IV
Arago était doué d’une organisation particulière, il était savant comme on est poëte, coloriste, musicien. Il cherchait par instinct la cause des choses, il trouvait leurs lois par besoin ; où d’autres se laissent borner dans la contemplation par le sentiment, il voulait voir au delà et il pénétrait. Il avait à un degré extraordinaire cette noble faculté de trouver les rapports des choses cachées, de les poursuivre, de les coordonner et de les rendre.
Mais à côté de cette pensée si grande, de ce besoin de science insatiable, il y avait, grâce à cette organisation poétiquement scientifique, grâce à cette vocation, des instincts primitifs pleins de charme, des passions de cœur sympathiques et que l’on ne s’attend guère à rencontrer dans le cabinet du savant qui médite ; une sensibilité profonde, restée chez lui entière ; des croyances morales, un patriotisme, un amour de l’humanité toujours émus. Contraste heureux qui attirait à lui l’affection, la vénération sympathique, en même temps que l’estime et l’admiration.
Deux parts sont à faire dans l’histoire des savants : l’histoire de ce qu’ils ont ajouté au monument de la connaissance humaine d’une part, et d’autre part leur esprit en lui-même, en quelque sorte l’anecdote de leur vie.
Pour apprécier le caractère privé de François Arago, il faut avoir joui des douceurs de sa bienveillance, il faudrait peindre cet intérieur patriarcal de l’Observatoire, redire ce que l’on a vu dans cette retraite de l’homme de génie et du sage. Mais comment ouvrir à l’œil du public l’intérieur de cette famille aujourd’hui désolée, et révéler le secret dont aiment à s’envelopper les esprits nobles et délicats, les pures et touchantes vertus ?
Arago était un de ces hommes que notre temps ne reproduit pas. Les idées que le dernier siècle a allumées sur le monde étaient dans son esprit comme des croyances simples, comme les lumières du sens commun qui n’admettent ni doutes ni raffinements. Mais à l’esprit de son époque il joignait la simplicité de mœurs, le respect du devoir, la sagesse pratique. Son esprit juste, vaste, droit, positif, allait au but et préférait le vrai et l’utile aux idées brillantes et hasardées. Sa probité et sa justice en firent un de ces religieux gardiens du bien public qui accomplissent par devoir ce que d’autres tentent par ambition. En faisant bien, il cédait à la pente de son esprit, aux résolutions de sa volonté, et il lui aurait fallu se contraindre pour agir autrement.
Ce savant si illustre, cet esprit si vaste, cet homme si austère, si inflexible, était aimable et serein. Dans les dernières années de sa vie, malgré ses souffrances, sa bienveillance active et constante ne se démentit jamais ; une gaieté douce jointe à un esprit plein de finesse donnait un charme inexprimable à son commerce. Son esprit, animé par mille souvenirs, prêtait à son entretien un intérêt soutenu, profond, et l’on pressentait toujours, même dans les causeries les plus légères, les richesses d’âme de cet homme à part dans l’élite de la famille humaine.
Quelques anecdotes serviront à peindre son caractère et la tournure de son esprit.
Nous l’avons dit, Arago n’a jamais porté une décoration, il avait peut-être toutes celles de l’Europe. Jamais il n’écrivit pour remercier ceux qui lui envoyaient ces marques de distinction, jamais surtout il ne fit aucune démarche pour les obtenir.
Un de ses élèves, celui qui l’a payé de sa protection par la plus noire ingratitude, venait d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. Ivre de joie, c’est M. Salvandy qui l’a dit, il voulut être présenté au roi Louis-Philippe, en habit d’académicien et avec sa croix. Malheureusement il n’avait reçu que son brevet, et son habit de membre de l’Institut n’était pas encore taillé. De là grand déplaisir de la part du jeune savant, et il l’exprimait dans la chambre d’Arago. Celui-ci lui dit avec ce sourire plein de malice qui n’appartenait qu’à lui : Je ne puis vous prêter mon habit, il serait trop grand pour vous ; mais prenez dans mes décorations, si vous voulez, vous en aurez l’étrenne : je ne les ai jamais mises.
Après la chute de l’empire, Arago, douloureusement affecté par l’invasion de la France, s’enferma à l’Observatoire pour ne pas voir les étrangers vainqueurs. Il était déjà célèbre. Le roi de Prusse voulut le voir. M. de Humboldt, l’illustre ami d’Arago, fit de vains efforts pour obtenir de lui qu’il se laissât présenter au roi de Prusse. Arago refusa.
Un soir, Arago venait de se lever de table et il était entré avec deux amis dans la salle de billard. On entend le bruit d’une chaise de poste. Un instant après, M. de Humboldt entre accompagné d’un monsieur en casquette et en costume de voyage.
« Je pars pour Berlin, dit-il à Arago, et je n’ai pas voulu partir sans venir vous embrasser. Monsieur part avec moi et je l’ai prié de monter près de vous pour qu’il ne m’attendît pas dans la voiture. »
Arago salue l’étranger, lui montre une banquette en le priant de s’asseoir, et il se met à causer affectueusement avec M. de Humboldt. Au bout d’une heure de causerie, M. de Humboldt prend congé d’Arago, l’étranger se lève, salue et se retire avec M. de Humboldt sans que l’on se fût autrement occupé de lui. A peine sont-ils partis, Arago se met à rire. « Cet excellent ami, dit-il, il croit sans doute que je n’ai pas reconnu le roi de Prusse. »
En effet, c’était le roi de Prusse lui-même qui était venu en casquette et en costume de voyage. Il tenait à voir Arago et il allait aussi vers les montagnes quand elles ne se dérangeaient pas pour venir à lui.
Nous avons prononcé plus haut le nom de Waterloo. Ce nom prononcé nous rappelle une anecdote que M. Quetelet raconta dans la séance du cercle artistique de Bruxelles, où, sur la prière des membres du cercle, il parla de François Arago et de ses découvertes, quelque temps après la mort de ce grand homme. Dans un voyage que les deux astronomes avaient fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d’insistance peut-être que d’urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au pont de Waterloo et leur faire admirer ce chef-d’œuvre du génie anglais. François Arago, que ce mot de Waterloo blessait profondément, parce qu’il lui rappelait en même temps qu’un grand désastre l’invasion qui s’ensuivit, François Arago refusa obstinément l’invitation. Ses hôtes, voyant qu’il n’y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Ils s’embarquèrent, un jour, sur la Tamise avec l’illustre savant, sous prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c’est ainsi que, tout en regardant et en causant, François Arago se trouva malgré lui en présence du pont qu’il ne voulait pas voir.
« Eh bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, eh bien, que dites-vous de notre pont ?
« Votre pont, répondit Arago, prenant son parti de la surprise qui lui était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moins, et cette arche, pour être à sa place, devrait être reportée à Berlin. »
La conversation remise par cette saillie sur le ton de la plaisanterie, la promenade continua sans encombre. Quelques sceptiques essayeront de sourire de ce patriotisme visible dans les plus petits détails, les honnêtes gens de tous les pays y applaudiront au contraire.
A défaut des confidences trop intimes de la famille, qu’il nous soit permis de divulguer, une fois encore, celles de l’amitié dans un détail qui, pour être puéril, n’en est pas moins charmant : l’homme se peint dans les petites choses non moins que dans les grandes.
F. Arago, dans les heures qu’il était forcé parfois de dérober à la science, était d’un commerce si aimable, si enjoué, d’une si charmante bonhomie, qu’on retrouvait en lui la candeur et la naïveté gauloise dans tout son épanouissement. Il se trouvait un soir à Louvain avec son confrère de Bruxelles, M. Quetelet, dont on ne s’étonnera pas que nous invoquions volontiers le nom et les souvenirs. Il n’y avait qu’une seule chambre disponible pour les deux savants, dans l’hôtel où ils étaient descendus. Cette chambre avait bien deux lits ; mais une chambre à partager, c’était déjà, à ce qu’il paraît, quelque chose d’assez embarrassant pour les deux amis, peu habitués à une aussi complète communauté. F. Arago se tournait et se retournait dans ladite chambre. M. Quetelet en faisait autant, et leur toilette de nuit n’avançait pas.
F. Arago, plus impatient que son savant collègue, prit enfin un grand parti, et, se plaçant résolûment devant le secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles :
— « C’est que, lui dit-il en homme qui est décidé à ne pas reculer d’une semelle, c’est que j’ai l’habitude de me coiffer la nuit d’un casque à mèche ! »
Et quand la chose fut dite, il respira.
« D’un casque à mèche ! répliqua son interlocuteur, respirant à son tour : c’est comme moi, je n’osais pas vous le dire. »
Mais si c’était tout pour M. Quetelet, ce n’était pas tout pour F. Arago. Il lui restait un second aveu à faire, aveu qui lui coûtait sans doute autant que le premier, car il se promenait de long en large dans sa chambre, et le seul progrès accompli dans ses préparatifs se dressait au haut de sa tête retombant à demi sur son front encore soucieux. La promenade semblait interminable. Son confrère, dont le flegme est bien connu à Bruxelles, attendait patiemment qu’elle finît, pensant que, sans doute, son compagnon était plongé dans quelque méditation profonde, quand François Arago, faisant face tout d’un coup au danger :
— « C’est que, dit-il avec un surcroît d’énergie, c’est que je ne vous ai pas tout dit. Je ne vous ai fait que la moitié de ma confession ; voici le reste. Dès que j’ai fermé les yeux, je ronfle !!
— « Si ce n’est que cela, dit M. Quetelet, rassurez-vous ; je dors, moi, comme un enfant, et dès que je dors, il n’est pas de bruit qui me réveille. »
Quelques secondes après, les deux amis dormaient chacun à leur façon, et la nuit fut bonne pour tous deux.
Personne n’a eu le sentiment de la nationalité plus fortement développé qu’Arago. Les offres d’argent de Napoléon détrôné et désirant se réfugier en Amérique ne purent pas le décider à abandonner la France ; la promesse de la direction des sciences en Russie, alors même que la Restauration se montrait hostile à son égard, ne put le décider à quitter le sol natal. « Tant qu’on me laissera un coin de terre pour y poser le pied d’un télescope, je dois le résultat de mes travaux à mon pays. » Telle est la réponse que fit un jour le savant désintéressé à un envoyé d’Alexandre.
Nous avons parlé plus haut de cette faculté merveilleuse d’Arago de rendre claires et intelligibles aux intelligences les plus ordinaires les considérations scientifiques de l’ordre le plus élevé. Il avait adopté, pour reconnaître que son auditoire l’avait compris, un procédé curieux et singulier.
Lorsqu’il donnait son cours d’astronomie, et qu’en discourant il éclairait de sa parole les labyrinthes de la science, que tout le monde les arpentait avec lui, bien sûr de retrouver plus tard son chemin, alors il avait une habitude fort originale. D’un regard il parcourait son auditoire, il y cherchait le front le plus déprimé, la figure la plus inintelligente, la physionomie la plus insignifiante ; cet auditeur si singulièrement choisi étant trouvé, Arago ne s’adressait plus qu’à lui. C’est sur ce visage inintelligent qu’il étudiait l’effet de ses paroles. Il le regardait s’illuminer peu à peu aux vibrations de sa parole claire et lumineuse.
Lorsque sur cette figure Arago pouvait lire qu’il était compris, alors il était certain que tout le monde avait compris aussi, et qu’il ne restait de doute pour personne. Cet auditeur était son thermomètre intellectuel.
Un jour, Arago déjeunait en famille. On annonce une visite. Un monsieur entre. C’était précisément le thermomètre de la séance de la veille. Il salue, parle de son admiration, puis, entre parenthèses, remercie Arago de l’attention toute particulière qu’il lui a accordée la veille. « Vous aviez l’air, dit-il, de ne donner votre leçon que pour moi. »
Et les témoins de cette scène de rire aux larmes ; eux qui connaissaient les habitudes d’Arago, ils savaient ce que cette distinction avait de flatteur pour celui qui se vantait d’en avoir été l’objet.