S.
Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les liaisons procurées par l's intercalaire étaient les plus douces à l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l's pour finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les pronoms et les adverbes.
Iluec seront o luiS assis
Cil sor qui li esgarz est mis
De dire par voir jugement
Qui vaincra le tournoiement.
(Partonopeus, v. 6595.)
«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.»
Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi d'un bal.
Quant li chevaliers enS entra,
Chascuns contre lui se leva.
Les puceles qui carolerent
Toutes contre lui s'en alerent,
Et le conte aussiS y ala,
Qui en la bouche le baisa.
Aussi volentiers la contesse,
Plus volentiers que n'oïst messe.
(Les Bijoux indiscrets.)
Un riche seigneur se bâtit un superbe château:
Apres le pere l'ot li fiz,
AinsiS ala de main en main.
(Le lai de l'Oiselet, Barb., I, 180.)
La préférence qui fit adopter l's comme finale euphonique où l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la douceur de ces liaisons: l'analogie. L's revenait si fréquemment dans le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une foule d'occasions:
Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);
Tous les cas obliques du pluriel;
Toutes les secondes personnes des verbes, etc…
M. Raynouard a le premier signalé la règle de l's à la fin du nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l's se trouve à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour l'euphonie; comme dans Marot:
Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte,
La petite formiS ala.
Ce qui a été imité par la Fontaine:
L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.
Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe,
Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe;
Et dans cet océan l'on eût vu la fourmis
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité:
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens poëtes fourmis avec une s; mais il n'a pas pris garde que fourmi était alors du masculin.
«Comment li criquet demanda au fourmi de son bled, et il li refusa:
Li criquet ot disette
En yver, et povrete
Au fourmi est venu…
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Le fremi li a dist:
Ja ne vous aiderai…»
(Marie de France.)
Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs se lèguent comme les vérités, et mieux encore.
L's a servi également de finale euphonique à la première personne du singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de Constant Duhamel:
J'ai en vous, dit il, mal parent;
On prononçait, je n'en doute pas, j'aiS en vous… comme on disait je suiS un homme de bien. L's s'est attachée au verbe être, et ne s'est pas attachée au verbe avoir. C'est un fait bizarre et certain, que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole.
Mais l's n'était pas la finale étymologique de cette première personne. C'était l'e muet, du moins à l'imparfait:
| Eram, | j'ere. | Amabam, | j'aimoie. |
| Eras, | tu eres. | Amabas, | tu aimois. |
| Erat, | il eret, il ert. | Amabat, | il aimoit. |
Les poëtes se permirent de retrancher cet e, j'aimeroi, j'alloi, je faisoi; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l's, par l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:
Plus haut encor que Pindare et qu'Horace,
J'appenderois à ta divinité;
Muret fait cette remarque:
«J'appenderois, pour j'appenderoi. La lettre s y est ajoutée à cause de la voyelle qui s'ensuit.»
Et Ronsard lui-même dans son Art poétique:
«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un mauvais son qui te pourroit offenser; comme, j'allois à Tours, pour dire j'alloi à Tours; je parlois à madame, pour je parloi à madame, et mille autres semblables[28].»
[27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de l'orthographe de cette seconde personne.
[28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans scrupule.
Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l's rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand Molière et la Fontaine écrivent je di, je croi, je voi, je reçoi, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de supprimer l's pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne manquent pas de l'affirmer.
Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari donné à un nouveau marié le soir de ses noces:
Il y avoit un grant Jayant
Qui trop forment aloit brayant.
Vestu ert de bon broissequin.
Je cuids que c'estoit Hellequin,
Et tuit li altre sa mesnie.
(Roman de Fauvel.)
Il faut prononcer: vestuS ert.
Car vestu se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif masculin; et l's est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis vestu ou vestus?
Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par e muet, à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu dès l'origine une s finale, pour les protéger et les maintenir intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps, et n'est pas encore complétement effacée.
Mithridate dit à Monime:
Jusqu'ici la Fortune et la Victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre au poëte une faute grave, parce que même est ici adverbe, et par conséquent ne prend point d's.
Autrefois le mot même, adverbe ou non, avait toujours l's à la fin. Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de garder ou de retrancher cette s. Villon, dans une de ses plus jolies ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:
Je connoy pourpoint au collet;
Je connoy le moine à la gonne;
Je connoy le maistre au valet;
Je connoy au voile la nonne;
Je connoy quand pipeur jargonne;
Je connoy fols nourris de cresme;
Je connoy le vin à la tonne;
Je connoy tout, fors que moy mesme.
Voici maintenant mesmes avec l's.
Je connoy vision de somme;
Je connoy la saulce des bresmes;
Je connoy le pouvoir de Romme;
Je connoy tout, fors que moy mesmes.
ENVOY.
Prince, je connoy tout en somme:
Je connoy coulorez et blesmes;
Je connoy mort, qui tout consomme;
Je connoy tout, fors que moy mesmes.
Marot, avant Racine, avait employé cette rime de mesmes avec diadèmes. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot écrit à Marguerite, sœur de François 1er, qui fut depuis la célèbre reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:
Ne pensez pas, dame où tout bien abonde,
Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde;
Car, à vrai dire, il semble que nature
Leur ait donné corpulence et facture
Ainsy puissante, avec le coeur de mesmes,
Pour conquerir sceptres et diadesmes.
(T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)
Il faut rire de Ménage qui tire même invariable du latin maxime, et même variable de l'italien medesimo.
Dans l'origine, même était toujours adverbe; et, à le bien considérer, il ne peut pas être autre chose dans lui-même. La distinction entre l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; même, adverbe, prenait une s à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des mots, comme tous les adverbes terminés par e muet: Jusques, encores, guères et naguères, oncques, doncques, avecques, certes, illecques, presques. Marot décrivant le temple de Cupido:
En tous endroits je visite et contemple,
PresqueS étant de merveille esgaré.
Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou retranchaient cette s; et, des vers, cette licence s'est coulée dans la prose.
On a dit: ores, ore, or;—avecques, avecque, avecq', ou avec;—doncques, doncque, doncq, donc. La dernière de ces formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de choisir entre guères et guère, jusques et jusque, certes et certe. Rien de si capricieux que l'usage.
J'ai dit que même, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:
Les immortels eux mesme en sont persecutés.
En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le Saint-Louis mérite de faire autorité:
D'autres sont élevés sans armes et paisibles,
Qui, braves contre eux même et contre eux même forts…
Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, même contre eux… forts, même contre eux?—Les immortels, même eux! même les immortels!…
La distinction entre même adjectif et même adverbe est donc toute chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l's finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant mesmes joint à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part de ceux à qui nous devons la langue française.
Même vient de l'italien medesimo; on a dit d'abord en trois syllabes méismes, pour mieux rappeler medesimo. Rutebeuf décrivant une noce:
Ne sai combien de gens i furent;
Assez mangerent, assez burent,
Assez firent et feste et joie.
Je meismes qui i estoie
Ne vi piesa si bele faire.
(De Charlot le Juif.)
L'Académie autorise quatre-z-yeux, entre quatre-z-yeux; mais elle n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage? d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.
Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: Entre quatreS yeux, c'est l's euphonique; tous les noms numériques la prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre consonne.
Uns, unes: rien n'est plus commun.
—«Uns bers fu ja en l'antif pople Deu.» (Rois, I, p. 1.)
S'uns hom loue un pasteur pour ses brebis garder,
Il li doit sauvement mener et ramener.
(De Triacle et venin; Jubinal, Contes.)
Si s'est armés hastivement
D'unes armes pures d'argent.
(Roman de Coucy, v. 3271.)
D'unes fauses armes l'arma
Li rois qui molt petit l'ama.
(La Violette, p. 90.)
D'unes forces qu'ot apportées
A errant ses tresces copées.
(Roman de Coucy, v. 7344.)
Les Espagnols disent de même unos, unas. On s'en étonne, l'on a tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l's ajoutée à la fin d'un mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit un argument sans réplique, en disant que un ne peut avoir de pluriel. Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l's finale avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.
Deux vient de duo; la première forme a été dui, dou, dous devant une voyelle.
Il estoient jadis dui frere,
Sans soustien de pere ni mere.
(Estula, Barbaz., III.)
«Li reis David lur livrad dous des fiz Saul.»
(Rois, p. 202.)
Trois, dérivé de tres, a l's par droit de naissance.
Quatre, c'est le point en litige.
Cinq n'a pas besoin de l's euphonique: quinque lui fournit la consonne.
Six tient la sienne de sex.
Sept reçoit de septem un t qui lui suffit.
Huit, d'octo, prend le t euphonique, qui le rapproche de la forme latine.
Neuf, de novem.
Dix, de decem, est obligé de recourir à l's finale pour pouvoir se maintenir devant une voyelle.
Vingt, dans le livre des Rois, est partout écrit vinz:
—«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de quatre vinz ans.» (P. 195.)
C'est notre prononciation actuelle, de même que pour cent au pluriel: dans le livre des Rois il est toujours écrit cenz:
—«E li fers de sa lance pesad treis cenz unces.» (Rois, p. 208.)
Il n'y aurait donc que le mot quatre que l'on aurait laissé manquer d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si libéral? Cela n'est pas croyable; quatres yeux dépose contre cette supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de Malbrou, qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:
L'ai vu porter en terre par quatreS officiers.
—«Li quatreS maistres de l'hospital… Des quatreS maistres de l'ospital…»
(Hist. de Metz, texte de 1284.)
Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie, puisque le premier quatre, sujet, devrait être écrit sans s.» (Pag. 232.) On n'a jamais pensé à décliner ni quatre, ni deux; il n'y a là que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.