CHAPITRE IX.

De la moralité des comédies de Molière.—Attaques de Bossuet.—Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.

La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée. J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.

Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la passer sous silence: c’est celle de Bossuet.

En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin, publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens. On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de Molière, ni de Corneille; ou au moins je n’en ai jamais lu une tout entière. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.

L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses Maximes et réflexions sur la comédie. Rarement Bossuet a porté plus loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit leur infâme métier; il déclare Corneille et Racine dangereux à la pudeur; leurs ouvrages sont «des infamies, qui, selon saint Paul, ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait pu lire Athalie, Esther, Polyeucte, et même Iphigénie, il est permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN Corneille dans son Cid? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif, sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage présuppose la concupiscence, etc., etc.»

Après ces rigoureuses maximes, rien n’est plus fait pour surprendre que la correspondance de Bossuet avec la sœur Cornuau de Saint-Bénigne, où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines d’un mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon; il y est question sans cesse de l’époux, de s’abandonner aux désirs de l’époux, de baisers, d’embrassements, de caresses de l’époux, de pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire le Cantique des cantiques, et il lui écrit: «Ma chère sœur, laissez vaguer votre imagination.» La recommandation était superflue; sœur Cornuau la suivit si bien, qu’elle commença à avoir des extases, des visions. Elle rédigea par écrit celle de l’Amour divin[31], et l’adressa à Bossuet: ce n’est pas autre chose qu’une série d’images excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble à l’amour impur comme cet amour pur, rien n’est sensuel comme ce mysticisme. Cependant nous voyons Bossuet approuver l’écrit de la sœur Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l’anathème contre le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ? Le père Caffaro essayait aussi de justifier l’emploi de l’amour épuré dans la comédie; mais Bossuet lui répondait: «Croyez-vous que la subtile contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier?... Vous vous trompez..., la représentation des passions agréables porte naturellement au péché, puisqu’elle nourrit la concupiscence, qui en est le principe.» Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la sœur Cornuau; et plus fortement, j’ose le dire, car on voit tout de suite combien le danger est plus grand d’une passion traitée dans une correspondance secrète, mystérieuse, que d’un amour banal, exposé en théâtre public aux regards de plusieurs milliers de spectateurs.

Bossuet ne peut donc échapper au reproche d’inconséquence.

Il invoque contre la comédie l’autorité de Platon, qui bannit de sa république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne sais si Platon y aurait souffert des mystiques comme la sœur Cornuau; en tout cas, l’autorité de Platon ne conclut rien, parce qu’on fait dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu’on veut. Platon fournira cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui demander; par exemple, ce passage des Lois.—«On ne peut connaître les choses honnêtes et sérieuses, si l’on ne connaît les choses malhonnêtes et risibles; et, pour acquérir la prudence et la sagesse, il faut connaître les contraires, etc.»

Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière, Corneille et Racine seraient moins coupables; on ne pouvait séparer leurs causes: Tartufe a fait condamner le Cid. C’est surtout contre Molière que se déploie l’animosité de l’évêque de Meaux; c’est surtout à Molière qu’il en revient.—«Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les infamies et les impiétés dont sont pleines les comédies de Molière!» Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si elles n’étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi? était-ce à lui à voir dans Tartufe, dans la censure de l’hypocrisie, une impiété?—«Il faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière; on réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux.» Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement, avait pris la peine de le lire: où a-t-il vu Molière exposer les avantages d’une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les femmes à se venger de leurs jaloux? Ce n’est pas dans George Dandin, car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c’est, au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la pièce; ce n’est pas dans l’École des maris, ni dans l’École des femmes, puisque Isabelle non plus qu’Agnès n’est mariée à son jaloux. Ce n’est ni là, ni ailleurs. J’ai regret de le dire, mais les dignités ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité: Bossuet a calomnié Molière.

Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets de l’aigreur et de l’ironie du dernier Père de l’Église! Mais, la haine se prend à tout ce qu’elle rencontre. Celle de Bossuet, longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et antichrétiennes:—«La postérité saura peut-être la fin de ce poëte comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force[32], reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit: Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!» Oui, Monseigneur, la postérité saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien, comme l’appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l’évêque de Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu’à souhaiter l’enfer au malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la chaire évangélique, à l’idée de le voir éternellement damné.

Au langage fanatique de l’évêque de Meaux opposons celui d’un homme qui fut aussi un prélat célèbre, et l’égal de Bossuet en vertu, sinon en génie.

«Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la comédie, et s’emportent contre un divertissement qui peut être indifférent lorsqu’il est dans la bienséance. Je n’ai pas la même ardeur que les Pères de l’Église ont témoignée contre les comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une partie de la religion des païens, et qui étaient accompagnées de certains spectacles qui offensaient la pureté chrétienne. Aussi je ne crois pas qu’il faille mesurer les comédiens comme nos ancêtres et les Romains, qui les méprisèrent, en les privant de toute sorte d’honneurs, et en les séparant même du rang des tribus.... Je leur pardonne même de n’être pas trop bons acteurs, pourvu qu’ils ne jouent pas indifféremment tout ce qui leur tombe entre les mains, et qu’ils n’offensent ni la société, ni l’honnêteté civile[33]

Voilà mes gens! voilà comme il faut en user!

Il n’est personne qui ne voie combien l’opinion de Fléchier est non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne que celle de Bossuet. Une seule façon d’agir eût été plus chrétienne encore: c’était de prier Dieu pour celui qu’on supposait en avoir tant besoin. C’est ce que fit sans doute Fénelon, sans orgueil et sans bruit.

Saint-Évremond, après une longue vie passée tout entière dans le plus dur scepticisme, Saint-Évremond mourant écrit à un de ses amis:—«Je ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de Tartufe. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie. Sainte piété, que de bien vous allez apporter au monde[34]

Ne semble-t-il pas que ce langage soit celui du prélat, et que les violences de Bossuet sortent de la bouche du vieil incrédule?

Molière a répondu d’avance à Bossuet dans cette admirable préface de Tartufe, où la question morale du théâtre est traitée solidement, complétement, et qui suffirait seule pour mettre Molière au premier rang de nos écrivains. La réfutation est si exacte, qu’on dirait que l’auteur avait sous les yeux le plan de son adversaire. Entendons-le à son tour:

«Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses, que les passions qu’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête. C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement.»

Voilà, en dix lignes, toute la question. Le génie impétueux de Bossuet poursuit, en foulant aux pieds tous les obstacles, un résultat chimérique: la perfection absolue de l’homme par la religion. Molière ne demande aux hommes qu’une perfection relative, et tâche à tirer d’eux le meilleur parti possible par les leçons du théâtre.