E.
L'E avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article le; mais e suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.
L'e, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être modifiée. On la combinait avec l'i de deux façons, ie ou ei. Ie représentait le son de notre é fermé; ei, celui de l'e ouvert, è. Il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on les a quelquefois confondus et employés l'un pour l'autre: aujourd'hui même l'e final de vérité est une autre lettre à Rouen qu'à Paris.
Ier à la fin des substantifs et des infinitifs: Sanglier, destrier, mestier, couchier, rochier, sonnaient sanglé, détré, mété, couché, roché.
On rencontre très-souvent ces finales écrites sans i:
S'il pert l'osbert et le destrer…
(Benoît de Sainte-More.)
Queu part alout le chevalier?
E portout il un esprever?…
(Ibid., t. II, p. 456.)
De vasselage fut asez chevaler.
(Roland, st. 3.)
Sire Rolant, e vus, sire Oliver.
(Roland, st. 130.)
Pur Deu vos pri ne vos contraliez;
Ja li corner ne nos aureit mester.
Ne nous aurait mestier, ne nous servirait de rien.
Nous avons gardé l'ancienne orthographe de bachelier, chevalier, sanglier, destrier, etc., en y appliquant la prononciation moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation l'orthographe de rocher, coucher, verger, etc. Sanglier, bouclier, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que destrier; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les autres, on accuse ces vieux poëtes d'avoir eu l'oreille dure!
Dans le corps des mots, ie ne faisait qu'un é plus ouvert. Saint Pierre a été pour tout le moyen âge saint Père, l'abbaye de Saint-Père, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à son réveil des présents que lui avait montrés sa femme:
Et disiez que tout estoit mien.
C'est present de par vostre frere.
—Sire, fait elle, par saint Pere,
Il a bien deux mois et demi
Ou plus que mon frere ne vi.
(Barbazan, II, p. 180.)
De là les diminutifs sans i dans la première syllabe, Perrot, Perrin, Perrinet, Perrette. Un chien était un chen:
Li pastoraus le chen menace…
De grans perres lance al mastin.
(Chron. des ducs de Normandie, II, p. 455.)
Vos li durrez urs e leuns e chens.
(Chanson de Roland, st. 3.)
«Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens.»
L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assurée, dit à Roland et à Olivier: «Nous serons vengés si vous sonnez du cor: nos Français reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans les atres (in atriis) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne toucheront à nos cadavres:»
Nostre Franceis i descendrunt a pied;
Truverunt nos e morz e destranchez;
Leverunt nos en bieres sur sumers;
Enfuerunt en aitres de musters;
N'en mangeront ne lu, ne por, ne chen.
(St. 130.)
D'ailleurs, le diminutif chenet atteste encore l'ancienne prononciation. Chen pour chien explique la prononciation populaire men et ben, pour mien et bien. Matière sonnait matère; de là vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine raison, des matéraux.
D'où pourrait venir un i à brief (brevis);—chier, (carus);—grief (gravis)?
On prononçait bré, d'où abréviateur, abrégé;—ché, d'où chérir;—gré, d'où grever, etc., etc.
L'imparfait de l'auxiliaire être se rencontre écrit avec deux orthographes; j'iers, tu ieres, il iert; et j'ere, tu eres, il ert. Vous sentez bien qu'on prononçait d'une seule façon, de celle qui se rapproche le plus du latin eram, eras, erat, sans l'i, qui venait là uniquement pour aiguiser le son de l'e muet.
HIER, de heri, se prononçait her. Tout le XVIe siècle a dit et écrit hersoir pour hier soir.
PIECE, pèce, comme en italien pezzo.—Dépecer.
PIED de pes, pé, d'où pédestre:
Les pez baisent a ambedous.
(Benoît de Sainte-More, v. 315.)
E la se trenchent pez e bras.
(Ibid., v. 3639.)
On notait par ie la terminaison des adjectifs et participes en é:
—«Lors se tint moult a engignie cil qui fu trebuchiez en la mer.» (Roman des sept Sages, p. 102.)
Il se tint à enginé, c'est-à-dire, se reconnut trompé.
Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints à la cour de paradis. Il voit arriver tous les martyrs
Qui pour Dieu furent traveillie (travaillés).
Saint Symons lor dist de cuer lie.
(La court de Paradis.)
«De cœur lé,» joyeux (læto corde).
Or sont trestout apareillie,
Cil Angelot et baut et lie.
(Ibid.)
Appareillés, lés, prêts et joyeux.
Hoi furent il trop esveillie
Qu'il m'ont trahi et engignie.
(De Constant Duhamel, v. 610.)
Éveillés, enginé.
Les mots congé, péché, dans S. Bernard et les Rois, ont jusqu'à trois orthographes: congie, pechie;—congiet, pechiet;—conget, pechet. C'est toujours congé, péché. La dernière notation prouve que l'i était muet.
PITIE se prononçait pité, d'où piteable, aujourd'hui pitoyable;—piteux, et non pitieux;—apiter, et non apitoyer:
Hé Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi pité?
(Les quatre fils Aymon, v. 835.)
Car il chantoit de Nostre Dame
Si doucement, n'est hom ne fame
Cui tout li cuers n'en apitast.
(Miracles de la Vierge, liv. II.)
Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait vœu d'aller outre mer:
Telle est ma voulenté,
Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi pité.
(Ibid., 863.)
AMISTIE sonnait pareillement amité, et non amitié:
Je n'ai el mont, sire, plus d'amisté.
Li rois l'oï, s'a un sospir geté.
(Aubri li Borguinon, v. 135.)
Naymon, dist ele, je vos doing m'amisté;
Pren cet anel de fin or esmeré.
(Agolant, v. 1316.)
Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois poëmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais autrement qu'amisté, pité. Le scribe avait apparemment adopté cette forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation; et cette circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à cette époque on abandonnait déjà la notation ie pour y substituer l'e simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet e l'accent aigu, é; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si complétement oubliée, que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir, cette idée passera pour une chimère philologique.
Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue ancienne, les substantifs en ie (é) en a fourni deux à la langue moderne: les substantifs en é et ceux en ié. En échange d'un accent aigu, congie, pechie ont cédé leur i, et l'on a oublié de reprendre cet i à pitié, amitié. Les premiers ont revêtu l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une prononciation nouvelle.
Passons à la seconde manière de modifier l'e par l'apposition de l'i, en cette sorte, ei-è. Nous l'avons conservée dans treize, seize.
On terminait aussi par cet ei les adjectifs, les participes passés, comme rachatei, suplantei; et les substantifs féminins, comme virginitei, nativitei, veritei, santei, etc.
Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore ces finales très-ouvertes: véritai, virginitai, achetai. Cependant c'est aussi l'orthographe habituelle du livre des Rois et des sermons de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi les textes bourguignons les plus purs:
—«Chier freire, il vient del cuer de Deu lo Peire el ventre de la Virgine sa meire… (S. Bernard, p. 525.)—Ses orgoyl ne rezoit nul remeide de penitence. (P. 524.)—Ancor devoit estre rachateiz… Por ceu ke li malices d'altrui l'avoit supplanteit… Mais veigne la veriteiz, et cele me deliverrat.» (S. Bernard, p. 524.)
Le cordelier frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre cordelier aussi, en la faisant passer pour homme:
Se de voir poole savoir
Qu'en nostre ordre entrer vousissiez,
Et que sans fauceir peussiez
Gardeir vostre virginitei,
Sachiez de fine veritei
Qu'en nostre bienfait vous mettroie.
(De frère Denise, Barb., I, 125.)
«Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que véritablement je vous mettrais de notre bienfait.»