T.
On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2):
«Ayez un maistre ès arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il sentir ceste excellence artificielle?… Que ne nous domine il et persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en conduite, pourquoy mesle il à son escrime les injures, l'indiscretion et la rage?»
Vous trouverez cette façon d'écrire dans la reine de Navarre, dans tous les écrivains antérieurs au XVIIe siècle. Qui se fierait au témoignage de cette écriture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer avec un t intermédiaire, comme aujourd'hui nous écrivons.—«Souvent aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononçons des lettres qui ne s'écrivent pas, comme quand nous disons dine-ti? ira-ti? et écrivons dine-il? ira-il? et seroit chose ridicule si nous les écrivions selon qu'ils se prononcent.» (Ier livre de l'Orthographe, p. 57.)
Le témoignage de Théodore de Bèze n'est pas moins formel.—«Cette lettre, dit-il en parlant du t, offre une particularité curieuse: c'est qu'on la prononce là où elle n'est pas écrite. Vous voyez écrit parle il? et vous prononcez, en intercalant le t, parle til? On écrit ira il? parlera il? va il? aime il? et l'on prononce ira til? parlera til? va til? aime til?» (De Fr. ling. recta pronunt., p. 36.)
Cela démontre surabondamment combien l'écriture est un témoin trompeur de la prononciation.
Mais quand, au lieu du pronom il, on employait on indéterminé, le t euphonique n'était pas nécessaire, parce que l'on recourait à cette forme l'on.
Montaigne parlant des grands:—«A l'adventure les estime l'on et apperceoit moindres qu'ils ne sont.»
«Les dignités, les charges se donnent necessairement plus par fortune que par mérite, et a lon tort souvent de s'en prendre aux roys.» (Livre III, ch. 8.)
On a disputé sur cette qualification d'euphonique donné au t final; on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit à la troisième personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les grammairiens les aiment; il est bien certain que il fu, il ouvre, il s'en va, représentent fuit, aperuit, abit. Il n'est pas moins certain que le t en français sert à l'euphonie; maintenant accordez-lui ou lui refusez cette épithète, peu m'en chaut: le seul point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en vat en guerre. Un académicien, qui attend son confrère pour condamner solennellement cette prononciation du peuple, demande: Vat il bientôt venir?
Florence de Rome était une femme de qualité, fille d'un empereur romain anonyme. Ses malheurs, causés par sa vertu, la réduisirent, après les plus étranges aventures, à entrer comme servante chez un brave châtelain. Sire Thierry estoit moult preudom, et sa femme moult preude femme; mais ils tenaient chez eux un coquin de sénéchal, un glouton:
Li faus fu senechal au courtois chastelain
Nommez estoit Macaire.—C'est un nom trop vilain!
Souvent requist Flourence, et au soir et au main,
Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain,
Car elle se laissast avant vive escorchier.
Un jour la trouva seule li glouton pautonnier:
Par force la cuida accoler et baisier;
Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier
A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa.
Prononcez hardiment: la cuidaT accoler.
Il y a plus: c'est que le t se glissait en des places où il est impossible de justifier sa présence, sinon par le besoin de l'euphonie. Nous disons encore: voilà-t-il, ne voilà-t-il pas… C'est bien là un t euphonique, exclusivement euphonique, et un témoignage du soin de nos ancêtres à rendre la prononciation musicale. De l'écriture, on ne s'en embarrassait pas; on écrivait voilà il; le langage était façonné par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui écrivaient ne comptaient pas.
Dans les verbes, l's était la finale euphonique de la seconde personne; t caractérisait la troisième, sans aucune exception et par tous les temps. Ces lettres seront écrites ou non, cela n'importe; suffit que vous êtes prévenus. C'est à vous, par l'application de cette règle, d'éviter les hiatus.
L'orthographe qui, après la découverte de l'imprimerie, s'établit peu à peu, s'est mise à recueillir ces finales; mais avec quelle négligence et quelle maladresse! En les attachant à certains temps et à la plupart des verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule d'irrégularités et d'inconséquences. L'auxiliaire avoir, par exemple, ne devrait pas jouir de moins de priviléges que l'auxiliaire être; ils étaient jadis sur le même pied:
| Sum, | je sui. | Habeo, | j'ai. |
| Es, | tu eS. | Habes, | tu aS. |
| Est, | il esT. | Habet, | il aT. |
Y a-t-il une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable) pour tantôt accorder, tantôt refuser ce t? pour permettre à Racine:
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
et défendre au peuple: il at acheté?
Pour autoriser va-t-il venir? et condamner Malbrough s'en vat en guerre? C'est une tyrannie épouvantable! c'est abuser étrangement du titre d'académicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple, dont les doctes méprisent le langage, pourrait leur répondre, comme le lion de la fable:
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
Si mes confrères savaient peindre.
Rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que le t figuré à la troisième personne de l'indicatif d'avoir:
Quant li provost l'at entendu…
Du duel qu'il at et de la honte.
(De Constant Duhamel.)
Dans le Testament de l'asne de Rutebeuf, on vient dénoncer un curé à son évêque. Qu'a-t-il fait? demande l'évêque:
Il at fait pis, c'un Beduyn![29]
Qu'il at son asne Bauduyn
Mis en la terre beneoite!…
[29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient déjà fait connaître en France les Bédouins.
Le pauvre curé s'excuse de son mieux à son supérieur:
Mes asnes at lonc tans vescu;
Moult avoie en li boen escu!
Il m'at servi et volentiers,
Moult loiaument, XX ans entiers.
Ce t est parfaitement à sa place, c'est le droit de la troisième personne de le prendre comme caractéristique. Mais ceux qui, fondés sur ce droit, refusent au t dans cette place la qualification d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera à la fin de la première personne du présent de l'indicatif, j'aime;—je dîne;—je mange; à la fin des participes passés en i, en é, en u; à la fin des substantifs aujourd'hui terminés en é, comme cité, humilité? Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils n'auront plus ici la ressource d'alléguer le latin.
Dans une stance monorime en e muet:
Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en aimet,
Mahumet sert e Apollin reclaimet,
Ne s' poet garder que mals ne li ateignet.
(Chanson de Roland, st. 1.)
Ni a paien ki un seul mot respundet,
Fors Blancandrins de castel de Val Funde:
Oez, seignurs, quel pecchet nus encumbret…
(St. 2.)
La chanson de Roland, le livre des Rois, les sermons de saint Bernard, figurent toujours ce t, qu'il en soit ou non besoin pour éviter un hiatus. Il n'empêche même pas l'élision au milieu du vers:
Il enapelet e ses dus e ses cuntes.
(St. 2.)
Sa costume (à Charlemagne) est qu'il parolet a leisir.
(St. 10.)
Nous gardons encore la trace de ce t euphonique: crie-t-il? appelle-t-on? Mais il faudrait avoir le courage d'écrire criet-il; appellet-on?
Nous avons vu qu'au XVIe siècle, on prononçait le t euphonique sans l'écrire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe siècle on l'écrivait souvent où il ne se prononçait pas. Les uns trouvant sur le papier aime-il, va-il, ne manquaient pas de lire aime-t-il, va-t-il. Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les lisaient ainsi:
Il enappelle et ses dus et ses countes…
Sa coutume est qu'il parole à leisir…
Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines):
Branches d'olives en vos mains porterez;
Co senefiet pais et humilitet.
(St. 5.)
Munjoie escriet: Co est l'enseigne Carlun.
(St. 92.)
Lisez: ce senefie… Montjoie écrie, c'est l'enseigne (la devise) Carlon (de Charles).
Ainsi notre œil déçoit notre oreille, qui, à son tour, abuse notre jugement. Nous sommes trompés à la fois et par ce que nous voyons et par ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il est malaisé d'éviter l'erreur.
Voilà pour le présent de l'indicatif.
La consonne euphonique se retrouve attachée aux troisièmes personnes du singulier du prétérit et du futur; au participe passé passif en é, en i, en u.
Le Livre des Rois, manuscrit du XIIe siècle, peut-être du XIe, emploie le t ou le d, qui n'est qu'un t adouci.
—«E del livre parlad que li evesches oud truved e lut devant le rei.»
(Rois, p. 424)
—«La liepre Naaman purprendrat et aherderat a tei.»
(Rois, p. 365.)
«La lèpre de Naaman prendra et s'attachera à toi.»
—«E li Enfes crut e esforcad. A un jor, li Emfes alad a sun peire en champz… si Amaladid, si s'en plainst.»
—«Mais la mere prist l'enfant, si l' culchad sur le lit al prophete, e l'us puis fermad, si s'en turnad.»
(P. 357.)
—«Pecchiet ai a lui sol.» (P. 548.) «J'ai péché à lui seul.»
—«Il aveit oid dire que il out ested malades.»
(P. 418.)
—«Si cume li rei le sout e veud les out, parlad al prophete.
(P. 368.)
—«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust avenuit (advenu) par aventure.» (Saint Bernard, 552.)
Les substantifs aujourd'hui terminés en té recevaient tous le t euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu reculée, pour en trouver des exemples à foison. Le livre des Rois, celui de Job, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces substantifs désarmé de sa consonne finale.
—«Li fruiz la nativiteit de Nostre Seignor… S. Johan buit lo boyvre de salveteit…»
(Saint Bernard, p. 542.)
—«Li pecchiez d'enfermeteit et de non sachance… la volenteit et l'oyvre de salveteit…»
(Ibid., p. 544.)
—«Cil ki a l'umaniteit ajosteit le nom de Deu.»
(Ibid., p. 548)
Fallot avait déjà signalé ce t final comme la marque d'une haute antiquité dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage régulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en té, et ne le remarque pas à la fin des substantifs et participes en u, comme escut, vertut, pendut, où il joue le même rôle.
L'escut li fraint e l'osberc li derumpt.
(Chanson de Roland, st. 117.)
Escrient Franc: Deus i ad fait vertut.
(Ibid., st. 288.)
Turpins de Rains quant se sent abattut
De IV espiez parmi le cors ferut…
Rollant reguardet, puis si li est curut,
Et dist un mot: Ne sui mie vencut.
(Ibid., st. 153.)
On attribuait le d ou t euphonique à des mots qui n'y avaient pas droit étymologiquement, à des monosyllabes essentiels, qui eussent disparu dans l'élision ou qui eussent produit des hiatus désagréables; par exemple, o (avec), à, marque du datif, etc.
Luisent cis elme ki ad or sunt gemmez.
(Roland, st. 79.)
«Les écus brillent émaillés d'or.»
L'escut li fraint ki est a flurs e ad or.
(Ibid., st. 96.)
«Il lui brise le bouclier orné de fleurs et d'or.
«Qu'est à flours.»—L'i s'élide dans cet exemple.