CHAPITRE PREMIER.
ARLEQUIN.
Son origine, ses métamorphoses.
Il est avéré que Polichinelle a diverti les Romains de la république. Il s'appelait en ce temps-là Maccus; les farces atellanes n'étaient pleines que de son nom et de ses exploits. L'identité n'est pas douteuse: on a déterré, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze antique représentant Maccus, bossu par derrière et par devant, et le visage orné de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom italien moderne: Pulcinella, bec de poulet. On peut s'assurer du fait dans Ficoroni, de Larvis scenicis (page 26). Les anciens (et ce n'est pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dressé des statues à Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est classique comme Plaute et Térence. Il a même conservé jusqu'à nous un caractère natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue parmi tout le peuple des marionnettes. D'où croyez-vous que provienne ce bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a jamais pu se débarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus était né chez les Osques, si renommés dans les anciens auteurs pour leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de là que Maccus se transporta à Rome, où l'on représentait sur le théâtre des jeux osques. C'étaient de petites pièces qu'on jouait le matin avant la grande pièce. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme à tous les cœurs bien nés la patrie est chère, il ne consentit jamais à parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui imposèrent leur idiome à tant de peuples vaincus, ne vinrent pas à bout de l'imposer à Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs Élysées, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants ébahis, Maccus continue à parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En effet, les Osques étaient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla chercher un asile; quelques historiens ont prétendu même confondre ces deux peuples. Il est naturel que le héros proscrit ait cherché à divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable que la scène pathétique de Véturie, accompagnée des dames romaines, eut pour témoin Polichinelle. Ce point d'archéologie pourra être éclairci plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de Polichinelle.
Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'où vient-il? qui est-il? L'érudition a travaillé pour placer Arlequin aussi haut que Polichinelle. On est allé chercher dans le scoliaste de Martial un mime appelé Panniculus, et l'on a voulu que ce Panniculus fût une allusion à l'habit d'Arlequin, composé de petits morceaux de drap; conjecture plus ingénieuse que solide. L'habit d'Arlequin est certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin, à ce qu'on prétend; Arlequin y est vêtu de noir de la tête aux pieds, y compris la tête, bien entendu. Le Panniculus ne serait-il pas plutôt ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en déployant sur sa tête et autour de ses reins une petite écharpe, le palliolum? Au surplus, je n'ai point à faire un sort au Panniculus; c'est l'affaire des savants: tenons-nous à notre Arlequin.
Je dis notre, et non sans dessein; car j'espère bien établir qu'Arlequin est Français; mais ce ne sera pas en adoptant l'étymologie donnée par Ménage. Ménage raconte que le président de Harlay avait un bouffon favori qu'on appela, du nom de son maître, Harlay; on ajouta Quint, par une espèce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit Harlay-Quint ou Arlequin. Je doute qu'Arlequin lui-même fût capable d'inventer une étymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte Ménage en a par centaines de la même force. Comme il savait très-bien le grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le français pareillement. Aujourd'hui, sa réputation est faite; la prescription y est, et l'on écrit, dans des articles de revues éblouissants d'érudition: «Ménage, savant linguiste, profondément versé dans les origines de notre langue, etc.» Ceux qui déclament ces belles choses n'ont probablement jamais ouvert le livre de Ménage.
Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une étymologie nouvelle du nom d'Arlequin.
Premier point: Arlequin est né dans la ville d'Arles, et l'autre moitié de son nom est une altération du mot camp: Arlecamp, Arlequin.
Second point: Arlequin était jadis un démon ou un fantôme qui hantait les cimetières. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les ténèbres. Le caractère d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifié au soleil; nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms différents, Arlequin le folâtre, et le funèbre Hellequin, chef d'une mesnie qui remplit d'épouvante tout le moyen âge, sont une seule et même personne.
Voilà ma thèse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de haut: prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.
Arles fut la première ville de France qui reçut la foi chrétienne. Elle y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans après la passion de Jésus-Christ, par saint Trophine, son apôtre et premier évêque.
Cette ville possédait un magnifique cimetière païen; là reposaient les chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausolées dont les débris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un lieu consacré par la piété de la religion précédente; mais elle voulut le régénérer en quelque sorte et le purifier par la bénédiction chrétienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres évêques, en présence de qui la cérémonie devait s'accomplir. C'étaient saint Saturnin, évêque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de Limoges; saint Front, de Périgueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils étaient réunis sur le terrain, et cherchaient à qui serait déféré l'honneur d'officier en cette circonstance solennelle, chacun s'en défendant par humilité, lorsque tout à coup le Sauveur des hommes, Jésus-Christ lui-même, parut au milieu d'eux, et mit fin à leur pieuse contestation en bénissant le cimetière de sa propre main. Ce lieu avait porté de temps immémorial le nom de Champs Élysées, qui témoignait à la fois sa splendeur, sa destination funèbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette croyance venait d'être changée, mais on ne change pas facilement les habitudes du peuple: le cimetière continua donc à s'appeler Ely-Camps; quelques-uns, sans doute plus rigides, modifièrent ce mot en Arles-Camps. La pensée mythologique se trouvait ainsi effacée par la substitution d'une racine à l'autre, et l'on finit par employer indifféremment Arlecamps ou Elycamps. Mais il est essentiel d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot Arles sonnait Ales. Arleschamps ou Arlescamps n'a jamais été prononcé au moyen âge autrement que Alecamps. On écrivait avec ou sans r, selon qu'on se reportait à l'étymologie Arelatum, ou à la prononciation: les manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille d'Arleschans ou d'Aleschans; mais la forme parlée était une[111].
[110] La Royale Couronne des roys d'Arles, par P. Bouys, presbtre, p. 94.
[111] Voyez, page 22, [du Grasseyement]; et, page 26, [de l'Assimilation ou substitution des liquides l, r]. Voyez aussi le Glossaire de Roquefort, au mot Ale-le-blan (Arles-le-Blanc).
Pendant tout le moyen âge, le cimetière d'Arles fut le lieu le plus célèbre de la France et peut-être de l'Europe. Là se voyait, dit le père Bouys, la première chapelle qui eût été dédiée à la Vierge après son assomption, par le pape Virgile. Puis étaient venues les souffrances de l'Église chrétienne: le paganisme n'avait pas cédé la victoire sans combat; le sang des martyrs avait coulé sous le glaive des persécuteurs. Un cimetière est un terrain neutre: les Champs Élysées s'étaient ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ, saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre sanctifiée de leur sang aurait-elle manqué de miracles? Aussi elle n'en manqua point. C'est dans le cimetière d'Arles que le Labarum apparut à l'empereur Constantin. «Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantité de sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy (à quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu en l'air, luy dict ces paroles: Constantine, in hoc signo vince![112]» Constantin marcha contre Maxence, délivra Rome, et la paix fut donnée à l'Église.
[112] P. Bouys, la Royale Couronne des roys d'Arles, p. 20.
Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidèles habitant une ville éloignée d'Arles exprimaient le désir de dormir dans le saint cimetière. Il leur semblait que leur âme avait plus de chances de salut lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs, dans une terre bénie de la main et de la bouche de Jésus-Christ. On abandonnait leurs cercueils sur le Rhône; et soit qu'il fallût le descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls à leur destination, et s'arrêtaient d'eux-mêmes où il fallait, comme estant attirés à ceste terre pour y attendre la resurrection des morts, en la compagnie des saints qui sont enterrés en iceluy[113].
[113] Bouys, p. 118.
Au récit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et faisait faire de continuelles prières en Arlecamps, car il y avait une partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le père de Gérard de Viane, tué à Roncevaux, «et tant de barons et de chevaliers qui, comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour.» Il y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers avaient perdu la vie en Arlecamps même; car, pour que rien ne manquât à la renommée ni à la poésie de ce glorieux cimetière, il avait été le théâtre d'une bataille livrée par Charlemagne contre les Sarrasins. La bataille d'Arlescamps a été chantée dans un poëme de dix mille vers par quelque Homère anonyme du XIIIe siècle; l'avenir sans doute réserve le sien à la bataille non moins épique que, neuf cents ans plus tard, un autre Charlemagne livra dans le cimetière d'Eylau. M. Paulin Paris[114] analyse la chanson d'Arlescamps, il en extrait des passages d'une grande beauté et véritablement épiques. Par exemple, le discours de Guillaume à son bon cheval prêt à succomber de fatigue: Cheval, dit il, moult par estes lassés? Il l'encourage par la promesse de tout ce qui peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase doré; sera pansé quatre fois par jour, etc.:
[114] Histoire des manuscrits français de la bibl. du Roi, t. II, p. 140 et 500.
Baucent l'oï, si a froncié le nez;
Ainsi l'entend com s'il fut hom senez;
La teste croule, si a des piez houez;
Reprent s'alaine, tout est revigorez;
Ainsi hannist comme se il fust jetés
Hors de l'estable et de nouvel ferrez.
«Baucent l'entend, il a froncé le nez; il le comprend comme s'il était un être humain doué d'intelligence. Il hoche la tête, fouit la terre du pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'élançait de l'étable et ferré de neuf.»
Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait vœu de ne jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de naïveté, lui avait-il remontré l'imprudence d'un pareil vœu, et que bonne est la fuite dont le corps est sauvé; Vivien s'est obstiné, et il est victime de cette obstination. Blessé à mort, les entrailles à demi pendantes hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland à Roncevaux, et en sonne trois fois tant qu'il peut:
Deux fois en graisle et li tiers fut en gros;
c'est-à-dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave.
Guillaumes vint quanqu'il put les galops.
Là commence une scène déchirante, un dialogue de tragédie, mais de tragédie antique:
Beau nies[115], vis-tu, par sainte charité?
—Oui voir, oncles; mais pou ai de santé.
N'est pas merveille quand ai le cueur crevé.
[115] Neveu, d'où nous avons encore le féminin nièce. Les romanciers ne sont pas d'accord sur le degré de parenté entre Guillaume et Vivien: les uns en font deux frères; selon les autres, c'était l'oncle et le neveu.
Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, usé du pain bénit à la messe:
Dit Viviens: Je n'en ai pas goté.
Quand je y vins, si l'avoit on donné.
—Nies, j'ai del pain avec moy apporté
En m'aumosniere, quinze jors a passé.
Manges en, nies, au nom de charité!
Vivien y consent; mais, avant cette espèce de viatique qui va s'administrer dans le cimetière où tourbillonne la bataille furieuse, Guillaume appuie la tête de Vivien sur sa poitrine, et s'apprête à faire l'office de prêtre:
Moult bellement le prist à doctriner;
Lors se commence l'enfans à confesser
De ce qu'il pot savoir et remembrer.
Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bénit, puis bat sa coupe, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du trépas:
Le gentil comte a pris à regarder…
L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!
Tel est, en bref, ce touchant épisode de la bataille et grant destruccion d'Alescamps. Le cimetière, dont le sol est formé de poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens, Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la mort, héros pour l'avoir reçue.
Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de menaces, de plaintes;… on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la terreur est profonde.
Ce chœur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait les Arlecamps (Allecans). Et comme le peuple garde plus fidèlement la tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit d'Alecan le nom du chef des fantômes dont la mesnie bruyait dans le cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'Hellequin rappelle les Ely-Camps, comme la forme Arlequin, les Arlecamps. Dante a parlé du cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation du moyen âge, Allequin:
Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna,
Siccome a Pola presso del Quarnaro
Che Italia chiude e i suoi termini bagna,
Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo…
(Inferno, IX.)
«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient à ma vue.»
Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte:
Tratti avanti Alichino e Calcabrina…
(Inferno, XXI.)
«Avancez, Arlequin et Calcabrina[116].»
[116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom Alichino, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a découvert qu'Alichino signifie «qui alios inclinat, id est, sodomita.»
Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de la mesnie Hellequin, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son commentaire sur la Cité de Dieu, cite la mesnie Hellequin; Guillaume de Paris, dans son traité de Universo (part. II, ch. 12), lui consacre un assez long passage. Cette sombre mesnie s'appelle en latin exercitus ou milites Hellequini; Pierre de Blois écrit Herlikini. C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille périls: «In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores, discipuli curiæ, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., Opp., p. 22, col. 2.)—«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du monde, des élèves de la cour, des arlequins.» Par cette dernière expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques vaniteux aux fantômes de la mesnie Hellequin, ombres formées de vent et d'un peu de nocturne vapeur.
Cependant la mesnie Hellequin ne renferma point ses apparitions dans l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France, et même dans l'Europe entière. Partout où il revenait, c'étaient des Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des aulnes, Erlenkœnig, est une seconde transformation d'Herlekin. Les frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré, mais toujours reconnaissable, d'Hielkin. Walter Scott nous montre Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps, l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les milites Hellequini; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous le nom du comte Van Hellequin, tenant sa dignité au milieu des plus augustes héros: van Pepin, van Garin, van Fromont, et même van Charlemagne[117].
[117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M. Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337.
Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.
A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V ou Charles-Quint, roi de France. La Chronique de Normandie, imprimée à Rouen en 1487, rapporte «comme le roy Charles le Quint, jadis roy de France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc Richard sans Paour.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre propos:
«Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et une fois ainsy comme il se aloit esbattre après souper au bois, luy et ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ouïrent la noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et là le duc Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez dessoubs ung arbre, et commença à regarder leur maniere de faire et leur gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant compaignie de toutes gens, et les apeloit on la mesgnie Hennequin en commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis roy de France.»
Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p. 337, de la Chronique des ducs de Normandie, publiée par M. Francisque Michel.
On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un nom qu'il ne comprenait pas, s'est laissé guider, pour la découvrir, à la dernière syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait être quelque aïeul de Ménage. Ici se termine le rôle héroïque et lugubre d'Arlequin; nous allons le voir entrer dans la période moderne de son existence. C'est encore une métamorphose.
L'habitude à la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la familiarité, qui finit par conduire au mépris. C'est ce qui est arrivé au diable. Son nom n'a pas été plus ménagé que sa personne; on l'a mis partout: Quel diable!… Au diable!… Cela ne vaut pas le diable!… Cela est fait à la diable!… Le diable est compromis jusque chez les petits enfants. Faut-il s'étonner que la même chose soit arrivée à Hellequin? La Mesnie Hellequin était passée, elle aussi, en commun proverbe, et servait de terme de comparaison fâcheux: les avocats, disait-on au moyen âge, c'est la Mesnie Hellequin!
Avocas portent grant damage;
Pour poi metent lor ame en gage.
Lor langue est plaine de venin;
Par aus sont perdu heritage,
Et desfait maint bon mariage,
El mal fait por un pot de vin;
Il s'entrepoilent con mastin;
C'est la mesnie Hellequin.
(Le Mariage des filles au diable, Mss. de l'Arsenal, no 175, fol. 292.)
Quelle insolence! Mais on ne se borna pas à médire: on alla jusqu'à travestir et contrefaire la mesnie Hellequin. C'est une des inconséquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant à railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle époque le diable a-t-il été plus redouté et plus bafoué qu'au moyen âge? Hellequin partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de Fauvel, composé vers la fin du XIIIe siècle, offre un détail curieux d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une hellequinade. Le héros du poëme vient de se retirer dans sa chambre à coucher; c'est l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus étonnant qui jamais ait assourdi les oreilles humaines:
Puis faisoyent une crierie…
Jamais telle ne fut ouïe.
Li uns monstroit son cul au vent,
Li autres rompoit un auvent;
L'uns cassoit fenestres et huis,
L'autre jetoit le sel au puits;
L'un jetoit le bren aux visaiges;
Trop par estoient laids et sauvaiges:
Es testes orent barboères[118],
Avec eux portoient deux bieres.
Il y avoit un grant jayant
Qui alloit trop forment brayant;
Vestu ert de bon broissequin;
Je cuids que c'estoit Hellequin,
Et tuit li autre sa mesnie
Qui le suivent toute enragie.
Monté est sur un roncin haut,
Si très gras que, par saint Quinault,
L'on li peut les costes compter.
[118] Masques dont la partie inférieure, la barbe, est un morceau d'étoffe triangulaire. Le mot est encore usité en Picardie.
Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons déjà figurer dans le même cortége les Arlequines:
Avec eux avoient Hellequines
Qui avoient cointises fines,
Et se deduisoient en ce
Lay chanter qui commence:
«En ce doux tems d'esté,
«Au joly mois de may.»
Hellequin une fois entré dans le ridicule, ma tâche d'historien est finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est vengé du fantôme par une amère dérision. Le costume d'Arlequin est évidemment parodié de celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplacé par un vêtement bariolé comme celui des fous de cour; au lieu du glaive étincelant d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit chapeau de feutre risible. En expiation de l'épouvante semée par le seul nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-même le caractère d'un enfant, et la grâce folâtre d'un petit chat. De toute son ancienne manière d'être, on ne lui a laissé que son visage noirci par la fumée de l'enfer, comme pour mieux constater son identité et son humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin condamné à faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que Denys le tyran devenu maître d'école, au prix d'Hellequin changé en Arlequin!
Le camarade inséparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de n'avoir pas toujours exercé le métier qu'il fait aujourd'hui sur le boulevard du Temple. A sa face blême, à l'espèce de suaire dont il s'habille, à sa malice malfaisante, à sa gravité sournoise, à ce silence funèbre et à ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une agilité surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnaître un habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je soupçonne fort Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la mesnie Hellequin. Il tient visiblement du fantôme et du démon: il paraît avoir formé une paire avec Arlequin, l'un représentant le fantôme blanc, l'autre, le fantôme noir. Chacun sait combien le bon roi René était admirable à organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua à Aix en 1474, pour le jour de la Fête-Dieu, mettait plusieurs heures à défiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du Nouveau Testament; la Mort, la Renommée, des bouffons montés sur des ânes, les Parques et une légion de diables grands et petits, habillés de rouge et de noir, pour signifier les ténèbres de l'autre monde et le feu de l'enfer: «Leur vêtement était noir, mêlé de flammes, et tous avaient le visage caché par des têtières rouges ou noires.» Arlequin et Pierrot sont masqués: «Toutes les divinités de la procession portaient des masques semblables à ceux dont les anciens se servaient au théâtre[119].» Est-il vraisemblable que parmi les légendes fameuses, comme la tarasque ou le dragon de saint George, représentées dans ses processions, le roi René eût négligé la plus célèbre, la mesnie Hellequin? La chose ne paraît pas possible. Plus j'y songe, plus je me persuade que c'est le roi René à qui nous sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot. Peut-être même a-t-il prétendu guérir ses sujets de leurs craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y aurait réussi. Pourquoi une idée philosophique ne serait-elle pas entrée dans la tête du roi René, bon poëte, grand artiste, qui s'est montré si philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles était une des deux capitales du roi René, que l'habit d'Arlequin est précisément rouge et noir, et qu'en Italie, où il n'y avait pas de bon roi René, Arlequin est demeuré vêtu de noir sans mélange. Décidément, Arlequin et Pierrot me paraissent deux échappés de la procession.
[119] Histoire du roi René, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255 et 365.
On a fait au siècle dernier, sur les masques de la comédie italienne, quelques recherches très-superficielles, qui défrayent encore l'érudition contemporaine. On a répété d'écho en écho que Bergame est la patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une étymologie satisfaisante du nom d'Arlichino. Je consens de bon cœur que Pantalon soit Vénitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, etc. Mais j'observe que, dans cette facile généalogie, il n'est jamais question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le plus ancien masque de la comédie italienne. C'est que leur berceau est ailleurs qu'en Italie.
[120] Chaque pays a ses patrons de prédilection: saint Patrice en Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (Sauney) en Écosse; à Venise, saint Pantaléon, d'où, par antonomase, un Pantaléon pour un Vénitien, et, par corruption, Pantalon.
Si les auteurs du moyen âge redevenaient à la portée de tout le monde, si leurs textes étaient publiés correctement et rentraient dans la circulation, s'ils étaient fouillés par l'intelligence publique au lieu de l'être par la sagacité particulière de quelques érudits, que de secrets se révéleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui paraissent aujourd'hui des mystères impénétrables, sur lesquels on écrit de gros livres bien pédants, et qui ne sont au fond que l'histoire d'Arlequin!
CHAPITRE II.
MALBROU[121].
Est-il Anglais?—Est-ce un héros moderne?
[121] Ce morceau a été publié dans une Revue. En le réimprimant on n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques points de théorie traités avec plus de développements dans diverses parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de résumé.
Un autre personnage parmi le peuple, aussi célèbre qu'Arlequin, c'est monsieur d' Malbrou. L'immortalité est un quine à la loterie du temps; il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou sont une chanson.
Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'était pas connue du beau monde avant 1783; mais vers cette époque elle fit tout à coup explosion; c'est le mot. Sa fortune, depuis fixée à un cran un peu plus bas, n'a plus varié, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de Malbrou restera populaire jusqu'à la fin du monde; car il est solidement établi, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière et par delà: on le chante en Afrique et en Égypte. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il a pénétré à la suite des jésuites jusqu'à la Chine et aux Indes; le nouveau monde en fait ses délices comme l'ancien. Quelle catastrophe serait donc capable d'anéantir cette chanson? Je ne vois que le jugement dernier: Si fractus illabatur orbis.
Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutôt de sa renaissance; comme j'espère le faire voir tout à l'heure.
Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appelée madame Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien d'être prise pour un mythe par les Niebuhrs des siècles à venir. Cette bonne dame, un jour qu'elle berçait le petit prince en chantant pour l'endormir, reçut la visite inopinée de la reine. Or, madame Poitrine chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne, élève de Gluck, prit en gré cette chanson, et mit à la mode Malbrou, comme un an plus tard elle y mit les Quesaco. La cour, à l'exemple de la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour. Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les écrans, sur les éventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu'à des poëmes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut à la Malbrou: c'était un engouement universel. Mais vous observerez que tout ce monde allait à gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque. Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajoutés par les courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin pour sentir que l'air est une des mélodies les plus sentimentales: aussi l'employa-t-il pour la romance que chante Chérubin aux pieds de la belle comtesse. Ce trait d'un homme de goût ne détrompa point le public, le sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est restée un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y trouve le nom d'un général anglais qui battit une fois les troupes françaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough que pour s'en moquer.
[122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la reine, est attestée par un détestable poëme burlesque de Malbrough, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est-à-dire, le lendemain du fait.
Mais si, par hasard, dans cette pièce le nom de Marlborough était un nom substitué? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de déterminer, et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer.
Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas été composée sur le duc de Marlborough, mort en 1722; car déjà, à la mort du duc de Guise, assassiné par Poltrot le 15 février 1563, les huguenots répandirent une chanson visiblement calquée sur celle qui porte aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir précédé l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutôt que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout à l'heure. Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du duc de Guise. Ce morceau est devenu rare.
LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563).
Sur un air noté.
Qui veut ouïr chanson?
C'est du grand duc de Guise;
Et bon, bon, bon, dan di, dan don,
C'est du grand duc de Guise,
Aux quatre coins du poêle,
Et bon, bon, bon, etc.
Aux quatre coins du poêle
Quatr' gentilshomm's y avoit,
Quatr' gentilshomm's y avoit,
Dont l'un portoit son casque,
Et bon, bon, bon, etc.
Et l'autre ses pistolets,
Et l'autre ses pistolets,
Et l'autre son épée,
Et bon, bon, bon, etc.
Qui tant d'hugu'nots a tués,
Qui tant d'hugu'nots a tués.
Venoit le quatrieme,
Et bon, bon, bon, etc.
Qu'estoit le plus dolent,
Qu'estoit le plus dolent.
Après venoient les pages,
Et bon, bon, bon, etc.
Et les valets de pied,
Et les valets de pied,
Avecque de grands crespes,
Et bon, bon, bon, etc.
Et des souliers cirés,
Et des souliers cirés,
Et des beaux bas d'estame,
Et bon, bon, bon, etc.
Et des culottes de piau,
Et des culottes de piau.
La ceremonie faite,
Et bon, bon, bon, etc.
Chacun s'alla coucher,
Chacun s'alla coucher;
Et bon, bon, bon, etc.
Et les autres tout seuls[123].
[123] Laplace, Pièces intéressantes, III, p. 239.
Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle des deux chansons est l'aînée. Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir: le Convoi du duc de Guise n'est évidemment qu'une fade et grossière parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe siècle, oubliée au XVIIIe siècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le Convoi du duc de Guise affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui ignorent les règles de la poésie au moyen âge.
La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets monorimes, comme les chansons de Geste du XIIe et du XIIIe siècle. Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont le premier jouit du privilége aujourd'hui réservé à la finale du vers féminin, c'est-à-dire que l'e muet n'y compte pas. Par exemple:
Chy fine le matere de Regnaut le baron,
Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon.
Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon,
Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom.
(Les quatre fils Aymon.)
«Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit l'haubergeon plus vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il était brave homme.»
Il est sûr que ces vers paraîtront dépourvus de la moitié de leurs rimes, si on les dispose ainsi:
Chy fine le matere
De Regnaut le baron,
Qui tant jour guerroya
L'empereour Karlon.
Oncques plus vaillant prince
Ne vestit haubergon
Que fu li bers Regnaut,
Tant il estoit preudon.
Le même inconvénient se produit pour les alexandrins modernes mis en musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étendre assez pour enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers. Ainsi Guillard a écrit, dans Œdipe à Colone:
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins;
Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes.
Elle les partageait, elle essuyait mes larmes;
Son amour attentif prévenait mes besoins.
Sacchini a chanté:
Elle m'a prodigué
Son amour et ses soins;
Son zèle dans mes maux
M'a fait trouver des charmes.
Elle les partageait,
Elle essuyait mes larmes;
Son amour attentif
Prévenait mes besoins.
Voilà huit vers qui ne riment que deux fois, et la première rime n'arrive qu'au sixième vers. Cependant l'oreille est satisfaite.
Cette expérience justifie pleinement le système de versification de nos aïeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de disposer les hémistiches de la manière suivante:
Elle m'a prodigué
Son amour et ses soins. Son zèle dans mes maux
M'a fait trouver des charmes; elle les partageait,
Elle essuyait mes larmes. Son amour attentif
Prévenait mes besoins.
L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la fin. Je crois qu'il est tout à fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne serait là qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier, et s'évanouirait à la récitation.
Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec les consonnes euphoniques intercalaires[124].
[124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et pourrait cependant servir à constater l'origine de l'air. On a prétendu que Mironton ton ton mirontaine était une altération (fort grave) de Massourah! Massourah! C'est une conjecture un peu hardie. Après tout, on voit des faits aussi extraordinaires.
Malbrou s'en vat en guerre, ne sais quand reviendra.
Il reviendrat à Pasques ous à la Trinité.
La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas.
Madame à sa tour monte, si haut qu'el peut monter;
El voit venir son page tout de noir habillé:
—Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez?
—Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer:
* Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.
L'ai vu porter en terre par quatres officiers;
L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier.
A l'entour de sa tombe romarin fut planté.
Sur la plus haute branche le rossignol chanta.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ici commençait sans doute un couplet monorime en a, dont la suite est perdue.
Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement et grossièrement refait en 1783:
Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.
Le second hémistiche est pillé mot à mot du Convoi du duc de Guise; le premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un e muet. Regardez tous les autres: guerre, Pasques, passe, monte, page, apporte, terre, cuirasse, tombe, branche; il n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité; et cette syllabe, qui ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et qu'on est obligé de chanter: «Monsieur Malbrouck est more.» Les contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail, si soigneusement observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la versification du XIIIe siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous saint Louis et sous Philippe-Auguste[125].
[125] Voyez [Des priviléges de l'ancienne versification], p. 237.
Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de ces temps reculés n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par des consonnes euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises dans l'écriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple. Les plus anciens monuments de notre langue, le livre des Rois, les sermons de saint Bernard, la chanson de Roland, et quelques autres, ne permettent aucun doute à cet égard:
«Achitofel parlad à Absalon.—Atalie entrad el temple (livre des Rois).—Tu as dous anemins: lo pechiet et la mort.—Chier frere, nos est mestier ke la chariteit aiens. (Saint Bernard.)»
Luisent cis elmes ki ad or sunt gemmés…
L'escus li fraint ki est à flurs et ad or…
(Roland, passim.)
«Ces casques brillent qui sont émaillés d'or…» (at or).
«Il lui brise son écu, orné de fleurs et d'or…»
Le participe passé passif prenait toujours à la fin un d ou un t euphonique, comme les substantifs en é, beautet, vanitet, nativitet; comme les troisièmes personnes en a, il at, il vat:
Un grant mouton cornut ocis.
(Dolopathos, p. 255.)
Apres iço i est Neimes venud,
E dit al rei: Ben l'avez entendud!
Guenes li quens ço vus ad respondud…
(Roland, st. 16.)
«Après cela y est venu Naime (le duc de Bavière), et dit au roi: Bien l'avez entendu! le comte Ganelon vous a répondu cela.»
Ce t final euphonique est l'origine de la double forme bénie et bénite, le masculin étant, selon l'occasion, béni ou bénit, avec ou sans t[126].
[126] Voyez le chapitre [Des consonnes euphoniques], p. 89.
Ainsi, «Malbrou s'en vat en guerre.—Il reviendrat à Pasques,» sont parfaitement légitimes. Un académicien attendant son confrère pour condamner ces cuirs, comme on appelle arrogamment les archaïsmes du peuple, demande: Vat il bientôt venir? At il oublié l'heure de la séance? Peut-être dînet il en ville?
L's euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de ou qu'à la fin de quatre; et puisque l'ancienneté de cet usage, autrefois général, a contraint l'Académie elle-même d'autoriser quatreS yeux, je ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficulté pour quatreS officiers. Deux, qui vient de Duo, n'a pas plus de droit à l's finale: ou dit pourtant deuX hommes; la première forme était dous hommes. Pourquoi deux a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En vertu de quelle logique accorde-t-on à deux ce qu'on refuse à quatre? Ils étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots ressemble à celle des hommes, égaux en naissant, inégaux par les hasards de la fortune.
Le pronom masculin sonnait i:—i viendra,… i dira… qu'i dit…
Le pronom féminin, entre é fermé et ai:—é sait… é fait… é va… Madame à sa tour monte si haut qu'é peut monter.
Mais devant une voyelle, l'l euphonique reparaissait: il ira… el aura.
Puis l'usage de faire constamment sonner cette l s'est établi dans les classes soi-disant lettrées: ile va… ile dort. Il en est résulté que le pronom féminin el s'est allongé d'une syllabe sur le papier: elle part, elle donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on modifiât de même l'autre, et qu'on écrivît ille, puisqu'on le prononce maintenant ainsi. Point! il est resté monosyllabe à l'œil, tandis qu'il a deux syllabes pour l'oreille.
Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause; et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de l'ignorance que de les blâmer d'avoir écrit: El voit venir son page… si haut qu'el peut monter.
Quel nouvelle… et non quelle nouvelle. Quel, tel, étaient invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un adjectif latin en is, et n'ayant par conséquent qu'une seule terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que mortel, royal, grand, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux genres: c'est qu'ils dérivent de mortalis, regalis, grandis.
Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostrophe, grand'route, grand'messe, comme s'il y avait une élision de l'e sur une consonne. Cet e n'a jamais existé.
Cela vous explique aussi cette locution demeurée technique au palais, lettres royaux. M. Chicaneau, dans les Plaideurs:
J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.
Ne sais quel chose traïnoient.
(Dolopathos.)
Ayez soin surtout de bien prononcer queu chose, queu nouvelle, comme vous prononcez queu diable! pour quel diable! Vous sentez en effet qu'en faisant sonner l'l, vous introduiriez un e muet qui romprait la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre par rapport à la musique du langage! Le XIIIe siècle était, à cet égard, incomparablement plus avancé que le XIXe. Cela blesse un peu notre vanité et la doctrine du progrès: j'en suis fâché; mais la vérité est ce qu'elle peut.
Nous avons, je crois, passé en revue toutes les fautes de français, c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou. Passons de la forme au fond.
Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve? Relisez-la donc, dégagé de vos préjugés et de vos habitudes d'enfance, et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques? Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même si haut qu'el peut monter, autant en fait la pauvre femme de Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour assister à la déconfiture des Sarrasins par l'armée de Charlemagne:
En sum la tour est muntee Bramidonie;
Ensemble od li ses clers e si canonie.
(Roland, st. 266.)
«Au sommet de la tour est montée Bramidone; ensemble avec elle ses clercs et ses chanoines.»
Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet, car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. Il faudrait, pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la seconde partie de Don Quichotte.
Et ce page tout de noir habillé, ce dialogue si rapide et si douloureux, ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute cette poésie mélancolique convient bien au XVIIIe siècle, et s'adapte merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce sens le chant de Malbrou!
Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets qu'ils ont ajoutés au fragment de la nourrice:
Chacun mit ventre à terre, et puis se releva
Pour chanter les victoires que Malbrough remporta.
* La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher,
* Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127].
Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup
Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi.
J'n'en dis pas davantage, car en voilà z'assez.
[127] Pillé du Convoi du duc de Guise.
Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. On voit qu'ils ont pillé la parodie de 1563, et n'ont réussi en définitive qu'à être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus vers. La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires; personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est infaillible à discerner le faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.
Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui donc en est le héros? Ah! voilà le grand problème! Ici, nous nous engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avançons avec précaution.
Si nous possédions une leçon authentique du fragment chanté par madame Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par Monsieur d'Malbrouck est mort, cela nous aiderait beaucoup et peut-être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille à parier contre un que ce nom n'était pas Malbrouck. Mais on peut supposer que c'était quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit à la substitution, surtout si le personnage dépossédé était inconnu à Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du XIIe ou du XIIIe siècle, le fait est assez vraisemblable.
Je trouve, dans le Romancero de Duran, une très-jolie pièce que je regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M. Damas-Hinard. A la vérité, don E. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du XVIIIe siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporté au temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui peut-être a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle[128].
[128] Voyez, dans le Tesoro, la romance Caballero de lejas tierras; et dans le Romancero de M. Damas-Hinard, la page 265 du tome second.
Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque.
—«Écoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu jamais rencontré mon mari à l'armée?
—«Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement.
—«Mon époux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et très-courtois, et monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. Il porte à l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est suspendue avec ceinturon de Morlaix[129].
[129] De toile de Morlaix, en Bretagne.
—«L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et par testament vous ordonne de vous marier avec moi.
—«Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mère Ignès, que femme de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du colonel.
—«Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (Il lève sa visière.) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me connaissez?
—«Ah! vous êtes mon cher Mambrou! vous êtes mon mari, mon maître! vous…» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre dame, défaillante de sentiment et de plaisir.
«Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds.
«Voilà, messeigneurs, le Mambrou que tout le monde défigure[130], et qu'une Égyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.»
Este es el Manbrù senores
Que se canta del revez.
Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre, l'auteur ayant été contraint sans doute par la rime d'Aranjuez. J'ai choisi le sens qui m'a semblé le seul raisonnable: la gitana accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne son adresse aux amateurs de la véritable complainte de Mambrou.
Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en était populaire ainsi que le héros. Cette expression le Mambrou le fait assez entendre. Le Mambrou appartenait à tout le monde, mais tout le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait à sa guise, d'où vient que notre poëte accuse ses rivaux d'infidélité et de chanter le Mambrou tout de travers, del revez. Effectivement, on peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II, 265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé; le récit est visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défunt, ni de ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse; le soldat lui répond: «Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre mari bien-aimé, vous l'avez devant vous;» et tout finit là. De la première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et, par une conformité de destinée vraiment bizarre, dans l'une comme dans l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout brouillé.
Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse caduque? Nullement. Les témoignages sur Mambrou ne sont pas nombreux, mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son antique célébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé Deux ans chez les Mores, ou le Renégat par contrainte, parlant du goût de ses hôtes pour la musique, dit: «Ces braves gens, dans leur ignorance, se passionnaient pour toute espèce de chant; dans leur répertoire, ils donnaient le premier rôle à la vieille chanson de Malbrough, ou de Mambrun, comme on l'appelle en Espagne[131];» et il ajoute en note: «Ce nom de Mambrun a passé dans la légende espagnole; toute pierre monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux étrangers que c'est le tombeau de Mambrun.» Il cite à cette occasion le premier vers de la chanson de Mambrun:
[131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34.
Mambrun se fué a la guerra…
Par malheur, il s'en tient là, ne supposant pas que le moindre intérêt puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson des rues du XVIIIe siècle, tandis que cette chanson de Mambrun ou de Mambrou, car c'est tout un, est peut-être l'original de notre Malbrou. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être recueillie, attribue à l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique; ce serait l'air d'une complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. La complainte des vaincus aura passé dans le camp des vainqueurs; et comme le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles, tout porte à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie arabe; cette chanson célébrait l'aventure de Mambrou, apparemment un des croisés, et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus fréquent que l'épithète de membré ou de membru, accolée au nom du héros:
Non ferai, sire, dit Rolant li membré.
(Gerard de Viane, v. 3260.)
Li grans barnages est encontre venus:
Mille de Puille et Harnaus li membrus.
(Ibid., v. 3180.)
Le membrou, c'est-à-dire, le vigoureux, l'homme aux formes athlétiques.
Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de Mambrou dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux pays.
Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le témoignage de l'auteur allemand déjà cité, d'autant moins suspect que cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune conséquence historique:
«Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air plaise tant au peuple espagnol, précisément à cause de sa simplicité, qui le rapproche du style de la musique moresque.»
L'air de Malbrou est répandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a assuré l'avoir entendu en Égypte. Pendant quelques jours il fut dérouté par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir fugitif. A la fin, il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au XVIIIe siècle que se sont formées les légendes et les traditions populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans le Levant[132].
[132] Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons historiques en trente et un volumes, qui a passé du cabinet de M. de Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur Marlborough; mais celle qui seule a survécu, et qui devrait par conséquent avoir été la plus célèbre, ne s'y trouve pas; et, parmi les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport de détail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de Malbrou, aucune enfin ne présente le nom de Marlborough autrement qu'en trois syllabes, et écrit ainsi, Malboroug.
En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste à se glisser dans une chanson dont le héros était inconnu.
Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur cette question un supplément de lumières dont j'avoue qu'elle aurait grand besoin, il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson avait-elle, comme dans l'espagnol, un dénoûment heureux et inattendu; peut-être le héros dont on annonce la mort au commencement, reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir, si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés aussi zélés archéologues qu'ils étaient empressés courtisans. Plût à Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille, je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petits-fils ce singulier morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. Il était né précisément en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins jusqu'à nouvel ordre.
Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la littérature française. La chanson de Malbrou est peut-être un fragment vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues, elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais, devant les hauts barons et les nobles châtelaines, à la table des seigneurs et des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu, et que dans sa décrépitude personne ne reconnaît. C'est l'histoire de Marion Delorme, en son printemps maîtresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout à coup de la société, et si oubliée pendant un demi-siècle, que, lorsqu'elle mourut de misère à cent trente-quatre ans, on l'enterra sans se douter qui elle était. Accident bizarre! quand la littérature du moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette langue de Louis IX est devenue par les érudits une espèce d'énigme, l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et retentit obstinément du fond du XIIIe siècle! tout le monde l'entend, et personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grâce d'état.
CHAPITRE III.
DU DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
§ Ier.
Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires, vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est l'œuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce qu'on avait droit d'attendre.
L'Académie, au mot soupe, dit: «SOUPE, potage, sorte d'aliment, de mets ordinairement fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on sert au commencement du repas.»
L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la soupe; mais la soupe est un potage au pain.
Potage vient de potare, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du Cange le définit: «POTAGIUM, potio quævis. Nostri potage vocant jus seu jusculum.» Le potage se faisait de légumes ou de riz: «Attendu que cette année-là fut la disette de pois, féves, et autres légumes dont on fait potage… (Novæ Galliæ christ. III, instr. ad ann. 1351.)» Dans les statuts du monastère de Saint-Claude, potagium de riz, potagium de grus (de gruau). (DU CANGE, au mot Potagium.)
Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. Soupe est tard venu dans la langue.
Sopa, en espagnol, est une tranche de pain mince; soupe, au XVe siècle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la hâte un morceau de pain trempé dans du vin:
Onques ne just Bertrand ne dormit nullement,
Ne a table ne sist por son repastement,
Fors une soupe en vin prendre hasteement.
(La Vie vaillant B. Duguesclin, v. 19707.)
Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque trois soupes dans un gobelet. Suivant l'Académie, ce serait donc trois potages?
Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en ville:—«On servit devant lui un potage où il n'y avait que deux pauvres soupes qui couraient l'une après l'autre.»—Vandy s'efforce d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui demande quel est son dessein:—«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette soupe.»
L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot soupe, qui toutes démontrent la fausseté de sa définition. Ivre, trempé, mouillé comme une soupe, sont des façons de parler très-justes, si la soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; ivre comme un potage serait absurde.
L'Académie permet de dire «un cheval soupe de lait;—un pigeon soupe de lait, ou de plumage soupe de lait.» Il s'ensuit qu'elle autorise concurremment soupe DE lait et soupe AU lait. On peut faire un potage de lait, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on peut ensuite mettre au lait ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit, à couvert de toute équivoque, soupe EN lait, comme soupe EN vin. La définition de l'Académie semble autoriser soupe de vermicelle, de légumes, de semoule, qui seraient intolérables, puisque dans ce dernier cas la soupe est remplacée par le vermicelle, la semoule, les légumes. Il faut dire alors potage au vermicelle.
Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau traité de frère Bricot, De differentiis souparum. On ne saurait trop le regretter[133].
[133] Quelques érudits ont pensé que soupes, au pluriel, signifiait ici des potages, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre opinion.
On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est pourquoi nous l'avons cachée dans une note):
Cette femme à face de bois
En tout tems peut faire potage,
Car dans sa manche elle a des pois,
Et du beurre sur son visage.
Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas.
Tailler, tremper la soupe, sont encore des expressions exclusivement applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie.
On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude, entendent par le mot soupe un potage quelconque. Il est vrai; mais l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en terminant son long article, elle met: «Soupe se dit aussi d'une tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable, l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire, cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans partage.
Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage.
M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises par l'Académie aux mots éclipse, marée, tirer de but en blanc. Selon l'Académie, tirer de but en blanc, c'est tirer en ligne droite. Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a répondu que c'étaient là des singularités et des distractions. En ce cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des distractions bien fortes. Son article vaisselle en offre un curieux échantillon.
L'Académie appelle vaisselle montée, la vaisselle «composée de plusieurs pièces avec de la soudure; et vaisselle plate, celle où il n'y a point de soudure.» Il résulte de cette définition que les assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez! L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette expression est tirée, plata signifie argent, et qu'ainsi vaisselle plate veut dire à la lettre vaisselle-argent ou d'argent. Comment se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate «se dit aujourd'hui plus particulièrement des plats et des assiettes d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de plus particulièrement, lisez exclusivement, et la phrase sera juste.
Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit qu'avoir la puce à l'oreille… Après avoir, pendant trois vacations, fait la définition du mot oreille, on en employa deux autres à la corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'organe de l'ouye. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (Second factum, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la soupe, le potage et la vaisselle plate.
L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition du pavé, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, morceau de grès qui sert à paver.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après l'édition de 1835.
L'Académie donne Anspessade, qui vient de lancia-spezzata, sans avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est lancepessade. Lancepessade ne se trouve même pas dans le Dictionnaire de l'Académie.
Elle permet de prononcer énivrer, énorgueillir, et consacre la ridicule prononciation dorénavant; en sorte que les racines semblent être é-nivrer, é-norgueillir, doré-navant. Il est superflu sans doute de remarquer que dorénavant est pour d'ore (de maintenant) en avant. On disait mieux autrefois, dores-en-avant.
Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot houser, qui signifie botter. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. Il est arrivé tout housé. Crotté, housé. Il est vieux.»
Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que housé était pour bousé, racine, boue; de là son explication.
Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés, on a surchargé le Dictionnaire de l'Académie. Le mot chien remplit trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer, etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine: mais cette peine était-elle bien nécessaire?
Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus. La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je saute six lignes, et pour cause): «Ils font comme les grands chiens, ils veulent pisser contre les murailles; ou bien: Ils veulent pisser contre les murailles comme les grands chiens (agréable variété), en parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes. Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit. Voilà des marques du peu de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert qu'on y eût mis ces ordures.» (Second factum, p. 42.) L'Académie, notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf qu'elle a substitué, dans le premier, grandes personnes à grands hommes, et, dans le second, s'en va à s'enfuit. Si, d'ailleurs, on en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés, l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus sensible dans la dernière édition que dans la première.
Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine.
Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe, avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de sens négatif.
Les Grecs avaient οὐ, devant une voyelle, οὔκ.
Les Latins, non, qu'ils nous ont transmis.
Nihil, est une négation artificielle. Hilum, était le point noir empreint sur la féve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi comme le terme de comparaison le plus réduit possible. Ne hilum, pas même ce point; et par syncope nihil, très-peu de chose, rien.
Les Grecs avaient adopté, pour le même usage, l'expression qui signifie une rognure d'ongle, gry. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane, ne répond rien, absolument rien, pas même gry! τὸ παράπαν οὐδὲ γρύ.»
Chez les Français, le terme de comparaison fut longtemps une miette de pain: Il n'y en a mie.
Les Italiens du XVIe siècle disaient de même miga.
Mie est tombé en désuétude. On y a substitué un pas, ou un point. Mais ces trois mots, mie, pas, point, sont tous trois positifs, et n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de ne, l'unique négation que possède notre langue.
RIEN (rem), chose, quelque chose.
Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en témoigne sa reconnaissance:
Et dist li rois: Or, sachiez bien
Que je vos aim sur tote rien.
(Du Vilain Mire.)
«Que je vous aime sur toute chose.»
El chapel sont trestuit entré,
Mais il n'ont nule rien trové.
(Le Fabel d'Aloul.)
«Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire.»
(Pensées de Pascal, p. 219.)
C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.
Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui, «qu'on les mette à rien faire,» qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui, dans sa dernière édition, malgré les réclamations maintes fois élevées à ce sujet, dit encore: «RIEN, néant, nulle chose,» et donne pour exemples à l'appui: Rien ne me plaît davantage; il n'y a rien de si fâcheux; je ne demande rien; ce n'est rien, etc., etc.
On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais rien, je demande, je dis rien; car puisque rien contient en soi la négation, pourquoi la répéter, ne… rien?
Il y a beaucoup de cas où rien est effectivement négatif, mais c'est en vertu d'une ellipse: Avez-vous rien vu de plus beau?—Rien. Le premier rien est positif: Avez-vous vu quelque chose?—Le second est négatif: Rien; c'est-à-dire, je n'y ai rien vu. La négation est enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer à rien la force négative.
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?
Ce vers d'Athalie signifie: Comptez-vous pour quelque chose, oui ou non? Le mot rien se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse, l'homme pieux dira: Je le compte pour quelque chose; l'athée: Je ne le compte pour rien. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé d'introduire la négation.
M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être consultée, dit: «Originairement rien voulait dire quelque chose.» (Hist. de la form. de la lang. franç., p. 275.) Je ne crois pas qu'on puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].
[134] M. Ampère ajoute: «Rien est le cas régime de res (chose), qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif, et on a dit rien dans les deux cas, pour rem et pour res.» (Form. de la lang. franç., p. 275.)
Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la forme res en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de l'auteur. Quant au cas régime rien, je n'accorderai pas plus celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif latin (p. 194); rien est donc venu directement de rem par suite de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison française.
Ainsi, j'expliquerai le mot asne par asinum, asine, et, en contractant, asne; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239), par la métamorphose de l'u en e muet. M. Ampère, pour dériver arbre d'arbor, est obligé de poser en règle que l'o final se changeait parfois en e muet; pour tirer utile du nominatif utilis, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'i en e muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de n'en avoir qu'une? Arborem s'est contracté en arbre, et utile vient d'utilem, par le seul rejet de la consonne finale.
On m'opposera l'autorité de Molière.
Il semble que Molière ait considéré rien comme un terme négatif. Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le vice d'oraison dont la reprend Philaminte:
De pas mis avec rien tu fais la récidive;
Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
Molière ici s'accommode aux idées reçues. Le discours de Martine,
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien,
signifie, à la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de quelque chose. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage défend de réunir, dans la même phrase, ne, pas et rien, ce dernier servant avec ne à composer une négation complète; pas y est donc superflu. Songez que pas est un substantif, comme rien. Ne, l'unique négation de notre langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:—Ne croyez pas;—ne dites rien;—mais non avec l'un et l'autre en même temps: Ne dites pas rien;—ne servent pas de rien.—Il y a double emploi, superfétation. Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète.
Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de Martine:
CLAUDINE.
«Ah! madame, tout est perdu! voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari.
CLITANDRE.
«Ah, ciel!
ANGÉLIQUE.
«Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux.»
(Georges Dandin, act. II, sc. 10.)
«Je ne suis point un homme à rien craindre.»
(L'Avare, act. V, sc. 5.)
«Ce n'est pas mon dessein de rien prétendre à un cœur qui se serait donné.»
(L'Avare, act. V, sc. 5.)
«Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.»
(Georges Dandin, act. I, sc. 2.)
«Mon intention n'est pas de vous rien déguiser.»
(Ibid., act. III, sc. 8.)
On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples.
Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi, je n'en crois rien. Un solécisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage, mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas.
AUCUN était primitivement alque (pour auque), contracté d'aliquem, et signifie quelque. (Voy. ALQUE, p. [328].)
L'habitude de voir aucun employé dans des tournures négatives, a fait croire qu'il portait en soi la négation, et beaucoup de gens le prennent comme synonyme de son contraire nul. Il est fâcheux que l'Académie soit tombée dans ce piége, en disant que aucun signifie pas un. On n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à elle-même d'être un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante personnes, ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux autres que, dans les phrases où aucun n'est pas suivi d'une négation, il affirme, comme aliquis en latin, alcuno en italien, et alguno en espagnol? Aucuns ont dit… aucuns ont écrit… C'est quelques-uns ont dit, ont écrit:
Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui
Ne m'ont donné le droit de faillir comme lui.
(Phèdre.)
C'est-à-dire, quelques monstres ou plusieurs monstres que j'aurais domptés, ne m'ont donné le droit…
GUÈRE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le même cas: ce sont mots affirmatifs qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou sous-entendue.
Guère, c'est-à-dire, beaucoup:
Avant qu'il soit guères, j'entends
Qu'en la fin seront mal contens.
On les pugnyra, les menteurs!
(Les Langues esmoulues.)
L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort,
Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères),
Ne tardera possible guères.
(LA FONTAINE.)
A-t-on jamais vu?… A-t-on vu quelquefois?
Y a-t-il quelqu'un?—Personne. C'est-à-dire, en ôtant l'ellipse: Il n'y a personne.
Au lieu de personne, on pourrait répondre: Ame qui vive. Prétendez-vous que âme qui vive soit une négation?
On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que l'adjectif personne signifie absence de personne, à peu près comme si l'on disait que blanc signifie noir.
Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comme dans la Grammaire des grammaires: RIEN, néant, nulle chose;—AUCUN, pas un;—JAMAIS, en aucun temps;—GUÈRE, pas beaucoup, peu;—PERSONNE, nul, qui que ce soit[135].
[135] Qui que ce soit donné comme équivalent de nul! Ainsi, lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas, cela veut dire, selon l'Académie: Nul qui vienne me voir, etc. Évidemment, l'Académie avait en tête une phrase de cette forme: Il n'y a qui que ce soit; et elle a encore transporté au mot affirmatif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une Académie!
Ces fautes visibles avaient été signalées dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les reproduire[136].
[136] Ménage dérive guères d'avarus; M. Ampère, de l'allemand gar, beaucoup.
Ce sont là des fautes de commission, et je n'ai pris que la fleur du sujet. La liste des péchés d'omission serait bien plus considérable encore.
Je reçus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand. «J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de votre langue, celui qui en a le mieux connu l'étendue et le génie. Sur les autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc résolu d'étudier Molière, et j'ai acheté exprès pour cela le Dictionnaire de l'Académie. Mais je suis bien embarrassé: je n'ai essayé de lire que les deux premières pièces, et j'y rencontre à chaque pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées.»
Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait. Dans l'Étourdi:
Donnez-lui le loisir de se désattrister.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai grand'peur de vous voir comme un géant grandir,
Et tout votre visage affreusement laidir;
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure!
J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture.
«On ne trouve ni désattrister ni laidir dans le Dictionnaire; et au mot prou, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions peu ou prou, ni peu ni prou.
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
«Qu'est-ce qu'un momon, et jouer un momon? L'Académie, au mot jouer, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché momon. Il est pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le Bourgeois gentilhomme, je suis tombé sur ces mots: «Ah! mon Dieu, miséricorde! Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?»
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.
«Qu'est-ce que fourbissime?
Et bien à la malheure est-il venu d'Espagne,
Ce courrier que la foudre et la grêle accompagne!
«A la malheure ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l'Académie; on n'y trouve que malheur, substantif masculin.
«Ce dictionnaire m'assure que parmi ne se met qu'avec un pluriel indéfini; que dedans, dessus, davantage, sont des adverbes; or, je lis dans Molière que les ouvriers d'une maison,
Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor.
. . . . . . . . . . . un trésor supposé,
Dont parmi les chemins on m'a désabusé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mon argent bien-aimé, rentrez dedans ma poche.
Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu dessus cette matière.
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire être sage.»
L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement survenu dans la langue à cet égard.—Sans doute, dit mon jeune Prussien; l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français.
«Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer:
Et là premier que lui, si nous faisons la prise,
Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise.
(L'Étourdi, act. III, sc. 7.)
Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
(Ibid., act. I, sc. 11.)
«Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans que mon bon génie au-devant m'eût poussé.—C'est ainsi que le veulent toutes les grammaires et le Dictionnaire de l'Académie au mot Sans.
«—Vous vous trompez. Sans que, construit avec l'indicatif, a un sens tout particulier, et les vers de Molière signifient: Si mon bonheur ne m'eût poussé au-devant. La Fontaine a dit de même:
Sans que je crains de commettre Géronte,
Je poserais tantôt un si bon guet…
(La Gageure des trois Commères.)
C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. Premier que lui veut dire avant lui. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.
«—Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au rebut.»
Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être recueillies autant, pour le moins, que carroter, carroteur et percer les nuits, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude?
N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, sous le rapport de, pour exprimer par rapport à. L'Académie a-t-elle jamais rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel est un homme très-distingué sous le rapport de la science, sous tous les rapports. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous égards, je vous comprendrai: égard est ici pour regard, qu'on employait autrefois dans cette locution: au regard de… Un homme distingué à tous les regards, sous tous les aspects où on le peut envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée, celle de la distinction. Fort bien! Mais un homme distingué sous tous les rapports ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du plus abominable jargon.
Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du Dictionnaire de l'Académie.
A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris, omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les imiter?
Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions à la France.
Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres, ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire, qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M. Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé Dictionnaire de la tour de Babel. C'est là qu'on apprend à connaître le verbe diatessaroner, l'adjectif acamalos, et les substantifs cobale, artien, fiolant, etc., etc.[137].
[137] Diatessaroner, c'est, en grec, employer une succession de quartes en musique; acamatos, et non acamalos, signifie, dans la même langue, infatigable. Un cobale est un bouffon; un artien, un écolier de philosophie; un fiolant, un homme qui fait le brave. L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche. Dans son livre De l'Instruction publique, il appelle les études universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, des âneries de grec et de latin; les colléges de l'université, des cloaques; et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université mourir de faim: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir.
Le Complément, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de plan.
A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, Puteal, Bidental, Epulum, Lacunar, Laquear, etc.; ramasser dans Homère, Virgile, Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms patronymiques, par exemple: Lampouris, surnom d'Ulysse; Boopis, surnom de Junon; Mammosa, épithète de Cérès; Bicorniger, épithète de Bacchus; Othryadès, Pelidès, Laertiadès? A quoi bon dépouiller le Gradus et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même être complet en ce genre? On a omis Pallantiadès et bien d'autres.
Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «Propempticon, titre de la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un renseignement bien placé! Je trouve les mots Rudens, Mostellaria, accompagnés de cette explication, titre d'une comédie de Plaute, et je cherche vainement Curculio et Epidicus; vous inscrivez l'Aululaire, et vous passez sous silence l'Asinaire: pourquoi cette inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs du Complément ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il était impossible de remplir bien.
Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction, d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!… Il y a bien de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS!
Catabaucalèse n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.
A l'article Alcmanicon (devrait-il y avoir un article Alcmanicon?), il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de Proépizeuxis.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de propos?
Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS!
Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un dictionnaire français, Niebelungen, Heldenbuch, Narrenschiff, Morgengabe, etc.
Pourquoi donner pronunciamento, estatuto real, ayuntamento, carcere duro, romancero? Est-ce parce que ces mots se rencontrent quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! Pourquoi omettez-vous Abanico, Deleytar, Vivere, Coucaratcha, dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule Notre-Dame de Paris, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec, latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je entendre le fameux Ananké ou besos para golpes;—la creatura bella bianco vestita;—lasciate ogni speranza;—immanis pecoris custos;—abbas beati Martini? et tout cet allemand répandu à profusion dans le Rhin? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte par excellence.
Je lis dans le Ruy Blas:
Ce bois de calembour est exquis…
Portez cette cassette en bois de calembour
A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le Dictionnaire de l'Académie, ni dans le Complément. Je ne puis croire que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le Complément a recueilli avec soin les barbarismes à forme française, ingracieux, ingrammatical, inamoureux, indispot, injudideux, ingoûté, inoisif, indulger (traiter avec indulgence). Cette catégorie féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE MOTS!… Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il a plu à M. Nodier de faire laxité: la laxité du style de Cicéron; il a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire mordillage, quand il avait à son service mordillement; Laujon a créé redanser, dont personne n'a fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer laxité, mordillage et redanser; nous ne cherchons pas ce qui est bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse, grammaire à part, où l'auteur a enfin réhabilité l'interjection, et restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf parties du discours; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette œuvre de tout le monde ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était, je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, car dans l'intervalle on a joué les Burgraves, et le Complément ne donne pas le mot Burgrave.
Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier, beaucoup de mal pour rassembler, dans son Traité de l'Opinion, toutes les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de dire.
On s'est arrêté à ces détails sur le Complément, parce qu'il vaudrait la peine d'un examen autant que le Dictionnaire de l'Académie; parce que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.
MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage remarquable: c'est un Dictionnaire des racines et dérivés, où les mots sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et de ses ressources.
Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs assez curieux.
MM. François et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme et superfétation.
L'Académie a découvert VINGT-HUIT MILLE mots;
Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit mille à peine usités);
M. Laveaux se borne à CINQUANTE-SEPT MILLE;
M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE;
M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE;
M. Boiste pousse à CENT DIX MILLE!
M. Napoléon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT QUARANTE MILLE mots!
Encore n'a-t-il pas mis thésaurochrysonicochrysidès!
§ II.
Voltaire écrivant à Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Académie: «Les étrangers se plaignent qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent écrire n'y est éclairci. Il est triste que nous ne puissions parvenir à donner un dictionnaire tel que ceux de la Crusca et de Madrid.»
(Du 28 mai 1762.)
Le jour même où il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire devait lire à l'Académie le plan d'un dictionnaire.
Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modèle des éditeurs, l'a copié sur l'original de la main de Voltaire.
PLAN.
«On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française.
«Chaque académicien se chargera de la composition d'une lettre.
«A chaque mot de cette lettre on apportera l'étymologie reçue et l'étymologie probable de ce mot.
«Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirés des auteurs approuvés depuis Amyot et Montaigne.
«On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.»
Lorsque l'Académie voulut, il y a quelques années, s'occuper d'une nouvelle édition de son Dictionnaire, son premier devoir n'était-il pas de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf à le compléter, s'il y avait lieu, en raison du progrès des études de linguistique?
Mais on n'y songea même pas; et, loin que l'Académie se montre en 1835 en avant du plan tracé en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve encore aujourd'hui fort en avant de l'Académie.
Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rédigé au hasard, sans qu'on ait pris la précaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorité sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de textes de langue? Et cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la recommandation expresse de Voltaire! La primitive Académie avait commencé par arrêter cette liste, que Pellisson nous a conservée; et l'Italie a profité d'une idée française, que la France n'a pas même su reprendre pour en tirer parti à son tour.
Voilà comment il se fait que Molière, la Fontaine, Pascal et la Bruyère ne parlent pas français, par arrêt de l'Académie française; et comment les décisions contenues au Dictionnaire de l'Académie doivent avoir force de loi, sur la simple garantie du titre.
Le plan de Voltaire est resté jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et le seul raisonnable. Seulement, le progrès des études veut que le point de départ, que Voltaire fixait à Montaigne, soit reculé jusqu'à l'origine de la langue, et qu'ainsi l'exécution du travail ait lieu en deux parties.
La première comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen âge, depuis le XIe siècle, date des plus anciens monuments, jusqu'à l'entrée du XVIe, où la langue se renouvelle: cinq cents ans.
La seconde partie irait depuis l'entrée du XVIe siècle jusqu'au milieu du XIXe: deux cent cinquante ans.
On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la langue moderne. On pourrait, à l'aide de ce dictionnaire, remonter la langue française jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant les changements survenus sur les rives, et qui ont déterminé les sinuosités du cours.
Pour la première partie: dresser un catalogue de textes par ordre chronologique, où ne seraient admis, pour éviter l'erreur, que ceux dont on connaîtrait sûrement l'âge et l'origine. On en ferait ensuite des index, d'où l'on tirerait la matière du dictionnaire, ayant soin d'accompagner chaque mot de son étymologie et de nombreux exemples, mais surtout d'exemples datés; en sorte qu'on saisirait chaque mot à son entrée chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de naissance et son passe-port.
Ce travail n'est pas, à beaucoup près, si long ni si difficile qu'il le paraît. Les index y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si le gouvernement avait exigé des index aux textes anciens qu'il a fait publier, la besogne, serait aujourd'hui bien préparée. Faute de cette précaution, pourtant bien simple, l'utilité de ces publications se trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index où seraient dépouillés fidèlement la chanson de Roland, le livre des Rois, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous fournirait le noyau de la langue française; il n'y aurait plus qu'à guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'était pas un grand surcroît de peine à l'éditeur, et c'eût été pour le lecteur studieux une différence prodigieuse.
Voltaire voulait les étymologies, avec raison. L'étymologie tient à l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la langue. L'Académie n'en donne aucune, parce que, dit sa préface, c'est un travail qu'il ne faut point essayer à demi. Mais c'est là un tour de rhétorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'étymologie vous échappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que vous ne pouvez payer la dette entière, vous vous croyez autorisé à me faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce beau principe! En vérité, c'est une étrange doctrine pour une Académie! Je doute qu'aucun créancier l'acceptât de son débiteur: Eh! mon ami, paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste.
[138] Cette proportion est très-exagérée, à dessein; car il ne serait besoin que de l'étymologie des racines.
Mon fils n'a pas en lui l'étoffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu; il est donc inutile de lui faire apprendre à lire et à écrire. Que penseriez-vous d'un père qui raisonnerait de la sorte? Il serait hué par les marmots des frères Ignorantins.
Mais il faut se garder d'un autre excès. Prenant au pied de la lettre la maxime de l'Académie, M. Napoléon Landais s'est cru tenu de fournir toutes les étymologies, celles même qu'il ignorait. C'est pour remplir cet engagement imaginaire qu'il dérive croup de roupie, et spencer de sphincter. Il prétend que spencer est un mot corrompu, et veut qu'on dise, sans corruption: un sphincter bleu; voilà un beau sphincter; mon sphincter est à raccommoder. Je doute qu'il obtienne cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles étymologies, comme il vaut mieux rester débiteur de quelque chose que de s'acquitter en recourant à la fausse monnaie.
Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y voudrais la même fidélité aux dates de l'apparition des mots, le même zèle et les mêmes scrupules pour l'étymologie, la même abondance d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvénient d'être diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins d'explications, et plus d'exemples. La pédanterie n'est bonne qu'à assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans les matières où elle paraît le plus inévitable. Je voudrais qu'un dictionnaire offrît une lecture intéressante par le choix et le rapprochement des citations; que ce fût un livre de littérature et de chronologie, presque autant que de scolastique.
Vous me direz que cela entraînerait bien loin. Non; car je me ferais de la place en écartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les dictionnaires compilés de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle éclaire toutes les époques de la langue. Cela posé, je supprime comme superfétation tout ce qui ne va pas directement à ce but.
Je ne mettrai pas au mot Jésuites un long abrégé de leur histoire depuis saint Ignace jusqu'à leur chute; ni au mot Proposition l'histoire des cinq propositions de Jansénius, avec les dates; ni à DANSE un article comme celui-ci: «Danse d'ours, composition dans laquelle on cherche à imiter les airs de musette. Dans une danse d'ours, les basses ronflent en pédale, tandis qu'un hautbois ou un violon exécute à l'aigu un air villageois. La finale de la seizième symphonie d'Haydn est une danse d'ours.» C'est divaguer. De quoi sert au mot Jésus la nomenclature de toutes les institutions religieuses où ce nom se trouve associé? Je n'aurais même pas le mot Jésus, ni aucun nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une autre[139]. Cela me dispenserait de résumer sous le mot Ossian toutes les querelles pour et contre l'authenticité des poésies gaëliques. En un mot, je bannirais de mon plan la Géographie, la Mythologie et l'Histoire, dont on a encombré le Complément du Dictionnaire de l'Académie. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une bibliothèque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans le mien la technologie complète des arts et métiers, les faunes, les flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des termes généraux qu'on est exposé à rencontrer dans les livres ou dans la conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spéciaux, et reste en dehors de la langue proprement dite.
[139] Un livre infiniment précieux serait un dictionnaire universel des noms propres ramenés tous à des noms communs. Ce serait un trésor pour la linguistique.
Les proverbes sont dans le même cas: ils valent la peine d'être recueillis à part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se présenteraient naturellement et à propos; mais je fuirais la prétention d'être complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais.
Il existe une quantité de proverbes niais, bas, ridicules, et peu connus: «Il a mangé des œufs de fourmis;—il est fait comme quatre œufs,» et bien d'autres que je trouve dans le Complément. Est-ce là la langue française? La plupart des proverbes roulent sur une métaphore. Je tiendrais avant tout à donner le sens propre de chaque mot, d'où l'esprit descend de lui-même au sens figuré, parce qu'il n'y a rien de plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de déterminer et de fixer.
Ce principe admis retrancherait encore une foule de détails parasites. J'ai déjà dit que l'article Chien du Dictionnaire de l'Académie avait trois colonnes in-quarto; l'article cœur en a cinq. Évidemment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu réduire ce chien des deux tiers, et encore j'y aurais observé que Racine, l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer chien dans le style de la tragédie:
Les chiens a qui son bras a livré Jézabel…
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés…
Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hésité de supprimer: «Il est fait à cela comme un chien à aller nu-tête!» En faveur de qui cette citation? Il n'y a là aucune difficulté qui tienne à la langue; il n'y en a d'aucune espèce.
Il n'est que trop aisé d'enfler un livre ou un article. En toute chose, le mérite est moins grand d'atteindre au nécessaire que de savoir s'y tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte.
Mettez le mot cul, puisqu'il est français; mais croyez-vous bien nécessaire d'expliquer, même à un étranger, ce que c'est que baiser le cul à quelqu'un, et le sens moral de ce précepte: Il ne faut pas péter plus haut que le cul? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le Dictionnaire de l'Académie est trop riche de pareilles superfluités, qui sont les immondices du langage.
Passons aux définitions. L'Académie, qui a repoussé les étymologies, admet les définitions, et pourtant elle semble professer à l'égard des unes et des autres la même doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou les donner toutes. C'est une erreur; car comment et à quoi bon définir la lumière, le feu, l'âme, le soleil? etc. Le premier tort de pareilles définitions, c'est d'être inutiles; le second, d'être inexactes ou trop naïves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne définition. Il ne faut donc pas s'y risquer légèrement; encore moins doit-on s'y étendre au delà du nécessaire. L'Académie définit le cœur: «Viscère qui est le principal organe de la circulation du sang, et qui est situé dans la poitrine.» Cela suffisait; mais elle ajoute: «Il consiste en un muscle creux, dont la forme est à peu près celle d'un cône renversé, légèrement aplati de deux côtés, arrondi à la pointe, et ovoïde à la base.» Cette description anatomique est de trop; ce n'était point là sa place. Au contraire, à l'article Moulin, je vois moulin à vent, moulin à foulon, sans aucune explication ni description. Les étrangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient été peut-être aussi curieux de les connaître que d'apprendre la structure du cœur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un moulin à paroles.
Au mot cul (pardon, lecteur), l'Académie française définit l'objet; elle en donne même deux définitions à choisir. En bonne foi, n'est-ce pas trop de deux? Passe encore pour le cœur.
Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les définitions. Sans doute il ne les eût pas rejetées absolument, comme aussi ne s'en fût-il pas fait une loi. Il se fût réservé de juger l'opportunité.
Quant à vouloir noter la prononciation, c'est une puérilité qui ne soutient pas l'examen. En vertu de quelle règle y procéderez-vous? En quoi Kotizâcion, Bourguoignie, Èlelipece, sont-ils plus exacts que Cotisation, Bourgogne et Ellipse? Convention pour convention, j'aurai encore plutôt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe publique, que d'étudier l'orthographe privée de M. Landais, qui ne me dispensera point de l'autre.
La critique est la qualité essentielle qui doit présider à la rédaction d'un dictionnaire. Par quelle étrange fatalité a-t-on jusqu'ici commencé toujours par l'exclure?
L'opinion publique conserve au Dictionnaire de l'Académie l'autorité nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une affaire d'habitude, une religion extérieure; car, dans l'usage, on consulte plus souvent le Dictionnaire de Boiste. Un seul mortel a triomphé de quarante immortels: Hercule et Diomède n'en ont pas tant fait. Mais, malgré sa supériorité relative, le Dictionnaire de Boiste n'est pas encore le Dictionnaire français. Ce livre reste à faire. Il faudra que ce soit un ouvrage d'érudition solide, claire et piquante; ne péchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison perpétuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre elles toutes les époques de notre littérature depuis son origine. Cet inventaire judicieux de notre passé et de notre présent contiendrait en germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de génie. Ce serait un service considérable rendu non-seulement à la patrie, mais à l'esprit humain. L'Académie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y réussir mieux que dans son premier travail! mais l'idée de le lui confier est peut-être dans le projet de Voltaire l'unique point à réformer:
Vivite felices, quibus est fortuna peracta.