CHAPITRE VIII.

Péquin ou pékin.—Professeur, le pays.—Peu s'en faut que ne, quelque que… qui que ce soit qui…—Pieça.—Que, après davantage.—Se souvenir.—Sur, sous, sous le rapport de…—Très, en composition.—Trou de chou.—Trousser, trousses.—Vassal et valet.—Verbes réfléchis.—Trois périodes dans notre langue.

PÉKIN ou PÉQUIN.

Mot adopté (non pas inventé) par les militaires de l'empire, pour désigner les bourgeois.

M. J. J. Ampère propose l'étymologie Paganus, païen, à laquelle il est difficile de croire.

En voici une autre qui se rattache aux règles de l'ancienne prononciation, par lesquelles em sonnait an, et l'r s'effaçait, suivie d'une seconde consonne.

Péquin est pour Perquem; prononcez péquan. De péquan, la prononciation vulgaire a fait péquin, comme d'Arlecamp, Arlequin.

Mais qu'est-ce que Perquem, et où voit-on que ce Perquem ait jamais été en usage?

Je réponds par une citation tirée des dialogues de Henri Estienne:

«Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, liperquam: faire du liperquam, ou faire le liperquam, au lieu de dire luy per quem

(Du Lang. fr. ital., p. 616.)

Faire du liperquam, c'est trancher de l'homme d'importance, faire l'homme par qui…! Per quem omnia fiunt, c'est être un fat, un faquin, un impertinent. Ly ou luy, pour celui, est tombé; il n'est resté que les deux mots latins, per quem. Un perquem, ou un péquan. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce terme à une époque où le sabre était tout, était lui-même au fond le véritable péquin, faisant du luy per quem ou du lypéquan. On aurait pu lui répondre:

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

L'ignorance de l'étymologie a fait écrire le mot Péquin comme le nom de la ville chinoise, Pékin; d'où naturellement on a substitué un chinois à un pékin.

On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comédie de Boursault, les Mots à la mode. Chaque époque a son jargon qui passe, mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler quelque trace de son passage; d'où il résulte que la langue se trouve enfin notablement détériorée.

PROFESSEUR.—LE PAYS.

Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les mœurs les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait, je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y exercent la principale influence.

J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot professeur.

Il y avait autrefois des maîtres et des professeurs. Maîtres, désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser, maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, et implique un certain talent de parole: professeur, de profiteri; un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres.

Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la sainteté, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au niveau des autres, en prenant aussi le titre de professeurs. Ils en sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les maîtres sont supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des professeurs de violon, professeurs de danse, professeurs d'escrime, etc. Certains danseurs de l'Opéra sont professeurs de grâces. Ils seraient devenus sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de professer. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. Figurez-vous, en effet, un professeur de grâces réduit au seul usage de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les professeurs de grâces et autres pareils.

J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit Pisseux, professeur de canne. Vous sentez combien ce mot de professeur est ici le mot propre, et combien l'élocution est indispensable pour enseigner à jouer du bâton!


De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, le pays: Le pays attend, le pays est inquiet, etc. Le pays légal, en opposition sans doute au pays illégal. Qui peut avoir été le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le mot patrie faisait peur.

A la vérité, patrie a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon d'occuper le pays de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un contraste trop dur. Le pays, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et d'émigration, n'ont pas le mot patrie; ils sont obligés de recourir à country, qui est notre contrée; car autrefois c'était l'Angleterre qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.

PAYS, dérivé de Pagus, n'a jamais signifié en bon français qu'une province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais dans mon pays; ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre, dit Joas. Le beau pays de France, parce que alors la France est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.

Dans l'origine, le mot paysans désignait les gens d'un pays, ceux d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit le livre des Rois, prit Samarie, Et transtulit Israel, «E remuad tuz les païsans de Israel

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi n'avons-nous plus de patrie, mais seulement un pays? C'est en abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte son pays à la semelle de ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers de contrée; un Français peut changer de pays, mais jamais il ne change de patrie.

PEU S'EN FAUT QUE NE.—QUELQUE QUE.—QUI QUE CE SOIT QUI.

Au lieu de cette longue locution vide, peu s'en faut que ne, nos pères disaient à peu,—à peu n'enrage vif,—à peu d'ire ne fend, c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire d'en citer des exemples.—(Vous observerez, en passant, qu'à peine est une façon de parler calquée sur à peu, et aussi commode aujourd'hui qu'à peu l'était autrefois.)

Bègues le voit à pou n'enrage vis.

Aubris le voit à pou n'enrage vis.

(Garin, II, p. 173, 174.)

Le froit le prent en la vertiz,

Et puis d'ilec par tot le cors;

A poi que l'ame n'en ist fors.

(Partonopeus, v. 5166.)

«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.»

Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de parler si pesantes, peu s'en faut que nequelque quequi que ce soit qui… Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie latente sous les apparences du progrès.

L'ancienne langue disait, au lieu de quelque que, quel… que; quel étant toujours adjectif et que toujours adverbe. Par exemple: Quel puissant êtes-vous? Eh bien! quel puissant que vous soyez, vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: Quelque puissant que vous soyez:

Je m'en vois, dame! a Dieu le creator

Commant vo cors, en quel lieu ke je soie.

(Chanson dou Chastelain de Coucy, dans le roman, p. 245.)

«Je vous recommande à Dieu, en quel lieu que je sois.»

Car trop aim, moi, a consevrer

Et ma volenté amendrir,

Quel duel que j'en doie soufrir,

Qu'on sevist rien de mon afaire.

(Ibid., v. 6151.)

«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, quel chagrin que j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.»

La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à sa volonté:

Li elefant et li lion,

Et quels bestes que je voloie,

De devant moi mesler faisoie.

(Partonopeus, v. 4635.)

En basse latinité: Et quales bestias quas volebam; mais jamais on n'a poussé la barbarie jusqu'à dire: Et qualescumque quas. C'est exactement ce que nous faisons.

Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres, les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle:

Emmi se colent par Tamise;

Ne lor nut tant nord est ne bise

Qu'en Danemarche n'arrivassent,

Queu mer orrible qu'il trovassent.

(Chron. des ducs de Normandie, t. II, v. 27550.)

«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est, ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque horrible mer qu'ils trouvassent.»

L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers, l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée. Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du côté de la langue moderne.

Quelque… que est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder inséparablement le que à quel, et l'on s'est trouvé obligé de le répéter après le substantif, par une espèce de bégayement.

Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction entre quelque adverbe, un autre quelque adjectif, et un troisième quel que, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans s: Quelque méchants que soient les hommes…, et quelqueS honneurs que vous lui rendiez…, avec une s à que! Celui-ci appelle quelque, pronom indéfini; celui-là, adjectif-numératif-déterminatif. Quel désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de simplicité que de bon sens: Quels méchants que soient les hommes…, quels honneurs que vous lui rendiez…, quel s'accordant toujours, et que ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution, Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers: Quelque grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme: Pour grands que soient les rois… Parlant la vieille et bonne langue française, il eût dit:

Quels grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, quelle chose qu'il arrive; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros solécisme. Ils veulent quelque chose que.


QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en vers, qui que ce soit qui? Nos aïeux disaient simplement qui qui ou qui que, avec la permission de contracter le second qui; de sorte que rien n'est plus doux.

Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:

Ki qu'es rapelt ja n'en returnerunt.

(Roland, st. 160.)

«Qui qui les rappelle.»

Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire qui que ce soit qui les rappelle… Il n'en viendra jamais à bout! Il sera obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté. Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et la langue à se charger de mots inutiles?

Qui que ce soit qui s'en fâche. Huit syllabes où nos pères en employaient trois: Qui qu'en poist[106]:

[106] Du verbe poiser, peser. Qui est ici au datif, et s'écrivait mieux cui. L'identité de la prononciation a causé celle de l'orthographe.

Tranche li dux le cuer e le pulmon,

Que mort l'abat qui qu'en poist u qui nun.

Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.

(Roland, st. 96.)

«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le cœur, et l'abat mort, qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas. L'archevêque (Turpin) dit: C'est frappé en baron.»

Aubri le Bourguignon

Vint au palais, qui qu'en poist ou qui non;

Trois cops hurta au postis d'un baston.

(Bekker, Intr. de Ferabras, p. 155.)

J'y entrerai, qui qu'en poist ou qui non.

(Ibidem.)

PIEÇA.

PIEÇA, c'est-à-dire, il y a longtemps, piece a.—On disait aussi adverbialement grant piece. Dans les Cent nouvelles, une femme abuse deux amants à la fois; l'un des deux s'en aperçoit, et la quitte: «Il luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il de grant piece apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.»

(Nouvelle 33.)

Mult grant piece a Gaines nos a vendu.

(La Desconfite de Roncevaux, Intr. à la Ch. de Roland, p. LVII.)

Dans le fabliau de Gombers et des deux Clercs, la femme de Gombers, surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle croit son mari), lui dit:

Ne sais or de quoi vous souvint;

Piece a mais qu'il ne vous avint[107].

[107]

Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie

Le fait agir en homme de vingt ans?

(LA FONTAINE, le Berceau.)

Les Italiens disent absolument de même, un pezzo, un pezzo di tempo, gran pezzo. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunté cette locution.

On a remplacé pieça par il y a longtemps; cinq syllabes pour deux, et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup gagné!

Au XVIIe siècle, pieça était déjà tombé en désuétude. Scarron, Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font synonyne de jadis; cela n'est pas exact: pieça marquait un temps bien moins éloigné que jadis.

On ne prononçait pas piéça en faisant entendre l'i, mais pessa, la notation ie servant dans l'origine à représenter un son approchant de notre é accentué un peu plus ouvert, comme celui de pezzo.

QUE, après DAVANTAGE.

Davantage est un adverbe de comparaison, comme plus; pourquoi lui veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde à plus? C'est une prétention moderne.—«Je n'ai jamais voulu rien avoir davantage que l'un d'entre vous.»

(AMYOT.)

Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou formulée par un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos grands écrivains quantité de fautes de français déclarées telles par sentence des grammairiens les plus incapables d'écrire. Davantage que en est une; il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il ne se trouve:

«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous. Vous le serez davantage par cette conduite que par ne pas vous laisser voir.»

(LA BRUYÈRE, des Biens de fortune.)

Un certain amour de respect,

Amour d'ordinaire suspect,

Et qui demande davantage

Qu'il ne paraît sur son visage.

(SARRASIN.)

«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n'a fait en Europe?»

(BOSSUET.)

Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage

Que ce que je lui dis pour le faire être sage.

(MOLIÈRE, l'Étourdi, I, 9.)

«Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements.»

(Le Bourgeois Gentilhomme, I, 1.)

Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni même par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il s'agit d'élégance et de correction:

«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence, mais une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et qui les pare quelquefois davantage que ne font les pierreries et tous les autres ajustements.»

(Ariste et Eugène, 2e Entretien.)

«Je ne sache rien qui dégoûte davantage les personnes raisonnables que le jargon de certaines femmes.»

(Ibidem.)

Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses Remarques, il analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:—«Quand davantage est éloigné du que, il a bonne grâce au milieu du discours; par exemple: Il n'y a rien qu'il faille davantage éviter, en écrivant, que les équivoques.»

Le XVIIIe siècle employait encore davantage que:

«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser davantage, mais ne nous navre pas tant que une pierre lancée à dessein par une main malveillante.»

(J. J. ROUSSEAU, 8e Promenade.)


Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités:

«Davantage ne peut pas être suivi d'un complément comme dans: J'aime davantage la campagne que la ville. Il faut, dans ce cas, employer l'adverbe plus

(M. BONIFACE, Gram. franç., p. 295.)

IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.

Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils commencent par poser à priori un principe sans autre fondement que leur bon plaisir et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler la logique. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils regardent ensuite dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur théorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti dans leur intérêt: Rousseau a violé la règle dans tel passage… Bossuet a péché contre la pureté de la langue… J. J. Rousseau a méconnu le principe… Pascal ou Molière ne s'est donc pas exprimé correctement quand il a dit… Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il écrit… etc., etc. Qui donc imiterons-nous pour être assurés de bien parler français? Qui? MM. Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, Boniface, Domergue, Demandre… Voilà les autorités véritables et les guides infaillibles.

(Voyez OU, p. [401].)

SOUVENIR (SE).

La logique s'en va des langues à l'user. Peu à peu les locutions vicieuses et inconséquentes prennent le dessus, comme en un jardin négligé les mauvaises herbes étouffent les bonnes. On sarcle, mais trop tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voulût prendre de sarcler notre langage, il y a de fâcheuses locutions qui s'y sont implantées si avant, qu'on ne peut même essayer de les extirper. On soulèverait jusqu'à des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit:

Je ne me souviens pas que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

(Philomèle et Progné.)

Qu'est-ce que je me souviens? C'est subvenit mihi, sous-entendu in mentem. On disait, originairement, il me souvient. La forme impersonnelle est la seule bonne.

Au tournoi, le châtelain de Coucy ne songeait qu'à la dame de Fayel, et au rendez-vous marqué pour le retour:

Moult desire l'eure et le jour

Que sa dame mis li avoit,

Et nuit et jour l'en souvenoit.

(Coucy, v. 3247.)

Il lui en souvenait.

Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur précepteur; il lui souvient de Virgile:

Le roi de Virgile souvient.

(Dolopathos, p. 159.)

Regem meminit Virgilii.

Dans la première moitié du XVIIe siècle, on conservait encore il me souvient. Malherbe n'y manque jamais:

«Encore me vient-il de souvenir d'une chose que je veux que vous sachiez.»

(Lettres de Malherbe, p. 46.)

Et Corneille:

Qu'il te souvienne

De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

(Cinna, V, 1.)

Le verbe se souvenir n'est pas seul: nous en avons plusieurs construits aujourd'hui de même. Que veut dire, je me repens? est-ce qu'on repent soi-même? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure impersonnelle: Me pœnitet culpæ meæ; ce que les Allemands ont retenu: Es reuet mich. Pœnitere actif serait un affreux barbarisme, quoique l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite pœnitere de Plaute, et pœnitebunt de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition du verbe (pœna tenet) s'oppose à ce qu'il soit autre chose qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les écrivains du bon temps[108].

[108] S. Jérôme ménageait davantage la logique, en disant, pœniteor (pœna teneor).

Je m'ennuie; non, vous ne vous ennuyez pas, mais il vous ennuie:

Au Chastelain forment anoie

Li termes, tant li est qu'il voie

Venir l'heure tres desiree

Qu'il puist parler a la celee

A sa dame.

(R. de Coucy, v. 3365.)

Tout le monde a pu voir une petite lithographie représentant la Grève un jour d'exécution. Un polisson est grimpé sur le poteau d'un réverbère; un garde municipal veut l'en dénicher. L'enfant feint de pleurer, supplie, afin de garder son poste; il allègue qu'il a peur: s'il se dérange, il va tomber. A quoi l'autre répond: Je m'importe peu que tu tombes! Je m'importe est juste de la même force que je me souviens. Mais quoi! le Dictionnaire de l'Académie admettra je m'importe, et il sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les académiciens actuels, mais leurs successeurs.

SOUS, SUR.

C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation confondait à l'oreille les mots sur et sous. On les écrivait sor et soz, l'o valant ou, ou bien sour et sous. Devant une voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: SouR un arbre; souS un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:

Desour une coute vermeille

Fu li rois Loeys tout seus.

(La Violette, p. 38.)

«Le roi Louis fut tout seul dessur une couverture vermeille, un tapis, une coute pointe[109].

[109] Coute-pointe, ou coulte-pointe, de cul(ci)ta puncta. On dit mal à propos courte-pointe, et l'Académie donne pour exemple la courte-pointe piquée; si la coute n'était piquée, elle ne serait pas pointe. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les étymologies.

Mais dans ce passage:

Desour sa dextre mamelete

A une bele violete.

(Ibid., p. 52.)

Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait la violette sur ou sous la mamelle droite. Heureusement il sait par d'autres passages qu'il faut comprendre dessus.

Gérars li biaus, sans nul arrest,

Descent dessouS un feu molt haut.

(Ibid., p. 55.)

DesouR un beaucent palefroi.

(Ibid., p. 41.)

Il est manifeste que Gérard descend sous un hêtre, et monte sur un cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle u, ne laissent point de doute. Mais:

Et maintenant haste son oirre (son erre)

Que a Bouni, qui siet sou Loire,

Voulra jesir ancor anuit.

(La Violette, p. 41.)

La vostre foi car la me creanteiz

Que soz Viane en cel ille viendreiz?

(Gerars de Viane, v. 2270.)

L'oreille entend partout sous, et il faut traduire la première fois sur, la seconde fois, sous; «Il veut encore aujourd'hui coucher à Bouni-sur-Loire;—Vous me donnez votre foi de venir en cette île sous Vienne?»

Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, sur peine de et sous peine de, exprimant la même chose: Il y a été condamné, sur ou sous peine de mort.

L'Académie, à la vérité, ne donne pas sur peine, et se borne à sous peine. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français:

«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de Clermont, sur peine d'être déshérités.» (Convers. du père Canaye et du maréchal d'Hocquincourt.)

«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, sur peine de damnation?»

(18e Provinciale.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,

On ne doit de rimer avoir aucune envie,

Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.

(Le Misanthrope, act. IV, sc. 1.)

Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même dictionnaire autorise au mot sous cette locution détestable: Sous un rapport, sous le rapport de…, dont vous ne trouverez pas un seul exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût sous un rapport quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent être faites par rapport à Dieu;» mais de nos jours seulement on a pu nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux sous le rapport de la couleur et de la forme.» (Rem. sur la composition littéraire, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier, nous sommes fort appauvris sous ce rapport.» (Sous le rapport des vocables.) (Ibid., p. 255.) Que, «sous le rapport de la période travaillée, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du jour à Molière ou à Regnard.» (Ibid., p. 466.) «Que les romans de madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, sous un certain rapport, que le Lutrin.» (Ibid., p. 593.) L'auteur montre cependant partout une rigueur extrême contre les vocables néologiques; mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et moins d'empressement à le condamner sous le rapport du style.

TRÈS, en composition.

Je ne sais d'où peut venir très; mais il date de l'origine de la langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs, substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative. Trestous exprime plus absolument que tous:

Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle,

De trestuz reis vus present les corunes.

(Roland, st. 28.)

«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les couronnes de trestous les rois.»

Li amiralz qui trestuz les esmut…

(Ibid., st. 197.)

Li emperere i fait suner ses graisles

E l'olifan qui trestuz les esclairet.

(Ibid., st. 239.)

Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes:

Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit,

Vous doint santé et bonne vie,

Et trestoute la compagnie.

(Ibid., v. 450.)

Trestout cil qui ileuques erent

Mult en furent tuit esjoy.

(Ibid., v. 810.)

Ce dernier exemple présente les deux formes tout et tuit, qui sans doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même.

On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur:

Trestuit escrient: Or, apres Fromondin.

(Garin, t. II, p. 164.)

Alons nous en trestuit a Saint Quentin…

Trestout le pas n'i ot noise ni cri.

(Ibid., I, v. 218.)

Trestous est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens font trestous la ligne extresme de nostre faculté.» (Essais, II, 12.)

Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli par l'Académie française. Elle a considéré trestous comme un mot patois abandonné aux paysans.


TRES-PAS, est le dernier pas, passus extremus, le pas qu'on franchit pour passer de ce monde en l'autre.


TRES-FOND, est le fond le plus profond.


TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du verbe simple:

Li quens Rollans gentement se combat,

Mais le corps ad tressuet e mult chalt.

(Roland, st. 54.)

Bernard l'oït, a pou enrage vis:

Tressaut la table, vers Garin se guenchit.

(Garin, II, p. 16.)

«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la table d'un saut, se jette du côté de Garin.»

Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne.

Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.

Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel, détournent son cadavre dans un guéret:

Mort le tresturnent tres en mi un guaret.

(Roland, st. 106.)

Cet exemple est remarquable, en ce que très y figure deux fois, l'une en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même, depellere de, emergere ex, etc.


TRESPRENDRE, signifiait s'emparer puissamment, irrésistiblement de

Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses efforts, que sa dernière heure est venue:

Ço sent Rollans que la mort le tresprent:

De vers la teste sur le cœur li descend.

(Roland, st. 171.)

Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine, je crois, à égaler la force expressive du second.

On disait de même trespenser, trespercer, trestrembler, trestrancher, tresaller:

Or escoutez des joies de ce mund,

Que eles valent et que eles sunt:

Cume fumee trespassent et tresvunt.

(Roman des Romans, dans ROQUEFORT.)

et tresfiler, qui est demeuré comme terme technique: tréfiler du fil de fer, une tréfilerie.

Mais en supprimant l's dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé l'origine, on en a modifié la prononciation. Trépas, tréfond, tréfiler, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première syllabe plus fermée que ne l'avaient trespas, tresfond, tresfiler, et que ne l'a encore tressaillir. L'ancienne orthographe avait, pour marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne, réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout rentre.

TROU DE CHOU, DE POMME.

La première édition du Dictionnaire de l'Académie mentionne Trou de chou, avec cette restriction, Il est bas.

Elle eût parlé plus juste, disant: Il est vieux.

Trou de chou a complétement disparu de l'édition de 1835. Cependant on aurait pu l'y maintenir par grâce, comme aussi par égard pour Rabelais, qui, au chapitre 17 du livre V de Pantagruel, nous représente Henri Cotiral, «compagnon vieulx,» tenant «en sa dextre un gros trou de chou

Ménage (Observations) autorise trou de chou; et, après avoir rapporté ce vers de Villon,

D'un trougnon de chou, d'un naveau,

il déclare que trou vient de thyrsus; un trou de chou, c'est un thyrse de chou. Ménage va jusqu'à citer là-dessus du grec. Il fallait, comme Ménage, en avoir de reste pour en dépenser sur les trous de chou.

Trou est dans les plus anciens monuments de la langue pour trognon ou tronçon, qui est évidemment dérivé de truncus, comme le pensait Nicot. Un trou de lance, dans Ogier l'Ardenois:

Entamés est en maint lieu vos escus:

Cil trox de lance i sont mult embalus.

(v. 12210.)

«Votre écu est entamé en mainte place, et les nombreux tronçons de lance y tiennent encore.»

Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne:

Ses escus est et troés et fendus;

Ne s'en voit mie com vilains esperdus:

Dix trous de lance emporte en son escu.

«Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix tronçons de lance plantés dans son bouclier.»

Plus loin:

La lance froisse dusqu'as poins du guerrier,

Li trols en volent contremont vers le ciel.

(Ogier l'Ardenois.)

«Il brise la lance au poing du guerrier; les tronçons en volent en l'air jusqu'au ciel.»

Observez que le mot tronçon était employé dans le même temps, car on lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer:

Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus;

Cinq gonfanon emporte en son escus,

Les fers de lance et les tronçons dessus.

(v. 12203.)

Et dans la description du tournoi donné par Fayel:

Li tronson volerent en haut

Des lances qui furent brisees.

(R. dou Chast. de Coucy, v. 1350.)

TROUSSER, TROUSSES.

Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par extension, et parfois très-détournés du primitif.

Au mot trousser, l'Académie dit: «Replier, relever. Il se dit ordinairement des vêtements qu'on a sur soi.»

Le sens primitif de TROUSSER est charger, imposer un fardeau, ce qui ne se peut faire sans le lever; de là l'extension du sens: mais si l'on ne connaît le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces mots, trousse, trousseau, porter en trousse, trousser en malle, trousser bagage, etc.

RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui était déjà chargé, troussé; mais on ne le trouve pas assez haut, on le retrousse.

Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprès de Charlemagne, détaille les présents offerts par le roi sarrasin à l'empereur français:

De sun aveir vos voelt asez duner,

Urs e leuns e veltres enchaignez,

Set cenz cameils e mil hosturs muez,

D'or e d'argent quatre cenz muls trussez.

(Roland, st. 9.)

«Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et lions et vautours enchaînés, sept cents chameaux et mille autours qui auront passé la mue, quatre cents mulets chargés d'or et d'argent.»

L'épieu de Baligant, amiral de Marsile, était si énorme, que le seul fer dont il était garni eût fait la charge d'un mulet:

De sul le fer fut un mulet trusset.

(Roland, st. 217.)

Un marchand, allant à la foire, achète pour sa maîtresse une robe de Pers:

Si la ploia en un troussel;

Dessus son palefroi morel

La trousse et lie derriere soi.

(La Bourse pleine de sens.)

«Il la plia dans une valise; la charge et attache derrière soi, sur son cheval brun.»

Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait à l'étui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le trousseau de la mariée, c'est le ballot de ses hardes. Un trousseau de clefs, ce sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou paquet. Porter en trousse, trousser en malle, c'est charger comme une trousse qu'on mettait derrière soi sur le cheval, ou comme une malle; trousser un vêtement, c'est le lever comme si l'on voulait le charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage, partir, décamper.

Trousse, désignait aussi une sorte de vêtement particulier aux pages; mais ceci se rapporte au sens secondaire de trousser. Ce vêtement s'appelait trousse, parce qu'il ne pendait pas, mais était relevé au corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de là l'expression: Mettre aux trousses de quelqu'un… avoir toujours quelqu'un pendu à ses trousses.

VASSAL, VALET.

Le premier sens de vassal était brave, courageux.

Le duc Robert de Normandie réunit les évêques, les barons, les abbés, et leur annonce son départ pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix, le supplient de ne pas abandonner le pays:

Li unt respundu communal:

Cherismes dus, noble vassal,

Cum a ici fiere nouvelle!

(BENOÎT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.)

«Très-cher duc, noble brave, comme voici fière nouvelle!»

Ganelon exaltant à Marsile la vaillance de Roland:

N'at tel vassal sous la cape du ciel.

(Roland, st. 40.)

N'avez barun de si grant vasselage.

(Ibid., st. 30.)

Olivier, à Roncevaux, s'aperçoit de la trahison de Ganelon, qui livre l'arrière-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour rappeler l'avant-garde et Charlemagne: Cumpainz Rolland, sunez vostre olifant. Mais Roland ne veut pas corner pour des païens; il se confie, pour sortir d'affaire, à son épée et au courage des Français:

De Durandal verrez l'acer sanglant.

Franceis sunt bon, si ferrunt vassalment;

Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant.

(Roland, st. 83.)

Si ferront vassaument. Ferrunt, frapperont, par syncope, du verbe férir. Réponse qui suggère au poëte cette réflexion:

Rollans est proz, e Oliver est sage;

Ambedui unt merveillus vasselage.

(Roland, st. 85.)

«Merveilleuse bravoure.»

Enfin, ce qui achève de mettre le fait hors de doute, c'est l'épithète vassal appliquée à Charlemagne lui-même:

Dient Franceis: Icis reis est vassals.

(Roland, st. 241.)

Mult est vassals Karle de France dulce.

(Ibid., st. 261.)

Cette acception persistait au XIIIe siècle, puisque Hébers, au commencement de son Dolopathos, applique le mot vasselage au fils du roi de France:

Car li fils Deu le volt doer

De proece et de vasselaige;

Mult est vaillanz de son aaige.

(Dolopathos, p. 156.)

VASLET, par syncope de vassalet ou vasselet, est un jeune homme, un jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benoît de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie:

Tuit li plus riche et li plus saige

Sunt al valet devenu lige

De feautet e de servige.

(BENOÎT DE SAINTE-MORE, v. 31660.)

Dans le fabliau du Vallet aux douze femmes, ce valet est qualifié damoisiaus, preuve qu'il était gentilhomme:

Un damoisiaus de moult haut pris…

Quant le vallés espousé eut…

Le roman de la Rose met également sur une seule ligne les valets et les damoiselles:

Car malebouche est coustumiers

De raconter faulses nouvelles

De valets et de damoiselles.

Le mot valet conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la dame et le valet représentent le père, la mère, et leur fils. Ce n'est pas à des laquais, à des garçons, qu'on eût donné les noms des chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les quatre valets sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre rois. Le reste représente des groupes de simples soldats anonymes, les pions du jeu d'échecs.

Voilà donc un mot qui, après avoir honoré longtemps les fils de la plus haute noblesse de France, s'est vu relégué à désigner l'homme dans sa plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si humiliant, qu'on ne l'applique plus à personne, et qu'il sortira ignominieusement de la langue où il était entré et a subsisté longtemps comme un titre d'honneur.

Il a fait sa révolution en six siècles à peu près: il était encore jeune au début du XIIIe; il est caduc au XIXe.

Le mot qui, au moyen âge, avait le sens actuel de valet, c'est garçon, augmentatif de gars; garcio, dans la basse latinité:

Portabat garcio parmam…

Hunc præcedebat cum parma garcio.

(GUILLAUME LE BRETON, Phillippide.)

«Sa lance était portée par un garçon… Un garçon marchait devant lui, portant sa lance.»

Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message à la dame de Fayel; il le récompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent point de cas, mais avec de l'argent sec, qu'ils préfèrent:

Garcon aiment joiel noiant,

Il ainment plus le sec argent:

Ainsois li donrai XV sous.

(R. de Coucy, v. 3123.)

Quinze sous, somme énorme pour le temps.

L'acception primitive de garçon, après tant de siècles, subsiste encore entière.

VERBES RÉFLÉCHIS.

Nos pères affectionnaient singulièrement la forme réfléchie pour tout verbe exprimant une action relative à la personne qui la faisait, action physique ou morale, il n'importe. Ils disaient se dormir, se mourir, se dîner; se combattre à ou contre quelqu'un; se forfaire envers quelqu'un; se repentir, se pâmer, se gésir, se partir de…; d'où il nous reste, par double emploi, se départir de; se feindre, s'oublier, etc.


SE DORMIR.—«Il se giseit sur sun lit, si se dormeit

(Rois, p. 134.)

«Entrerent en la chambre u Hisboseth se dormeit

(Ibid.)

Certes, dame, de me dormir

Me puige tres bien astenir.

(Coucy, v. 532.)

Nous disons encore s'endormir, témoignage de l'ancienne locution.


SE GÉSIR.—«E se vint à l'hostel Amon sun frere, u il se giseit

(Rois, p. 163.)


S'EMPARTIR.—«Lores s'empartid Sesac de Jerusalem.»

(Rois, p. 296.)


SE DISNER.—Jéroboam, au troisième livre des Rois, invite l'envoyé de Dieu à se disner avec lui:

—«Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui se dignast

(Rois, p. 287.)

—«E tu m'as fait merci e receud entre ces ki se dignent a tun deis.»—Entre ceux qui dînent à ton dais.

(Rois, p. 194.)


SE COMBATTRE.—«Si se cumbatirent (les Syriens) cuntre lui (David).»

(Rois, p. 153.)

«Kar une gent se cumbaterad encuntre altre.»

(Rois, p. 301.)

Ja se combat vostre compains Ogiers.

(Ogier l'Ardenois, v. 2650.)


SE REPENTIR.—«Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait s'en repentid

(Rois, p. 290.)

—«Saint Pols ne se repentivet mie.»

(SAINT BERNARD, p. 559.)


SE PASMER.—Corneille et Molière ont employé pâmer sans le pronom réfléchi:

Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.

(Le Cid.)

… Ah! bons dieux, elle pâme.

(Sganarelle.)

Ils ne sont point parvenus à faire accepter cette forme neutre, et l'ancienne forme réfléchie a continué de prévaloir. Elle date de l'origine de la langue: Roland, monté sur Veillantif, trouve le cadavre de son cher Olivier, gisant à Roncevaux. Il lui adresse quelques mots touchants, et, succombant à la douleur, il s'évanouit:

Quant tu es mort, dulur est que je vis.

A icest mot se pasmet le marchis,

Sur son ceval que cleimet Veillantif.

(Roland, st. 149.)

«Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pâme le marquis, sur son cheval qu'il appelle Veillantif.»

Sur l'erbe verte li quens Rollans se pasmet.

(Ibid., st. 166.)

Charlemagne s'évanouit à son tour, en trouvant le corps de son neveu Roland:

Guardet a la terre veist son nevold gesir,

Tant dulcement a regreter le prist:

Amis Rollans, de tei ait Deus mercit!

Unques nuls hom tel chevaler ne vit

Por grans batailles juster e defenir.

La meie honor est turnet en declin!

Carles se pasmet, ne s'en pout astenir.

(Ibid., v. 203.)

«Il regarde à terre, et voit son neveu étendu. Il se prit à le regretter tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie pitié de toi! Jamais on ne vit pareil chevalier pour assembler et mener à fin les grandes batailles. C'en est fait de ma gloire! Charles se pâme, il ne peut s'en empêcher.»


SE FORFAIRE.—«Pur ço que cil de Jerusalem forfaiz se furent envers nostre Seigneur.»

(Rois, p. 295.)


SE FAINDRE.—S'épargner à quelque chose, être faignant:

Ne se doit pas faindre de lui aider…

(Ogier, v. 9638.)

De lui aider ne se va pas faignant.

(Ibid., v. 9632.)


SE MOURIR.—Mourir était actif, comme aujourd'hui tuer. On disait mourir quelqu'un; au participe passé, mort:

Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses,

Si pren cunseill que vers mei te repentes:

Mort as mun fils.

(Roland, st. 262.)

«Charles, dit l'amiral, réfléchis, et prends conseil de te repentir envers moi: tu as tué mon fils.

Trois freres m'a mort et mon pere.

(La Violette, p. 83.)

Le fils de Charlemagne, jouant aux échecs avec Bauduinet, le fils d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'échiquier d'or à la tête de son adversaire, et le tue:

Callos l'a mort d'un escekier d'or mier.

(Ogier, v. 3186.)

Les II ont mors et les II autres prins.

(Garin, I, p. 109.)

De là la forme passive se mourir, que nous gardons encore. Se périr, tant reproché aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que se mourir.


S'OUBLIER.—Coucy reçoit une lettre de la dame de Fayel:

On li mandoit qu'a l'anuitier

Ne se voelle mie oublier,

Ains vienne a Faïel tout droit,

Par l'huisset, si come il souloit.

(Coucy, v. 4010.)

«On lui mandait qu'à la tombée de la nuit il veuille ne pas s'oublier, mais vienne tout droit au château de Fayel, par la petite porte, selon sa coutume.»

Si ne se mist pas en oubli.

(Ibid., v. 4035.)

TROIS PÉRIODES DANS NOTRE LANGUE.

Je distingue dans notre langue trois périodes. Dans la première, la plus courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles prédominent sur les consonnes.

Pendant la seconde, la plus longue et la plus féconde, au moins jusqu'ici, l'équilibre tend à s'établir.

Nous assistons à la troisième, qui donne visiblement la prédominance aux consonnes sur les voyelles.

Le caractère de la seconde période paraît celui du génie de notre langue, qui, dans la première, cherche à se développer, fleurit dans la seconde, et dans la troisième s'achemine à la décadence.

La langue française, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des influences étrangères; elle est sortie du midi, et va se perdre du côté du nord.

Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire d'avoir servi, plus qu'aucune autre, à la civilisation de l'univers.

APPENDICE.