CONCERT-EXPRESS

A Ernest MULLER

La scène se passe à Arcachon, cette jolie station balnéaire du golfe de Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale et les huîtres exquises ont fait une des reines du littoral.

C'était pendant la saison estivale de 187...

J'étais en représentations au Casino.

Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.

Une ouverture, une poésie comique, une valse, un soliloque, un quadrille, un monologue, etc., etc., c'était peut-être horriblement monotone, mais je ne m'en plaignais pas.

Maintenant une parenthèse ... nécessaire.

Le maire d'Arcachon était alors M. Deganne, riche propriétaire, lequel, par ses goûts artistiques et son amour du Beau, pouvait prétendre à bon droit à l'estime et à la reconnaissance de ses administrés. (Ah! versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres deniers un théâtre fort beau qui, peut-être à cause de sa situation un peu excentrique, n'a jamais été bien fréquenté.

Tous les ans, la petite plage gasconne est honorée de la visite de S. M. la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La présence de la mère de l'infortuné Alphonse XII ne contribue pas peu à l'animation d'Arcachon.

Or, tous les ans aussi, on profite du séjour de la Reine, pour organiser une grande fête, en son honneur; cavalcade, mâts de cocagne, joutes sur le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc., etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.

Au mois de septembre de cette année-là , M. Deganne, le maire-impresario (comme Montbars dans le Mari de la débutante), se dit:—«Que pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour dérider le front royal?»

Et, se rappelant bien à point le goût fort prononcé que la reine avait toujours montré pour l'art cher à M. Talbot, il se dit, après avoir poussé le «Eurêka» classique: «Que la comédie soit jouée!»

Il prit sa bonne plume de Tolède et manda les comédiens ordinaires de Sa Majesté ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les premiers sujets du théâtre français de Bordeaux.

Après avoir mûrement réfléchi, pesé et jugé chaque pièce qu'on lui offrait, pour savoir si elles étaient assez anodines et incapables d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine Isabelle, ad usum puellarum et Reginæ, Monsieur le maire arrêta définitivement son choix sur L'Été de la Saint-Martin, la spirituelle comédie des spirituels Meilhac et Halévy, et sur le Mari de la veuve, la charmante pièce de Dumas père.

En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine désirant se coucher de bonne heure.

C'était bien, mais ce n'était pas tout; rien que de la comédie aurait pu ennuyer Sa Majesté, et de petits airs, pas longs, de fraîches ouvertures jouées entre chaque pièce, ça ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui songea immédiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe et Thalie ensemble, ça devait aller comme sur de bonnes petites roulettes.... Eh bien, non, ça n'allait pas comme sur de bonnes petites roulettes, il y avait un empêchement.

A cette soirée de gala n'assistaient que des invités, munis de cartes colorées portant la griffe de l'hôte, car, recevant dans son théâtre, M. Deganne était chez lui et par conséquent l'amphitryon; donc, impossible au vulgaire de pénétrer dans le sanctuaire sans le Sésame, représenté par un bout de carton.

Lorsque M. le maire parla d'envoyer quérir les violons, ses adjoints lui firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le public de l'orchestre du Casino. En effet, la représentation de gala n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilégiés, il restait encore un nombre considérable de gens, baigneurs, touristes, habitants, qui n'auraient su de la sorte où passer leur soirée; donc, faire ainsi relâche au Casino eût été un acte autocratique, et sous la République ... mais passons.

—Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille Burdigala! s'écria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.

Comme il était abîmé dans ses tristes réflexions l'imprésario officiel aperçut à travers les vitres de sa fenêtre, sur le mur voisin, une affiche du Casino où s'étalait ce nom: Galipaux.

—Galipaux! Galipaux!—murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne—ce n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont parfois des idées.

Galipaux, mis au courant de la situation, fut également de l'avis de M. le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi à remplir une soirée.

—N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ... en villégiature à Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait vous seconder?

—Si! Et me rappelant bien à point que la veille, j'avais prêté mon concours à un pauvre diable de pianiste qui avait organisé un concert dans les salons du Grand-Hôtel:—J'ai votre affaire, dis-je à M. Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.

Je vole à l'hôtel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essoufflé dans sa chambre, au moment où il faisait sa malle.

—Vous partez?

—Oui, ce soir.

—Non, pas ce soir.

—La voie est encombrée!

—Pas ça, vous jouez avec moi au casino.

—Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop chère, et ...

—Voyons, une journée de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un cachet; je sais bien que ce n'est pas le Pérou, ce n'est qu'Arcachon, mais enfin....

Et je lui racontai ce qui se passait.

La situation exposée, il me dit:

—Eh bien, j'accepte; mais à la condition que je prendrai le dernier train pour Bordeaux.

—Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir réussi.

Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasmé, m'ouvrit ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les affiches (il n'y avait pas de temps à perdre, le concert étant pour le soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le directeur écharpé m'offrit gracieusement une invitation à la soirée de gala.

J'acceptai avec plaisir.

Le soir, arrivé de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se faisait les doigts.

—Déjà arrivé, peste! pas en retard!

—Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.

—Hein!!!

—Oui, le dernier train part à 9 h. 10 et je le prends.

—Comment!

—Dame, vous me l'avez promis.

—Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!

—Je vous ai prévenu.

—Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dîne fort tard, le monde n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.

—Tant pis.

—Cependant ...

—Alors, je m'en vais tout de suite.

—Hé, là , ne faites pas ça!

Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien pressé.

La sueur perlait sur mon front.

Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'être pianiste était, de plus, entêté comme un âne!... Insister eut été inutile, sa décision était irrévocable.

Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au théâtre Deganne assister à la représentation extraordinaire; je ne suis pas fâché de voir comment les artistes de Bordeaux vont interpréter ces pièces.

—Allons, allons, commençons, me dit l'instrumen ... triste.

—Commencer!!! à 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la salle; le gaz vient seulement d'être allumé, les huissiers ne sont même pas à leur poste.

—Non, non, commençons ... ou je m'en vais.

—Oh! là ... ouf! eh bien, commençons ... c'est raide, enfin!

Je regarde par le trou du rideau et j'aperçois une famille entière, le père, la mère et deux enfants de sexe différent, qui entrait.

—Attendez, au moins, que ces gens-là , qui ont dîné de bonne heure, paraît-il, soient assis.

—Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.

—Allons, frappez!

Le rideau se leva mélancoliquement,

Les quatre personnes qui venaient à peine de prendre place, crurent que c'était pour une manœuvre ... de la dernière heure, car ils ne firent pas grande attention, mais, la rampe levée et trois nouveaux coups de marteau redressèrent leur tête.

Ils aperçurent alors devant eux, sur la scène, un monsieur en habit, qu'ils ne purent prendre pour un régisseur venant faire une annonce, car ayant vite salué, le pianiste était déjà sur le tabouret, prestement exhaussé.

Ses doigts tombèrent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquèrent énergiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme un éclair; ce jour-là , l'andante de Herz fut jouée prestissimo.

—Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de la justesse du piano.

—Il paraît qu'il était en retard, hasarda la jeune fille.

—Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesuré, pour un accordeur, ricana la maman, heureuse à l'idée de passer une soirée au spectacle.

—A vous! me cria l'agité.

—Attendez ... un couple qui entre.

—Oh! mon Dieu ... là ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas long, hé?

—Craignez rien.

J'entre comme un fou, et lance mon titre:

—Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.

—Je vais manquer le train!

—Passez-en!

Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poésie, dite devant six personnes. Le dernier vers achevé, je salue et me retire posément, lorsque je me heurte à quelque chose. Je crois tout d'abord me tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est mon satané pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est précipité sur la scène et m'a rencontré. Déjà installé au piano, il commence La danse des fées, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus! pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!

Je commence à m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse, comme une trombe,

—Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.

—J'ai fini.

—Pas possible!

—Si fait. A vous!

—A moi!!! et je sors de scène!

—Non, c'est moi.

—Ensemble, alors.

Comme je résistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en songeant à l'acte d'insenséisme que nous commettions, et j'annonce: «Les Écrevisses», en pensant à toute autre chose.

Vous dire l'effroi des rares spectateurs égarés dans la salle, est chose impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous dépeindre la stupéfaction profonde, mêlée d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure de ces gens-là . Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient, hébétés, comme on dévisage des hallucinés, atteints de la danse de Saint-Guy; c'était de la terreur. Nous avions l'air d'affolés, d'hystériques, de gens possédés d'un démon invisible qui les pousse malgré eux à agir. Nous semblions mus par un ressort électrique et mystérieux.

C'était de l'Edgard Poë, tout pur.

Les huit premiers vers récités:

—Passez deux strophes, me cria l'enragé musicien.

—Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.

Enfin, la poésie répétée, comme l'eût fait un enfant pressé d'aller en récréation, je rentre dans la coulisse, anéanti et tombe dans un fauteuil. J'étais en eau! Je m'éponge en soufflant: faisons ... un arrêt.

—Un entr'acte! tressaute ce prédécesseur de l'homme-cheval. Vous n'y pensez pas!

Et il bondit sur la scène.

Je parviens à retenir un pan de son habit:

—Grâce, grâce! suppliai-je à genoux.

Le pan m'échappe, et l'homme était au piano.

Tout le monde connaît la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel mouvement endiablé ce morceau doit être joué, sans quoi il perd son caractère. Eh bien! je défie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a cependant un merveilleux doigté, de jouer cette page avec une rapidité aussi vertigineuse, une nervosité aussi intrépide, un entraînement aussi diabolique que celui de mon complice. C'étaient des gerbes éblouissantes, d'inépuisables scintillements, une sarabande de croches, un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de cascades musicales: absolument fantastique!

Mon pianiste-télégraphe sorti de scène, sans même revenir saluer les dix personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur son sac de nuit et fila sans même prendre le temps de me serrer la main.

Enfin, après un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je pouvais dire: l'Obsession.

Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce monologue quasi-lyrique avec une célérité digne de mon acharné pianiste. Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui emportait l'homme-foudre. J'étais rassuré, il n'avait pas manqué le train, mais, à mon avis, il aurait mieux fait d'aller à Bordeaux à pied, il serait peut-être arrivé plus tôt.

Le concert se termina à neuf heures, alors que le monde commençait à remplir le Casino.

Je me sauvai comme un fou pour éviter les horions dont le public avait le droit de me gratifier.

Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai dans le Parc où je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu d'air frais ... bien gagné.

—Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller à la représentation de gala.

J'arrive au contrôle, on me dit:

—Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino? Dépêchez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ça va commencer.

—C'est même fini!

—Ah, bah!

Et j'entrai prendre place, au grand ébahissement des huissiers qui n'en revenaient pas.

Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient assisté au Concert-express, six avaient fait demander le médecin.