? Ce fossé n'était-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme des loups autour d'une bergerie, l'avaient sondé, ce fossé; après quoi, ces judicieux garçons allèrent abattre à coups de hache, non loin de là, deux grands frênes droits comme des flèches, les dépouillèrent ensuite de leurs branches flexibles, dont ils lièrent solidement les deux troncs d'arbres bout à bout. Jetant alors sur la largeur du fossé, non loin de l'ergastule, ce long et frêle madrier, lestes, adroits comme des chats, ils avaient, l'un après l'autre, rampé sur ces troncs arbres, afin d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et périlleux passage, tombèrent et disparurent au fond de la vase: c'étaient le gros Dent-de-Loup et Florent le rhéteur... Que leurs noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons, arrivant de l'autre côté du fossé, rencontrèrent, courant à l'ergastule pour délivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves révoltés, armés de bâtons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent à eux, à l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus à la prison pour mettre à mort les condamnés, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg, après s'être battus au milieu des ténèbres dans la salle du festin, oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu du combat, ne songèrent qu'à courir au feu: les hommes du comte, pour éteindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou les bagages de leur maître, et les retirer des écuries à demi embrasées... Les Franks, accourus à l'ergastule, étaient une vingtaine au plus; ils furent entourés et massacrés par les Vagres de Ronan et par les esclaves, après une résistance enragée. Pas un des Franks n'échappa, non, pas un! c'était urgent et prudent: un seul de ces conquérants de la vieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir les leudes de ce qui se passait à la prison... Deux esclaves chargèrent Ronan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à la demande de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.

Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'était passée en moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire; mais il restait fort à faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont, seule issue praticable à cause de Ronan, de Loysik et d'Odille, incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de l'hippodrome, on devait traverser le terrain complétement découvert qui s'étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sous les arbres où elle se trouvait alors à l'abri de tout regard ennemi, et il dit:

--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier. Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain découvert qu'il nous faut parcourir, séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des Franks effarés, occupés à transporter ce qu'ils peuvent arracher aux flammes... Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussi occupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément le pont, notre rendez-vous général...

--Mais, mon père, moi et Loysik, portés par ces bons esclaves, comment éviter que l'on nous remarque?

--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux. Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il entendu, accepté?

--Oui, Karadeuk.

--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au pont!...

Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point exécutés.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées, s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la marche de l'aïeul de Ronan, Albinik le marin, allant, avec sa femme Méroë, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui... qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces contrées dévastées!»

O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas, comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle Hommes errants, Loups, Têtes-de-loup... Mais ces loups, entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...

--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.

--Ô mes fils! enfin sauvés!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement, mes enfants.

--Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse! tu es ma femme... je ne te quitterai qu'à la mort!

--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: «Fulvie, libre aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'être sa femme que répondriez-vous?» Libre à cette heure, je te dis à toi, mon époux,--ajouta l'évêchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai femme dévouée, mère vaillante, tu peux me croire...

--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni père ni mère, veux-tu de moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis à ta blessure?

--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'être votre femme à vous, si bon au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...


Les Vagres et les esclaves révoltés se dirigent en hâte vers la forêt, Loysik et Ronan toujours portés sur les épaules de leurs compagnons. La petite Odille se prétend guérie de sa blessure depuis que Ronan, son ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de force à marcher; mais l'évêchesse n'y consent pas, et son Vagre, n'abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près de Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux esclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant et maugréant:

--Comme il est lourd, comme il est lourd...

--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce n'est pas un léger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus à ton aise.

--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?

--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton père, le vieux Karadeuk...

--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons portent là...

--Oui... c'est un homme bâillonné, garrotté... Nos camarades en ont leur charge; il se fait lourd...

--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?

--Réjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...

--Neroweg!

--Lui-même... dextrement enlevé tout à l'heure au milieu de ses leudes, par ton père et deux de nos camarades!

--Neroweg! en notre pouvoir... à nous, Karadeuk, Ronan et Loysik, descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte Neroweg enlevé... je n'y puis croire!...

--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce côté... Ronan ne peut croire encore à l'enlèvement du sanglier frank...

--Oui, mon fils; cet homme dont la tête est enveloppée d'une casaque, c'est Neroweg... c'est ma part du butin...

--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous, anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...

--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'évêque... la fête serait complète...

--L'évêque Cautin est mort!...

--Belle évêchesse, tu serais veuve, si je n'étais ton mari.

--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon Vagre, mon seul désir, à cette heure, est que sa mort n'ait pas été cruelle...

--Le Lion de Poitiers l'a tué.

--Mon père... cet évêque damné, vous l'avez vu mourir?

--Oui... frappé d'un coup d'épée, par le Lion de Poitiers... L'évêque fuyait l'un des bâtiments incendiés; le Lion de Poitiers le rencontrant face à face, lui a dit: «Tu m'as forcé de m'agenouiller devant toi, orgueilleux prélat... Je t'ai promis de me venger... je me venge... Meurs...»

--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'évêque Cautin! il n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous en êtes-vous emparé, mon père?

--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, portés par nos Vagres criant: «Place! place à des blessés que nous venons de retirer de dessous les décombres!» Tout en me mêlant, ainsi que trois des nôtres, à la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu du pont; soudain, de loin, je vois accourir le comte, seul, et portant à grand'peine, entre ses bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent, se dirigeant vers une citerne abandonnée. Neroweg était seul, et en ce moment assez éloigné du lieu de l'incendie; la pensée me vient de m'emparer de lui; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampant derrière des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute qu'à travers le tumulte ils lui fussent volés, il comptait les retrouver plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui à l'improviste, il est terrassé, je lui mets les genoux sur la poitrine et la main sur la bouche pour l'empêcher de crier à l'aide... un des nôtres se dépouille de sa casaque, en enveloppe la tête de Neroweg, les autres lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, après quoi nos Vagres ayant ramassé les sacs restants, nous enlevons le seigneur comte... Le pont était voisin... et voici ma capture... ma part du butin à moi...

--Elle est lourde; aurons-nous loin encore à la porter, Karadeuk?

--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte... débarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tête.

--C'est fait.

--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottées, mais tes jambes seront libres... Veux-tu marcher jusqu'à la lisière de la forêt? sinon l'on t'y portera comme on t'a porté jusqu'ici!...

--Vous allez m'égorger là!

--Veux-tu nous suivre, oui ou non?

--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas ferme à la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!

On arrive à la lisière de la forêt, alors que l'aube naissait; elle est hâtive au mois de juin; au loin, l'on aperçoit, luttant contre les premières clartés du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg encore embrasées.

Ronan et l'ermite laboureur sont déposés sur l'herbe; la petite Odille est assise à leurs côtés. L'évêchesse s'agenouille près de l'enfant pour visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent en cercle; le comte, toujours garrotté, l'air farouche, résolu, car ces barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance, ont une bravoure sauvage, c'est à leurs ennemis de le dire; il jette sur les Vagres un regard intrépide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauvé ses fils et de tenir en son pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard brille, sa joue est enflammée, il contemple le comte d'un oeil avide.

--Nous allons être vengés,--dit Ronan,--tu vas être vengée, petite Odille.

--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?

--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien, notre père ne tuera pas cet homme désarmé.

--Il ne le tuera pas, mon frère? Si, de par le diable! notre père tuera ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux à la torture, qu'il a accablé de coups cette enfant de quinze ans avant de la violenter... Sang et massacre! pas de pitié!

--Non, Ronan, notre père ne tuera pas un homme sans défense.

--Vous tardez beaucoup à m'égorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu à me regarder ainsi en silence?

--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au passé... je me souviens...

--De quoi te souviens-tu?

--De ton aïeul...

--Quel aïeul? mes aïeux sont nombreux.

--Neroweg, l'Aigle terrible...

--Oh! c'était un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil farouche,--c'était un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma race vaillante! son nom est encore glorifié en Germanie!... Puisse ma honte à moi, prisonnier de votre bande d'esclaves révoltés, être enfouie au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...

--Écoute: il y a de cela plus de trois siècles; ton aïeul était chef d'une des hordes franques, rassemblées de l'autre côté du Rhin, et qui alors menaçaient la Gaule...

--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre aujourd'hui, et vous... vous êtes nos esclaves... race bâtarde!...

--Écoute encore: mon aïeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.

--Par ma chevelure! ces misérables savent les noms de leurs ancêtres ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff, mes deux limiers, que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort, Mirff et Morff connaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens!

--Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis à la torture par l'Aigle terrible, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce combat, les soldats gaulois chantaient:

«Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces barbares?»

Le soir ils chantaient après leur victoire:

«Combien étaient-ils, ces Franks? combien étaient-ils donc ces barbares?...»

--Si cette fois les lâches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce fut par trahison...

--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharnée, non-seulement un combat de soldat à soldat, mais un combat de deux races fatalement ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait funeste à la nôtre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes en a autrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l'ont pas trompé... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent à travers les âges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais aujourd'hui les livrer au supplice...

--Assez, chien!... Et pour empêcher ma noble race de mettre, dans l'avenir, le pied sur la gorge à ta race asservie, tu veux me tuer?

--Je veux te tuer... Ton frère a péri de ta main fratricide; ta famille sera éteinte en toi!...

Un éclair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il répondit:

--Tue-moi...

--Ôtez-lui ses liens...

--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les liens qui le garrottaient.

--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis à la torture, ainsi qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...

--Oui, oui... à la torture! à la torture!...

--Et après, coupé en quatre quartiers.

--Haché à coups de hache!

--Mes Vagres! cet homme est à moi... c'est ma part du butin!

--Il est à toi, vieux Karadeuk...

--Laissez-le libre.

--Tu le veux?

--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse franchir...

--Voici un cercle de pointes d'épées, de fer, de piques et de tranchants de faux qu'il ne franchira pas...

--Un prêtre!--s'écria soudain le comte avec un accent d'angoisse mortelle,--un prêtre! je ne veux pas mourir sans un prêtre! j'irais en enfer... Toi qui es assis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque Cautin, mon patron, te traitait de renégat; mais enfin comme moine tu es toujours un peu prêtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons, m'ont volé mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jetés dans la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais promets-moi, sur ton salut, le paradis...

--Mon père!--s'écria Loysik,--mon père! vous ne tuerez pas ainsi cet homme...

--Je ne vous demande pas grâce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! Ô mon bon patron! bienheureux évêque Cautin, où es-tu? où es-tu? Fais un nouveau miracle... envoie-moi un prêtre!...

--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.

--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?

--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, défends-toi.

--Mon père! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et vous êtes vieux!

--Mon père! au nom de vos deux fils que vous avez sauvés, renoncez à ce combat...

--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pèse pas à mon bras... J'ai foi dans mon courage; j'éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.

--Oh! être là, incapable de bouger... ne pouvoir me battre à ta place, ô mon père!

--Mes fils, c'est aux vieux à mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg, défends-toi...

--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave révolté! non...

--Tu refuses?...

--Oui, chien bâtard... égorge-moi si tu veux...

--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.

--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage! moi, tondu!...

--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous tenez, comme vos rois chevelus, à votre chevelure, signe d'antique et illustre race; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu...

--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...

--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, élargissez le cercle!...

--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...

--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te feront, je l'espère, envisager fermement la mort.

--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je veux...

--Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moins peur de l'enfer que de ta hache... Coupons-lui cette crinière, qui ressemble à la queue d'un cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera tondu...

Neroweg, furieux, se précipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea, terrible, acharné. Loysik, Ronan, l'évêchesse et la petite Odille, pâles, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarmé; elle ne fut pas longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point à son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui, sanglant, roula sur l'herbe, frappé d'un coup mortel...

--Meurs donc!--s'écria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de l'Aigle terrible ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc, comte Neroweg!

--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme à Soissons... et ma femme Godégisèle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un éclat de rire sardonique.--Ma race n'est pas éteinte... j'espère qu'elle retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'écraser...

Puis il ajouta d'une voix affaiblie, épouvantée:

--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, évêque Cautin, aie pitié de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur... l'enfer!...

Et Neroweg expira, la face contractée par une terreur diabolique. Son dernier regard s'arrêta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la colline.

Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire enseveli sous les décombres du burg, ou enlevé... S'ils l'ont cherché au dehors, ces fidèles, ils auront trouvé le corps du comte vers la lisière de la forêt, mort, la tête fendue d'un coup de hache, étendu au pied d'un arbre dont on avait enlevé la première écorce et sur lequel étaient ces mots tracés avec la pointe d'un poignard:

«Karadeuk le Vagre, descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu de Karnak, a tué ce COMTE frank, descendant de Neroweg l'Aigle terrible... Vive la vieille Gaule!...»


Ici finit le récit de Ronan le Vagre, fils de Karadeuk le Bagaude, Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aîné de Jocelyn, et petit-fils d'Araïm. À cette histoire, j'ai ajouté les lignes suivantes, ce soir, jour du départ de mon neveu Ronan, qui retourne près des siens, en Bourgogne, après deux jours passés dans notre maison, toujours située non loin des pierres sacrées de la forêt de Karnak. Mon neveu Ronan m'ayant confié ses pensées durant son séjour ici, j'ai pu, en ce qui le touche, écrire, ainsi qu'il aurait écrit lui-même.

À propos de la forme nouvelle adoptée par lui dans ses récits, Ronan m'a dit, non sans raison:

«--Le voeu de notre aïeul Joel, en demandant à ceux de sa descendance d'ajouter tour à tour à notre légende l'histoire de leur vie, a été de perpétuer d'âge en âge dans notre famille l'amour de la Gaule et la haine de la domination étrangère. Nos aïeux, jusqu'ici, ont raconté leurs aventures sous forme de mémoires; moi, j'ai agi différemment; mais la même pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m'a inspiré; tous les faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquelles je n'ai pas assisté m'ont été racontées par des gens qui ont été acteurs dans ces événements. Il en a été ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrète de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trésors. Chram rapporta cet entretien à Spatachair, l'un de ses favoris; un esclave entendit ce récit; et plus tard, après l'incendie du burg, cet esclave s'étant joint à nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne, c'est de lui que j'ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces légendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner à notre descendance un tableau très-réel des temps où chacune de nos générations a vécu et vivra, le tout dit avec sincérité. Ces enseignements, transmis de siècle en siècle à notre race, rempliront ainsi le voeu suprême de notre aïeul Joel.»

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme de ces récits, pourvu qu'ils reproduisent fidèlement les temps où nous vivons. Je compléterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu'à aujourd'hui, l'histoire de mon frère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.

CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son père Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui est advenu à Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.

Deux ans se sont écoulés depuis la mort du comte Neroweg... On est en hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de cela près de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait quitté la maison de son père où se passe ce récit, pour aller courir la Bagaudie, séduit par les récits du colporteur.

Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps, regrettant jusqu'à la fin Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madalèn, père et mère de Karadeuk, sont aussi morts; son frère aîné, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont encore vivants, et habitent la maison située près des pierres sacrées de Karnak. Kervan a soixante-huit ans passés; il s'est marié déjà vieux: son fils, âgé de quinze ans, s'appelle Yvon; la blonde Roselyk, soeur de Kervan, est presque aussi âgée que lui: ses cheveux sont devenus blancs; elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa femme Martha.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.

Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui cultivent avec eux les mêmes champs que cultivait, il y a plus de six cents ans, Joel et sa famille, sont occupés, autour du foyer, aux travaux de la veillée. À une violente raffale de vent, Kervan dit à sa soeur:

--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup d'années, ce colporteur maudit... te souviens-tu?

--Hélas! oui... et le lendemain notre pauvre frère Karadeuk nous quittait pour jamais... Sa disparition a causé tant de chagrin à notre bon grand-père Araïm, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu de temps après, nous avons perdu notre mère Madalèn, devenue presque folle de douleur... Seul, notre père Jocelyn a résisté plus longtemps au chagrin... Ah! notre frère Karadeuk n'a été que trop puni de son désir de voir des Korrigans.

--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces petites fées d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis, parle souvent? On ne les voit plus depuis longues années dans le pays, les Korrigans, non plus que les Dûs, autres petits nains.

--Heureusement, mon enfant, le pays est débarrassé de ces génies malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-être à cette heure avec nous à la veillée...

--Et jamais, mon père, vous n'avez eu de nouvelles de lui?

--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres civiles, de ces désastres, qui continuent de déchirer la vieille Gaule, sous le règne des descendants de Clovis.

--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si cruellement les autres provinces!

--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indépendance, et repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous à l'avenir? Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des chefs, choisi par eux, le vieux Kanâo, qui veille sur nos frontières, est aussi intrépide qu'expérimenté... n'a-t-il pas déjà repoussé victorieusement les attaques des Franks?

--Et trois fois déjà tu as été appelé aux armes, Kervan, nous laissant, moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses mortelles...

--Allons, allons, pauvres Gauloises dégénérées, ne parlez point ainsi; songez à nos légendes de famille... Dites, Margarid, femme de Joel; Méroë, femme d'Albinik le marin; Ellèn, femme de Scanvoch, avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs époux allaient combattre pour la liberté de la Gaule?

--Hélas! non; car Margarid et Méroë ont, comme leurs époux, trouvé la mort dans les batailles...

--Tandis que moi, je n'ai été blessé qu'une fois, en combattant ces Franks maudits, que nous avons exterminés sur nos frontières.

--Oublies-tu, mon frère, le danger que tu as couru aux dernières vendanges? Étranges vendanges! que l'on va faire l'épée au côté, la hache à la main!

--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontières pour aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières, escortant gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en choeur nous chantions ce bardit:

«--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'épée d'une main, la serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpré du raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...»

--Mon père, j'aurai seize ans à la prochaine vendange au pays de Nantes... vous m'emmènerez avec vous?

--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon enfant.

--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre mère dire à notre frère Karadeuk, en le grondant de son désir de voir les Korrigans: «Taisez-vous, méchant enfant, vous m'effrayez...»

--Hélas! mon frère, le coeur de toutes les mères se ressemble.

--Mon père, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le vieux Gildas; il m'avait promis de venir à la veillée, de nous apprendre un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chanté. Justement, c'est lui... Bonsoir, vieux Gildas.

--Bonsoir, mon enfant; bonsoir à vous tous.

--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.

--Kervan, je ne suis pas seul.

--Avec qui es-tu donc?

--Un étranger m'accompagne; il a frappé à ma demeure et m'a demandé le logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de plus loin encore.

--Pourquoi n'entre-t-il pas?

--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.

--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?

--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les coeurs des mères sont tous pareils...

--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru être un colporteur; à son air résolu, on le prendrait plutôt pour un soldat; il porte un long poignard à son côté... tenez, le voici.

--Approche, voyageur; tu as demandé la demeure de Kervan, fils de Jocelyn? Kervan, c'est moi...

--Salut donc à toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu à me regarder ainsi en silence? d'où vient le trouble où je te vois?

--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux, l'air de sa figure...

--Ah! mon frère! il est d'étranges ressemblances... On croirait voir, vieux de quelques années de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu'il a quitté cette maison.

--Roselyk, cet étranger porte la main à ses yeux; il pleure... Dis, jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?

Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frère de son père, et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les larmes séchées, la première émotion apaisée, les premiers mots qui partirent du coeur et des lèvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:

--Et notre frère?

--Et Karadeuk?

À cette question, Ronan le Vagre est resté muet; il a baissé la tête, et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois amères...

Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les larmes coulèrent de nouveau, non moins amères que celles de Ronan le Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit à son neveu:

--Y a-t-il longtemps que mon frère est mort?

--Il y a trois mois...

--Et sa fin a-t-elle été douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk, qui l'aimions tant?

--Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Je meurs sans avoir pu accomplir, pour ma part, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et celle de ton frère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d'écrire, sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce récit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de notre famille, près des pierres sacrées de Karnak... Je ne peux espérer que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn vivent encore; s'ils sont morts, comme je le crains, tu remettras cet écrit, soit à mon bon frère Kervan, s'il a survécu à mes vieux parents, soit au fils aîné de mon frère. S'il était mort sans laisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa femme déposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aïeul Joel, la légende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras à ta descendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma douce soeur Roselyk m'ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçant leurs noms toujours chers à mon coeur...»

--Telles ont été les dernières paroles de mon père Karadeuk.

--Et ce récit de la vie de mon frère et de la tienne?

--Le voici,--répondit Ronan en débouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit à Kervan. Celui-ci prit cet écrit avec émotion, tandis que, ôtant de sa ceinture ce long poignard à manche de fer qu'avait porté Loysik, puis le Veneur, et sur la garde duquel on voyait gravé le mot saxon: Ghilde, et les deux mots gaulois: Amitié, communauté, Ronan donna cette arme à son oncle, et lui dit:

--Le désir de mon père est que vous joigniez ce poignard aux reliques de notre famille. Lorsque vous aurez lu ce récit, lorsque je vous aurai raconté quelques événements qui le complètent, vous reconnaîtrez que cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont légués... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veillée commence... après demain matin il me faudra vous quitter.

--Quoi! si tôt?

--Vous saurez la cause de mon prompt départ. Je vous prie donc de lire, dès ce soir, ce récit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce que je n'ai pas eu le loisir d'écrire, l'heure de mon voyage en Bretagne ayant été hâtée malgré moi... Pendant que vous lirez ceci, je désirerais vivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m'a souvent raconté les principaux faits.

--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.

Ronan le suivit... Tous deux entrèrent dans une des chambres de la maison. Sur une table était déposé le coffret de fer, autrefois donné à Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la faucille d'or d'Hêna, la vierge de l'île de Sên; la clochette d'airain, laissée par Guilhern; le collier de fer de Sylvest; la croix d'argent de Geneviève; l'alouette de casque de Victoria la Grande; puis il déposa ces objets auprès du poignard de Loysik. Kervan prit aussi dans le coffret les différents parchemins composant la chronique de la descendance de Joel.

Ces reliques, datant d'un temps si lointain déjà, Ronan les contemplait avec une profonde et silencieuse émotion. Kervan, voyant son neveu plongé dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa famille, non moins impatiente que lui de connaître l'histoire de Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l'ermite laboureur.

Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'écoula durant qu'il lisait les légendes de sa race... La lumière de sa lampe luttait contre les premières clartés de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Dès que le jour fut tout à fait venu, le descendant de Joel chercha au loin des yeux, à travers la fenêtre, les rochers de l'île de Sên, île jadis si fameuse par son collége de druidesses, où Hêna avait passé les premières années de sa vie, terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt Ronan vit les rochers de l'île se dessiner confusément à travers la brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et attendri sur la petite faucille d'or, déjà noircie par les siècles, et qu'Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents ans; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur côté, prolongé leur lecture presque jusqu'à l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'étaient pas levés avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa famille, alla visiter les abords de la maison: à chaque pas, il y trouva le souvenir de ses ancêtres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie où son aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient aux mâles exercices militaires de la marhek-adroad; il coulait toujours, le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans leurs jeux enfantins, élevé une petite cabane pour se mettre à l'abri de la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des deux vieux saules, où plus tard, lors de la conquête de César, Sylvest et son père Guilhern, ayant en vain tâché d'échapper à l'esclavage du centurion boiteux, alors propriétaire de leurs champs paternels, furent livrés, par le Romain, à l'horrible supplice des fourmis! arbres séculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille...

L'émotion de Ronan le Vagre fut à la fois douce et triste. Absorbé dans sa profonde méditation sur le passé, peu à peu il lui sembla voir, au milieu de la brume qui voilait à demi le rivage de la vieille Armorique, apparaître les touchantes ou mâles figures de la légende de son obscure mais antique famille gauloise. Le brenn (Brennus), vainqueur de l'Italie aux premiers siècles de la puissance de Rome; Joel, Margarid, Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvest l'esclave, Siomara la courtisane; Geneviève, témoin de la mort du jeune homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette vision étrange, plus l'époque à laquelle appartenaient ces différents personnages s'éloignait du temps présent pour s'enfoncer dans la profondeur des âges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les pâles fantômes de la génération de Joel, qui dominaient ceux de sa descendance, étaient à leur tour dominés par l'imposante figure du brenn victorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans la balance où se pesait la rançon de Rome et de l'Italie...

--Ah! combien de nos générations se succéderont encore avant que la radieuse vision de Victoria la Grande se soit réalisée!--pensait Ronan avec un accablement mélancolique.--Ô Brennus! vaillant guerrier, le plus anciens des aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire!... Ô Joel! combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamais délivrée du joug des rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que de sang doit verser encore votre race, ô Brennus! ô Joel! avant l'avènement de ce glorieux jour de bonheur et de liberté!

Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.

--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison... viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.

Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur le Vagre, fils du Bagaude.

--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?

--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...

--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?

--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit retomber tant de sang versé...

--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile, Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit, Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes: «--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria la Grande!

--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk comment est-il mort?

--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.

--Nous t'écoutons...

--Le succès de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les évêques de la contrée; ceux des esclaves qui n'étaient pas hébétés par les prêtres, les colons pressurés par les seigneurs, enfin les hommes de coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon père conserva le commandement, devint considérable; on vit alors des prélats et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie, améliorer un peu le sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon oncle... la terreur faisait battre d'une charité passagère tous ces coeurs jusqu'alors endurcis...

--Et ton frère Loysik?

--Fidèle à ce principe de Jésus de Nazareth: «que ce sont surtout les malades qui ont besoin de médecins,» il ne nous quittait pas, il eut bientôt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes les plus endiablés; sa bonté, son courage, son éloquence, son amour de la Gaule, son horreur de la conquête franque, lui acquirent bientôt tous les coeurs, souvent il empêcha des désastres inutiles ou de sanglantes représailles. Lorsque ainsi que moi il fut guéri des suites de notre torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l'extrême frontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de ne plus incendier les burgs et les villas épiscopales; mais le pillage allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne justice des seigneurs franks, dont les cruautés étaient avérées.

--Et les Franks ne se sont pas armés contre vous?

--Le roi Clotaire ordonna une levée d'hommes, mais les seigneurs bénéficiers craignirent en se séparant de leurs leudes de laisser leurs burgs désarmés à la merci des esclaves, ou livrés sans défense aux attaques de notre troupe; ils n'envoyèrent que peu de gens à la levée, aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks; mais, selon le désir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des frontières de la Bourgogne...

--Et la petite Odille, Ronan?

--Je l'avais prise pour femme... la chère enfant ne me quittait pas, aussi douce que vaillante, aussi dévouée que tendre.

--Pauvre petite... et l'évêchesse qui nous a intéressés malgré son égarement?

--Fulvie était pour le veneur ce qu'Odille était pour moi.

--Et ce roi Chram qui rêvait le parricide a-t-il exécuté ses projets de révolte contre son père Clotaire? cet autre monstre qui tuait les enfants de son frère à coups de couteau!

--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouvé Chram et son père sur les frontières de notre Armorique.

--Le père et le fils sur nos frontières?

--Oui, et ils se sont montrés dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai dès mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assisté à de terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais éprouvé une pareille épouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe à ce qui, sous mes yeux, s'est passé lors de la rencontre de Chram et de son père.

--Je te crois, Ronan, car te voici tout pâle à ce souvenir.

--Horrible... horrible... mais je viendrai tout à l'heure à ce récit; fidèles à notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des confins de la Bourgogne. Cette contrée, l'une des premières conquises avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appelés Burgondes, était aussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille Gaule! À la voix de Vercingétorix, le chef des cent vallées, les populations s'étaient soulevées en armes contre les Romains, Epidorix, Convictolitan, Lictavic, et d'autres patriotes de cette province, avaient rejoint avec leurs tribus le chef des cent vallées, jaloux de combattre avec lui pour la liberté des Gaules.

--Et cette contrée autrefois si vaillante... a subi le sort commun!

--Là comme ailleurs, Kervan, les évêques avaient hébêté ces populations jadis si viriles.

--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrétiens ou non chrétiens nous prêchent encore l'amour de la patrie, la haine de l'étranger.

--Aussi la Bretagne est jusqu'ici restée libre; il n'en fut pas ainsi de la malheureuse province dont je vous parle; dès 355, son peuple avait dégénéré, deux chefs de hordes, Westralph et Chnodomar, avaient envahi cette contrée; d'autres barbares, les Burgondes, venus des environs de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiers envahisseurs et s'établirent en ce pays vers l'année 416. Ces Burgondes, qui ont donné leur nom à cette province, étaient des peuples pasteurs, moins féroces que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants gaulois de ce pays avaient été massacrés ou emmenés en esclavage lors de la première conquête de 355. La race de ceux qui en petit nombre survécurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misérable que celles de la majorité des provinces conquises; les rois Gondiok, Gondebaud et son fils Sigismond, régnèrent tour à tour sur ce pays jusqu'en 534; à cette époque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis, attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagèrent de nouveau ce pays, asservirent également et la race burgonde et la race gauloise, et ajoutèrent ce territoire aux autres possessions de la royauté franque.

--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste monde!...

--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit, selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir, gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas les oublier:

«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu de vous avec la bonne nouvelle...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence! l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: Qui frappera de l'épée périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable! Aux pauvres qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces conquérants pillards ou de ces nouveaux princes des prêtres, race de serpents et de vipères, qui, selon le Christ, dévore le bien des pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par la sainteté du temple... Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines. L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante, impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous, charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves, par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang versé! que de ruines!...

»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui nous dévore!...

»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare; comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de tant de coeurs!

»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que nous sommes?

»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité... La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi! l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs, nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents, tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés, vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement pour l'avenir!

»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.

»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conquête franque?

»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.

»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat, vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder le don des miracles...

»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité, ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la Gaule...

»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?

»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:

»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas! hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque, la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre, abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue, héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs, que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit, par une charte, selon la formule ordinaire:

Clotaire, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église. C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous nos fidèles présents et futurs qu'un certain moine, nommé Loysik, nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de Châlons, bornée au nord par les rochers dits Roches-Balues; au midi par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à l'ouest par le ravin appelé Ravin d'Epidorix; à l'est, par la lisière des bois dits Bois aux Chèvres, touchant aux terres de l'église de Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes, champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir: nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de notre sceau.
Clotaire[B].

»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon diocèse.

»L'évêque me parlait ainsi tantôt, lorsque quelques esclaves fugitifs sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prélat m'a dit alors d'une voix suppliante:--Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres, annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolte présente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leurs besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du blé, du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront à construire des maisons de bois avec les arbres de la forêt, en attendant qu'ils aient pu se bâtir des demeures de pierres, et à ces bâtisses mes esclaves de tous métiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence avec de si redoutables voisins...

»À cette heure, mes amis, mes frères, vous le voyez, de vous il dépend de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'être sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec moi dans notre communauté de laboureurs y entreront; ceux qui, préférant la vie de famille, voudront s'unir à une femme de leur choix, recevront de moi des terres héréditaires et fonderont la colonie... J'ai soigneusement visité la vallée... une rivière poissonneuse traverse ses vastes prairies, des bois séculaires l'ombragent, ce qui est cultivé par les esclaves du fisc royal en vigne et en blé est florissant; les bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frères, que ces pauvres esclaves transportés ou nés en ce pays, et que dans sa générosité sacrilège ce roi Clotaire me donne... pêle-mêle avec le bétail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des évêques pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter à notre profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les terres qu'ils ont jusqu'ici cultivées pour le fisc du roi leur appartiendront désormais à titre héréditaire. La vallée est immense, et fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilité de son sol suffirait à nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, à nous Gaulois, sous forme de don, ont été violemment conquises il y a plus de deux siècles par des tribus barbares, puis envahies par les Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres sont en partie incultes, la race de ceux qui les possédaient il y a deux cent cinquante ans et plus avant la première invasion barbare est, hélas! depuis longtemps éteinte; massacrées lors de ces conquêtes successives, emmenées au loin en captivité ou mortes à la peine en cultivant pour autrui les champs paternels, les premières populations ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette vallée descendent de ceux qui y ont été transportés pour la repeupler après la conquête de Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois, nous ne dépossédons personne de notre race; mais ce territoire, il faudra savoir au besoin le défendre: en ces temps de guerre civile, les donations, quoique perpétuelles, souvent ne sont pas respectées par les héritiers des rois ou par les seigneurs et les évêques voisins. Nous serons donc prêts à repousser la force par la force. La vallée est garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une rivière profonde, à l'ouest par des ravins escarpés, à gauche par des bois épais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous écrase, nous mourrons du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit, les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné, ne sonnera pas de longtemps peut-être; mais une heureuse chance a servi votre révolte isolée, sachez en profiter. Gaulois réduits en servitude, vous aviez pris les armes... mais vous renoncez à de terribles représailles du jour où vous rentrez en possession du sol et de la liberté... de ce jour, vous, hommes de révolte, de désordre, de bataille, vous devenez hommes de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dépouillés de vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possédant la terre et la fécondant par votre travail, vous répandez autour de vous l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera fécond pour l'avenir; oui, malgré la torpeur effrayante où sont plongées les populations qui nous entourent, tôt ou tard vous voyant vivre paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu de subir l'esclavage avec une lâche résignation, avait, comme les habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconquérir ce que la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre! Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les Franks... et debout! mais tous ensemble... isolément nous serions écrasés... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes! et à nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en proche ces idées germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine encore, je le sais, mais inévitable comme la justice de Dieu, où le peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et de l'Église, ressaisira les droits sacrés dont l'a dépouillé la conquête! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et liberté!»

--Ronan,--dit Kervan après avoir, ainsi que sa famille, attentivement écouté le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils ont-ils été suivis par tes compagnons?

--Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptèrent l'offre de Loysik: quelques-uns continuèrent leur vie aventureuse; mais ils promirent à Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frère, le temps des grands soulèvements populaires n'est pas encore venu, il faut le reconnaître avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent aujourd'hui la vallée de Charolles, plusieurs, préférant le célibat, ont adopté la règle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais la majorité de nos compagnons, formant la colonie laïque établie autour du monastère, se sont mariés, soit à des femmes qui couraient avec nous la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai épousé la petite Odille et le Veneur l'évêchesse; les artisans, que l'esclavage et la misère avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens métiers, et travaillèrent pour la colonie; d'autres se livrèrent à la culture des terres, des vignes, à l'élevage des bestiaux. Je suis devenu bon laboureur, et ma petite Odille, habituée dès son enfance à soigner les troupeaux dans les montagnes où elle est née, s'occupe des mêmes soins; l'évêchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne ménagère, et dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de même que Loysik dirige l'hospice des hommes, fondé par lui dans son monastère; il est aussi l'arbitre souverain des rares démêlés qui s'élèvent entre nous; car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de séjour dans cette fertile vallée de Charolles, nous, jadis Vagres errants et indomptés, nous étions devenus, selon le voeu de mon frère, des hommes de paix, de travail et de famille.

--Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les évêques n'ont pas osé, comme nos druides vénérés, prêcher la guerre sainte contre les Franks, pourquoi n'ont-ils pas chrétiennement agi comme ton frère? Oui... ces terres immenses, peuplées d'esclaves et de bétail, que l'Église obtient si facilement de la crédulité des rois et des seigneurs franks, pourquoi ne les a-t-elle pas restituées à ceux qui les possédaient autrefois? ou bien si le massacre de la conquête laissait ces terres sans possesseurs, pourquoi l'Église ne les a-t-elle pas distribuées aux esclaves qui les cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en servitude, exploitant ainsi terres et gens à son profit... Redevenus libres et citoyens, rattachés au sol de la patrie par les mille liens de la famille, par la possession d'un sol fécondé par leur travail, ces anciens esclaves régénérés, formant alors la population la plus considérable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou chasser cette poignée de barbares qui l'oppriment et reconquérir son indépendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frère a accompli dans la vallée de Charolles, tous les évêques l'avaient accompli dans les immenses domaines de l'Église, peuplés d'esclaves, la Gaule, aujourd'hui, serait prospère, glorieuse et libre!

--Cela est certain, Kervan; mais les évêques ne l'ont pas voulu. Ces terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit, conservées, exploitées à leur profit, grâce au labeur écrasant de leurs frères, qu'ils retiennent, ces doux apôtres de charité, dans le plus dur esclavage... Le mal que font les évêques, ils le font volontairement, amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crédulité de nos conquérants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'Église à les garder? qui l'empêchait, qui l'empêche d'affranchir ces pauvres captifs? qui l'en empêche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidité effrénée de ces nouveaux princes des prêtres!... Ils règnent absolus, redoutés sur un peuple crédule et craintif; ils jouissent du fruit de ses sueurs dans une opulente oisiveté... et ils n'auraient été que simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pénétré de ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille... Alors, ces richesses si chères à la fainéantise, à l'orgueil, aux excès du clergé, il lui eût fallu les acquérir par le travail... Aussi, honte, exécration à ces princes des prêtres de l'Église de Rome!... Aussi, malheur à notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pères s'éteint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour où la Bretagne subira le joug catholique, elle subira le joug de la royauté franque!...

--Fasse le ciel que ces cruelles appréhensions ne se réalisent jamais, Ronan! Écartons ces tristes pensées, parlons de la vie paisible et laborieuse de la colonie de la vallée de Charolles.

--Oui, là nous avons jusqu'ici vécu heureux, cultivant nos champs en commun, et partageant en frères les fruits de notre travail commun, selon ces mots gravés sur la garde du poignard que je vous ai apporté: Amitié, communauté!

--Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot Ghilde, que signifie-t-il?

--C'est un mot saxon; il signifie association, confrérie, parce qu'en ce pays du Nord, d'après une coutume dont l'origine se perd dans la nuit des temps, tous ceux qui font partie d'une ghilde se jurent en secret, par serment mystérieux et sacré: Amitié, appui, solidarité en toutes choses... La maison de l'un des associés brûle-t-elle, tous les autres l'aident à la reconstruire; sa récolte est-elle détruite par la grêle ou par l'orage, tous les associés, se cotisant, l'indemnisent de ce dommage; il en est de même si son vaisseau périt dans un naufrage... Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs associés vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une iniquité, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il outragé, tous se joignent à l'offensé pour l'aider à obtenir réparation ou vengeance[C]... Ce qu'il y a de fécond dans ce principe de fraternelle solidarité, notre communauté l'a mis en pratique. Là nous disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour tous...

--Et mon frère Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et fortunée, après tant d'aventures?

--Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vécu heureux dans notre maison, auprès d'Odille et de moi... il a pu bénir mon premier-né...

--Quelle a été la cause de la mort de mon frère?

--Vous avez vu, Kervan, dans ces récits, quel homme était ce Chram, fils du roi Clotaire?

--Oui, c'était le digne fils d'un tel père...

--Ses projets de révolte ayant échoué en Poitou et en Auvergne, il s'est dernièrement jeté en Bourgogne, à la tête de quelques troupes, pour soulever ce pays contre son père; les comtes et les ducs de Clotaire, en ce pays, crurent de leur intérêt de combattre Chram dans cette nouvelle guerre civile; néanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays. Une des bandes de Chram arriva près de notre vallée; mon père et Loysik, prévoyant les éventualités de ces temps de troubles, nous avaient fait fortifier, au moyen de fossés et d'abattis d'arbres, les points de la vallée qui n'étaient pas défendus, soit par la rivière, soit par des ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communauté occupaient ces positions tour à tour et en armes, depuis l'invasion du fils de Clotaire en Bourgogne. Mon père commandait un de ces postes avancés lorsque les guerriers de Chram s'approchèrent de notre vallée pour la ravager.

--Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frère Karadeuk...

--Fut mortellement blessé en repoussant les Franks à la tête de nos hommes... Mon père mourut après avoir prononcé les paroles que je vous ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant à Loysik, et ramassé par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange; celui-ci l'avait rendu à mon frère après notre fuite du burg de Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme à mon père; il la portait le jour où il fut mortellement blessé... Il m'a prié de vous l'apporter et de la joindre aux reliques de notre famille.

--La mort de mon frère a été vaillante comme sa vie... Maudit soit ce Chram, fils de Clotaire! S'il n'eût pas ravagé la Bourgogne, mon frère Karadeuk vivrait peut-être encore!

--Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouvé aux frontières de notre Bretagne la juste punition de ses crimes...

--Tu veux parler de cette aventure qui t'a frappé d'une telle épouvante, que tout à l'heure tu pâlissais encore à ce souvenir?

--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont prédestinés à devenir l'horreur du monde!... Écoutez, écoutez... mon père mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre famille. Après avoir écrit le récit que je vous ai remis... je n'ai pu le compléter; voici pourquoi: En ces temps désastreux, rien de plus difficile, de plus périlleux, que d'entreprendre un long voyage; on risque à chaque pas d'être enlevé en route et emmené captif par les bandes armées des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des évêques qui guerroyent de province à province, de diocèse à diocèse, de domaine à domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant réciproquement leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui sont forcés de voyager ne s'aventurent jamais hors des cités sans se réunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes armées que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre à Moulins; c'était mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je quittai la vallée avant d'avoir achevé le récit que je vous ai remis; nous partîmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour aller d'abord à Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir pour Bourges; de cette dernière cité j'espérais trouver de pareilles compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu'à nos frontières, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny à Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent à combattre contre des bandes armées; je fus légèrement blessé dans l'une de ces attaques; plusieurs de mes compagnons furent tués, d'autres, faits prisonniers, furent emmenés eux et leurs familles en esclavage; moi, ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous eûmes le bonheur d'arriver à Tours.

--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas plus dangereux!

--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conquête! ravages toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos anciennes chaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs relais de poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus que décombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de la Gaule, sont maintenant interrompues; les évêques, maîtres absolus dans leur diocèse, empirent encore s'ils le peuvent cet état de choses, voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer plus sûrement. Ici les routes sont coupées parce qu'elles passent sur le domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont été détruits par quelque bande armée afin d'assurer sa retraite; aussi étions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au terme de notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs; parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivières afin de construire des radeaux où nous nous aventurions, n'ayant que ce moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'était pas autrement en Vagrerie.

--Pauvre pays! pauvre Gaule!

--En arrivant à Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait là des troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant, disait-on, vers les frontières de la Bretagne. L'occasion me parut bonne pour achever ma route en sûreté; je suivis les troupes royales, composées des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks, possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leur roi; des colons enrôlés de force augmentaient cette armée, elle se mit en marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas été plus désastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les Franks arrivaient-ils dans une cité, ils chassaient les habitants de leurs maisons et s'y établissaient en maîtres; durant leur séjour les provisions étaient consommées, gaspillées; puis lors de leur départ les Franks dévalisaient la maison; chacun d'eux pillant à sa guise; les hommes, s'ils disaient mot, étaient battus, souvent tués, les femmes et les filles violentées, puis l'armée du glorieux roi Clotaire reprenait sa marche.

--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie était moins terrible!

--Clotaire et sa truste rejoignirent les troupes à Nantes; c'est là que, pour la première fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les fils de son frère à coups de couteau; oui, c'est là que je le vis ce lâche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des miracles, grâce à l'intercession du bienheureux Saint-Martin!

--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?

--Ce soir-là il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brodée d'or, et par-dessus ce riche vêtement une casaque de fourrure avec un capuchon aussi de fourrure à demi rabaissé sur son front; ses yeux flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu était entouré de longues mèches de cheveux gris tombant presque jusqu'à sa ceinture; l'expression de ses traits était froidement féroce; il montait un grand cheval de guerre tout noir et caparaçonné de rouge; à sa gauche chevauchait son connétable, à sa droite l'évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan, l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon ardent désir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli ce voeu de mon père Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il disait dans cette salle où nous sommes: «N'est-il donc pas un homme en Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce monstre de Clovis?...» Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que j'ai vu...

--Voici que tu pâlis encore à ce souvenir, Ronan.

--Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas tué ce Clotaire... Écoutez, Kervan... et ainsi que moi tout à l'heure vous pâlirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui devant les forces supérieures de son père... espérant entrer en Bretagne, mais il trouva les frontières gardées par Kanao.

--Et bien gardées... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de l'Armorique.

--Chram, accompagné de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, dont j'ai parlé dans mes récits, était mort fou depuis peu), Chram, accompagné de Spatachair, se rendit près de Kanao, et lui proposa de joindre ses troupes bretonnes à celle des Franks pour combattre Clotaire, son père, et le tuer, s'il pouvait, «--Je suis toujours fort aise de voir des Franks s'entr'égorger,--répondit Kanao à Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est telle, quoique ton père soit un monstre de ton espèce, que je ne veux aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre Clotaire, s'il veut envahir nos frontières, que pas un guerrier frank n'a franchies jusqu'ici.» Chram, assuré du moins de la neutralité de Kanao, mais acculé aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa tanière, se prépara pour le lendemain à un combat désespéré, ayant d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la précaution de s'assurer d'un vaisseau, qui devait l'attendre près du petit port du Croisik, afin de s'embarquer là, si le sort de la bataille lui était contraire!

--Fils contre père... guerre parricide!

--J'étais arrivé sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le résultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y eût beaucoup de Franks exterminés de part et d'autre; mon seul but était de me rendre ici. Le hasard me fit rencontrer près de Nantes deux Bretons de Vannes, qui, lors de la joyeuse vendange à main armée, que vos tribus sont allées faire cet automne, avaient été blessés; ils s'étaient tenus cachés jusqu'à leur guérison dans la hutte d'un esclave... Ces deux Armoricains voulaient revenir à Vannes; de cette ville aux pierres sacrées de Karnak, la distance n'est pas très-longue. Nous partîmes tous trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait livrer à son fils... Pour abréger le chemin, et ne pas nous trouver enveloppés dans la mêlée, nous avons gagné le bord de la mer, afin de nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue, Kervan, j'éprouvais le pieux désir de contempler ces lieux témoins, il y a plus de six siècles, de la grande bataille de Vannes, à la fois donnée sur terre et sur mer; bataille sanglante, où notre aïeul Joel et ses fils avaient si vaillamment lutté contre l'armée de César. C'était aussi dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Méroë, de retour du camp romain, maîtres, comme pilotes, de la destinée de la flotte ennemie, et pouvant ainsi la perdre sur des récifs, l'avaient conduite au port, afin de la combattre loyalement, au lieu de la détruire par une lâche traîtrise, fidèles à cet antique proverbe armoricain: Jamais Breton ne fit trahison.

--Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aïeul Guilhern emporta sur son cheval César tout armé. Bataille terrible, où se décida le sort de la Gaule... La victoire fut héroïquement disputée par nos pères; ils furent vaincus, mais avec gloire!

--Ah! Kervan! ces temps héroïques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai dit, j'éprouvais un pieux désir de parcourir ce champ de bataille, et d'arriver sur la côte d'où l'on découvre à la fois la baie du Morbihan et la vaste plaine de Vannes. Nous avions marché une grande partie de la journée; nous longions la côte, aux environs du port du Croisik, lorsque nous apercevons une cabane de pêcheur adossée à des rochers; nous nous y rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu'à ma grande surprise, je vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment chargées, et des chevaux richement caparaçonnés, gardés par plusieurs esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquenée, portaient des selles de femmes.

--Singulière rencontre en ce pays solitaire... Et à qui appartenaient ces chevaux?

--À Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette cabane... Une barque était amarrée au rivage, et à trois portées de trait, un vaisseau léger se tenait prêt à mettre sous voile.

--Tu m'as parlé des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'était ménagés en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa famille?

--Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous hésitions à entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au seuil apparut une jeune femme richement vêtue: deux petites filles l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la robe de sa mère; celle-ci donnait la main à l'autre enfant, âgée d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondément abattue: ses yeux étaient noyés de larmes; derrière elle je reconnus l'un des trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait à la torture que l'on m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg.

--Cette femme, ces enfants, c'était la famille de Chram?... Il me paraît toujours étrange que de pareils monstres aient une famille.

--Je faisais la même réflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune femme, remarquant sur nos épaules nos sacs de voyage, nous dit avec anxiété:

«Est-ce que vous venez des environs de Nantes?

»Oui, madame.

»Avez-vous des nouvelles de la bataille?

»Non...»

--Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un redoublement d'anxiété:

«Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs?»

--Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux petites filles:

«Mes enfants! mes pauvres enfants!...»

--Soudain, un des esclaves, sans doute placé en vedette sur les rochers, accourut en criant:

«Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussière, une troupe de cavaliers armés accourir bride abattue...

»Mort et furie!--dit Imnachair en pâlissant,--c'est Chram... La bataille est perdue!...»

--À ces mots la pauvre jeune femme se jeta à genoux, serra ses deux petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots et les gémissements de la mère et des enfants.

»Vite, vite, au bateau!--s'écria Imnachair.--Esclaves, déchargez les mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous, madame, tenez-vous prête à partir: ces pleurs sont inutiles.»

--À ce moment on entendit au loin le galop précipité des chevaux, le choc des armures et des cris confus et furieux.

«C'est mon mari!--s'écria la femme de Chram en blêmissant; »--mais son père est à sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est perdu!...»

--Imnachair prêta l'oreille... une bouffée de vent nous apporta ces cris:

«Tue! tue!...

»À mort! à mort!...

»C'est la voix du roi Clotaire!--s'écria Imnachair.--Fuyez, madame, vous et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un instant il sera trop tard...,

»Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas maintenant que j'abandonnerai Chram...»

--Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les poussaient ne devaient plus être qu'à trois ou quatre cents pas...

«Malheureuse folle, une dernière fois, venez-vous?--dit Imnachair en la saisissant par le bras,--venez-vous?

»Non,--dit-elle:--non...

»Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!»--s'écria Imnachair avec épouvante; puis il disparut.

--Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire et de sa truste, nous n'eûmes que le temps de courir aux rochers dont était bordé le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de granit. De l'endroit où j'étais caché, je découvrais la cabane et la mer. Au bout de quelques instants je vis la barque chargée des caisses enlevées du bât des mules, et contenant sans doute les trésors de Chram, faire force de rames pour gagner le léger bâtiment à voiles.

--Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants?

--Imnachair les abandonnait... Assis à la proue, il tenait le gouvernail: les esclaves, entassés dans la barque, accompagnaient la fuite du favori de Chram.

--Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis dévoués... Ce misérable livrait sans doute Chram à une mort méritée; mais cette femme, mais ces deux petites filles?

--Écoutez, Kervan, écoutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je découvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgré mon éloignement du lieu de la scène horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient. Presque au même instant où Imnachair quittait le rivage, je vis l'épouse de Chram faire quelques pas, entraînant ses deux enfants après elle; puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air suppliant et épouvanté... Alors, Chram, tête nue, livide, son armure en désordre, et qui venait sans doute de sauter à bas de son cheval, parut aux abords de la hutte, marchant à reculons et l'épée à la main, tâchant de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles arrivèrent jusqu'à moi:

«Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis indignement outragé par mon fils!... Vois, et juge-nous avec équité,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton jugement soit celui que tu prononças entre Absalon et son père David[D]

Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut à mes yeux aux abords de la cabane; s'adressant alors à ses antrustions qui continuaient de charger Chram dont le sang coulait, il s'écria:

«Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant!»

Les guerriers abaissèrent leurs épées. Chram, dont le visage ruisselait de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les bras de sa femme, qui, s'élançant vers lui, l'étreignit convulsivement; ses deux petites filles, toujours agenouillées, tendaient leurs bras vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'écume; il tenait à la main sa longue épée; ses guerriers formèrent un cercle autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son épée au fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en silence pendant quelques instants; Chram, après avoir imploré son père les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire, toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout bas quelques mots à l'un des hommes de sa suite; aussitôt Chram, sa femme, ses deux petites filles, furent garrottés malgré leur résistance désespérée, puis entraînés dans la hutte; leurs cris perçants parvenaient jusqu'à moi; au bout de quelques instants, les guerriers de Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermèrent la porte en disant:--Nous les avons attachés sur un banc[E].--L'un d'eux tenait un tison enflammé pris sans doute au foyer. Le roi se plaça debout auprès de la cabane, il semblait prêter l'oreille avec une satisfaction féroce aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus.

--Mais quel supplice ce monstre réservait-il donc à son fils... à sa femme... à ses deux enfants?

--Écoutez encore, Kervan. La cabane était construite de poutres jointes les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis bientôt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs marins et de bruyères desséchées par l'hiver, puis les amonceler autour de la hutte jusqu'à la hauteur du toit...

--Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible...

--Lorsque ces matières inflammables furent amoncelées autour de la cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des roseaux le tison embrasé, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les joncs et les bruyères s'allumèrent... d'autres guerriers, se façonnant des torches avec des roseaux enflammés, mirent le feu en plusieurs autres endroits, et bientôt la cabane disparut au milieu d'un immense tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient périr de cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivèrent jusqu'à moi; quoique la porte de la hutte fût close, je détournai la tête par un mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute mer, je vis au loin le léger vaisseau à voiles qui emportait Imnachair et les trésors de Chram disparaître à l'horizon...

--Ce Chram ne mérite pas de pitié... mais cette jeune femme... mais ces deux petites filles... ainsi brûlées vives... Ah! Ronan... tu l'as dit: cette race de Clovis semble fatalement née... pour épouvanter le monde...

--La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite, obligés de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent à mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes avaient cessé, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques instants un énorme monceau de cendres et de débris brûlants avait remplacé la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste; plusieurs guerriers, à l'aide de leurs longues lances, écartant la cendre et les charbons du brasier à demi éteint, découvrirent à ma vue d'informes débris humains à demi consumés... c'étaient les restes de Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces débris humains, Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa suite[F]. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protégé par les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant brûler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement le souvenir de David et d'Absalon!

--Il y a, Ronan, des hasards étranges; je me rappelle avoir lu dans ton récit que lorsque mon frère Karadeuk se fut introduit dans le burg du comte Neroweg, espérant te délivrer, toi et Loysik, ce Chram dit à Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite Bretagne indomptée à la domination franque!...--et c'est sur les frontières de notre vieille Armorique, toujours indépendante, que lui et sa famille innocente ont trouvé une mort horrible... Mais du moins cette infâme postérité de Clovis est-elle éteinte par le meurtre de Chram, son petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres fils à Clotaire?

--En cette année 560 où nous sommes, Clotaire a encore quatre fils nommés Caribert, Gontran, Sigebert et Chilperik... ce dernier surtout, ce Chilperik, paraît, dit-on, avoir hérité de la férocité de son père Clotaire et de son aïeul Clovis, ce premier conquérant de la Gaule, dont le colporteur, il y a près de cinquante ans, dans cette même maison, Kervan, vous a raconté la mort et les crimes!

--Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils après lui!... Ah! Ronan! malheur... malheur à la Gaule...

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Le lendemain du jour où Ronan, fils de mon frère, eut cet entretien avec moi, Kervan, il nous a quittés, ses dernières paroles ont été celles-ci:

--Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier désir de mon père et le voeu de notre aïeul Joel, je suis heureux et fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule, j'aurai, en méditant de nouveau sur le passé, retrempé ma foi à la délivrance de notre pays... délivrance lointaine, je le sais, car Loysik l'a dit: les siècles sont des instants pour la marche de l'humanité.

Ronan le Vagre est donc parti dès l'aube pour retourner dans la vallée de Charolles, après avoir accompli le dernier voeu de son père et aussi celui de notre ancêtre Joel, le brenn de la tribu de Karnak, en joignant le récit précédent à notre légende. Ronan m'a promis, dans le cas où il lui arriverait quelque événement important, de m'en instruire s'il trouvait un voyageur qui se rendît en Bretagne; ce récit, il l'adresserait soit à moi, soit à toi, mon fils aîné, Yvon, si à cette époque j'avais quitté ce monde.

Puisse Ronan, le fils de mon frère, arriver sain et sauf dans la vallée de Charolles et y retrouver sa famille heureuse et tranquille, ainsi qu'il l'a laissée!

Si avant ma mort je n'ai rien à ajouter à notre chronique, moi Kervan, je te lègue, à toi mon fils Yvon, ces parchemins et nos reliques de famille.


Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils de Jocelyn, j'inscris ici très-tristement la mort de mon père: il est allé revivre dans les mondes inconnus, vers la fin de ce mois de juin 561.--Nous avons appris par des voyageurs qu'en cette même année est mort à Compiègne le roi Clotaire, dans la cinquante et unième année de son règne; il a été enterré dans la basilique de Saint-Médard, à Soissons, église magnifique qu'il avait fait construire. Les évêques ont chanté les louanges de ce monstre couronné comme ils avaient chanté celles de son père Clovis.

Clotaire laisse quatre fils: Caribert, roi de Paris; Gontran, roi d'Orléans; Sigebert, roi d'Austrasie, contrées qui avoisinent le Rhin et s'étendent aussi vers le nord-est de la Gaule; Chilperik réside à Soissons et règne en Neustrie, territoire qui comprend la plus grande partie des provinces nord-ouest de la Gaule; ce Chilperik, ainsi que nous l'avait dit Ronan, le neveu de mon père, annonce devoir être le plus cruel des quatre fils de Clotaire.

Je n'ai pas reçu de nouvelles de Ronan; puisse-t-il vivre toujours en paix dans la vallée de Charolles, de même que nous vivons ici! car la Bretagne n'a pas encore subi le joug des Franks, fasse Hésus qu'elle ne le subisse jamais!

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.


ÉPILOGUE.