A.

M. J.-J. Ampère observe que amo a fait j'aime, panis, pain, et manus, main. Et il se hâte de formuler cette règle générale: Dans les mots dérivés du latin, devant m ou n, a se change en ai. (Format. de la lang. fr., p. 228.)

C'est aller bien vite! Aimer, pain et main, sont des formes modernes; l'ancienne forme est amer, pan et man, qui se retrouvent dans amant, pannetier, manœuvre. Si la règle de M. J.-J. Ampère était exacte, on aurait dû dire, à une époque quelconque, de l'aimour. Or, qu'on écrivît amur ou amor, cela n'a jamais fait autre chose qu'amour; et comme le mot est très-vieux, il doit faire autorité.

PAQUES est souvent écrit Paikes:

Ce fut à Paikes ke l'en dit en esteit,

Florisent bois et ranverdisent preit.

(Gérard de Viane, 348.)

Il est certain qu'on prononçait sans i, Pâques.

JE HAZ, JE FAZ, ont été les premières formes de je hais, je fais.

Achab dit du prophète Michée:

«Jo lhaz pur ço que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien.» (Rois, p. 335.)

«Je le hais parce qu'il m'a toujours prophétisé du mal, et jamais du bien.»

Hebers, le versificateur du Dolopathos, parlant du jeune Lucinien exposé par la reine aux séductions d'une troupe de demoiselles charmantes, compare le pauvre garçon à un homme assailli de serpents. A peine ce mot est-il écrit, que le bon trouvère en éprouve du remords, et fait cette réflexion:

Je cuit ke je faz vilenie

Quant serpent apel damoiseles

Qui tant erent plesans et beles

C'om ne pot miex vaillans trover.

(Dolopathos, p. 168.)

Un peu auparavant, le poëte avait montré la reine rassemblant les jeunes filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter et danser, et leur enjoignant de déployer tout leur art auprès de Lucinien:

Vestir les fait apertement,

Prie et commande doucement,

Et par amor et par menaice,

Que chascune son pooir faice.

(Ibid., p. 166.)

Cette reine est éprise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd la tête. Quand la reine voit sa face, elle ne sait que elle fasse:

Quant la reine voit sa faice,

Dont ne set ele kele faice.

(Ibid., p. 175.)

Aige, saige, usaige, ne prennent un i que pour éclaircir le son de l'a; autrement les racines ætas, sapiens, usus, n'autorisent pas la présence de cet i.

Dans plaine, de plana; bain, de balneum; vain, de vanus, et une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'i. Voyez les composés, planer, bagner[43], vanité. Une preuve que plaindre sonnait plandre, comme plangere, c'est qu'on le trouve écrit plendre: «Puis après devant plusurs se commence à plendre de son mari et le mauldire.» (R. des sept Sages, p. 109.)

[43] Th. de Bèze témoigne que de son temps on le prononçait ainsi. (De Franc. ling. recta pron., p. 42.)

AIMABLE, d'amabilis, garde sa vraie prononciation dans le nom de baptême Amable et dans amabilité.

On écrivait indifféremment bairon ou baron:

Bairon, fait il, or oiez mon avis.

(Gérard de Viane, v. 355.)

Quant au moustier oyent les sains[44] soner,

La messe vont li bairon escouter.

(Ibid., v. 967.)

[44] Les cloches.

D'AQUÆ, Aqs ou Aix.

Nous avons fait d'Aquitania, l'Aquitaine, mais on prononçait sans i l'Aquitane, comme l'Occitanie. De la Quitane, ainsi divisée par erreur, on a dit la Guiane, qu'on écrivit, conformément aux règles d'alors, la Guienne, et que nous prononçons mal Guiaine.

Pourquoi disons-nous de la chair, puisqu'il n'y a point d'i dans carnem? Nos pères écrivaient charn, carn, char.

SAINT était prononcé sant; d'où vient qu'on écrit aujourd'hui Senlis; c'est saint Lis:

Bernart le conte de Saint Lis.

(Benoît de Sainte-More, v. 9284.)

Tote la nuit chevauche a tire

Dreit a Saint Lis.

(Ibid., 14065.)

SENNETERRE est de même Saint-Nectaire, San-Nettaire.

AGU, AGUILLE, d'acutus. L'âne se plaint au cheval de ses travaux excessifs:

Et puis me ramaine batant

Et d'un aguillon petillant…

(De l'Asne et don Cheval.)

Ménage discutait encore si l'on devait dire agu ou aigu.

Marot use des deux orthographes; il écrit au hasard ai ou a, et pourtant il ne prononçait sans doute que d'une seule manière. Dans le dialogue de l'abbé et d'Isabeau, l'abbé tolère aux femmes de lire des livres français, mais il leur défend le latin:

Des livres je vous supporte,

Mais non latiner.

ISABEAU.

Voicy raige!

Pourquoy?

L'ABBÉ.

Pourceque tel langaige

Aux femmes n'est pas bien seant.

Un peu plus loin, l'abbé, apologiste de l'ignorance, dit:

La frequentacion des livres

Pour vray engendre frenasie.

ISABEAU.

Voicy estrange fantasie!

Lisez sans hésiter rage, langage, comme frenasie et fantasie; le verbe était fantasier; l'adjectif, fantasque; la racine grecque, phantasia. Dans tout cela il n'y a point d'i, du moins à la seconde syllabe.

Pourquoi dit-on je vais ou je vas? Ce verbe nous vient de vado. Je vas est l'ancienne prononciation; je vais est une prononciation récente, suggérée par l'orthographe.

On affecte aujourd'hui de prononcer Montaigne; on devrait dire aussi Champaigne. L'i a été retranché du nom commun et conservé au nom propre, et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, Montagne et Champagne sans i, aussi bien que Fontanes. Pascal écrit Montagne.