LE SAC DE GÉRONTE

A F. ROUVIER.

Ce distique monumental a été commis par l'immortel Boileau et rebondira de générations en générations, en compagnie d'une foule de grandes vérités ejusdem farinœ.

C'est Géronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il faut bien que la poésie conserve quelque licence, même sous la plume du plus pédagogue des poètes.

Or, que ce soit le maître ou le valet qui se dissimule sous la toile de ce très vulgaire récipient, il est évident que, pour jouer les Fourberies de Scapin, un sac de dimensions énormes est indispensable.

Nous avions monté, entre camarades, une représentation à Rouen, au théâtre Français, et devions précisément jouer, le soir, la pièce susdite, lorsque, dans la journée, je m'avisai que nous n'étions pas pourvus de cet accessoire indispensable. En province, on a toujours des difficultés inouïes à se procurer ces choses insignifiantes par elles-mêmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scènes.

—Assure-toi du sac, dis-je à mon ami Barral, qui remplissait le rôle de Géronte.

—Oh! un sac! Il n'y a pas à s'en préoccuper, me répondit-il, ce sera bien le diable si, à Rouen, où on a sûrement joué les Fourberies plus d'une fois, il ne s'en trouve pas un.

—Oui ... mais on nous donnera peut-être un sac trop petit pour t'enfermer complètement, tu es plus grand que le commun des mortels.

—Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immédiatement.

—Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....

Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse pouche, comme on dit en Normandie.

Le soir, avant d'entrer en scène, je lui demandai: Et le sac?...

—Je l'ai.

—Parfait.

Je jouais Scapin, naturellement.

La scène du sac arrive, et aussi le moment où, allant le chercher dans la coulisse, le malin valet dit à Géronte:

«Il faut que vous vous mettiez là -dedans, et que vous vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.»

Je déroule le sac dans lequel Géronte est entré ... et quelle n'est pas ma stupéfaction, de voir sur la toile, écrit en lettres énormes:

Naturellement, de la salle on lit en même temps que moi, et force est d'interrompre la pièce, spectateurs et acteurs étant pris d'un fou rire qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarité se calme et je dis tout bas, à mon camarade: Retourne-toi.

Mais, fatalité étrange! de l'autre côté du sac, apparaît de nouveau, persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:

Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public aperçoit, confus et embarrassé, l'honorable et obligeant commerçant M. Bernard, fort connu à Rouen, lequel se dissimulait cependant de son mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scène.

Ce n'est pas tout.

Le sac entièrement déroulé n'allait qu'à la ceinture de mon immense Géronte; aussi, chaque fois que je lui disais en à parte: «Cachez-vous bien ... ne vous montrez pas», c'était dans la salle des éclats de rire spasmodiques, auxquels succédaient des salves d'applaudissements....

Évidemment Molière n'avait pas prévu cet effet-là !

Oh! cette représentation, quel souvenir! Heureusement que nous étions très bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fûmes donc quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville grincheuse il aurait fallu s'en aller.

Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, cassés, goutteux, cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous rappelant la représentation des Fourberies de Scapin, dans la patrie de Corneille.