NOS ACTEURS EN TOURNÃE
A Alexandre BISSON.
Depuis quelques années, lorsqu'une pièce a du succès à Paris—comédie ou opérette—il se trouve toujours une dizaine d'impressarii in partibus tout prêts à l'exploiter en province.
Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafés du boulevard les comédiens inoccupés, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour l'exportation dramatique ou musicale!
Ces troupes formées de brio et de broc, et composées d'éléments hétérogènes, offrent la plupart du temps à l'observateur d'innombrables sujets d'études, et au caricaturiste quantité de modèles à croquer.
Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous présente la tournée Saint-Albert.
Saint-Albert, grand premier rôle, aujourd'hui éloigné de la scène (l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de représenter dans toute la France la nouvelle pièce de Dubéquet.
Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa troupe: elle est formée d'une jolie collection de types!
Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les cheveux un tantinet blanchis.
Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire à des gens comme ce Floridor, par exemple!...
LE GRINCHEUX
Floridor est comique au théâtre ... parfois, mais grincheux à la ville ... toujours.
Il a décroché avec peine et protection un second accessit au temple du faubourg Poissonnière, où il n'est cependant resté que six ans. Cela lui suffit pour mettre sur ses cartes de visites «lauréat du Conservatoire» (lauréat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois, ça.)
Il n'a pas voulu entrer aux Français, il n'y aurait rien fait avec Machin qui est là et qui accapare tous les rôles.
Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Dès qu'on l'écoute dix minutes, on donne raison à ceux qui disent de lui: sale caractère! Ce n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: à peine dans un théâtre, il débine tout et tous.
Depuis le directeur, «qui n'y connaît rien», jusqu'aux artistes, «tous mauvais» en passant par le régisseur, «une moule», tout le monde a son paquet avec lui.
Je vous laisse à penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, à lui, Floridor!
Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard Saint-Martin, qui lui dit:
—Que fais-tu?
—Rien.
—Veux-tu venir jouer le Névrosé avec nous?
—Qui, vous?
—Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....
—Ah! môssieu Dazincourt en est?
—Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-là ? Tu n'as pas l'air de l'aimer beaucoup.
—Moi? je me fiche pas mal de lui! Ãa m'embête seulement de jouer avec un cabot.
—Allons, décidément, il t'a fait quelque chose.
—Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer le Névrosé, naturellement?
—Non, c'est Vilter qui le joue.
—Qui ça, Vilter?
—Vilter, du café de Suède.
—Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie à part ... ce sera gai ... Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans le Névrosé....
Enfin, l'affaire est signée, non sans peine, et grâce au directeur qui a fait toutes les concessions.
On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par Floridor, à la demande de l'artiste qui a réclamé cette faveur «afin d'avoir au moins quelque chose dans la soirée, son rôle étant une complaisance. Qu'on ne l'oublie pas!»
La répétition générale vient d'avoir lieu, au premier étage d'un café du faubourg du Temple. On s'est séparé en se donnant rendez-vous pour le lendemain, deux heures, à la gare Saint-Lazare: on joue le soir même à Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir à deux heures. On peut parfaitement ne partir qu'à cinq, on arrive suffisamment tôt pour dîner et être prêt à l'heure. Au moins, on passerait sa journée à Paris. Il faut être fou pour n'avoir pas vu ça! Les indicateurs ne sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournée!
On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est immédiatement emparé du meilleur coin. La duègne qui, elle, n'a pas eu cette chance, a vainement laissé tomber plusieurs fois cette phrase:
—Je sens que je vais être malade ... chaque fois que je vais en arrière....
Floridor n'a pas bronché. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.
—Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.
—Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!
—Eh bien, et nous?
On arrive.
Floridor n'est pas content:
—Eh bien, l'omnibus? Où est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas que je vais porter moi-même ma valise à l'hôtel?
Mais, en voilà bien d'une autre!
Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:
—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il écumant.
On a mis Réguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?
—Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Réguval joue Gaëtan.
—Qu'est-ce que ça me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connaît ... ma réputation n'est plus à faire. Dans les Premières pages d'une grande histoire, c'est moi qui ai créé Marceau.
—Comment, Marceau?
—Certainement, Ã Ruffec.
Bref, après avoir longuement ronchonné et s'être aperçu qu'on ne prêtait qu'une oreille distraite à ses jérémiades, Floridor change tout à coup de ton:
—Après tout, être le premier ou le dernier sur l'affiche, ça m'est bien égal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!
Floridor se précipite à l'hôtel et se dispose à choisir la plus belle chambre, mais le garçon l'arrête:
—Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.
—Ah! j'aurais été bien étonné si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une sale mansarde, alors.
On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable à celle qu'il voulait prendre.
—Monsieur sera aussi bien ici.
—Oh! ça ne fait rien. Je sais parfaitement qu'à l'hôtel on n'est pas comme chez soi,
A table, on présente le plat à Floridor.
—Mais il ne reste que du maigre. Allez à la cuisine chercher du gras.
Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, qu'il n'en reste plus.
—Voilà ma veine! s'écrie l'artiste, je meurs de faim!
Et comme ses camarades se tordent:
—Alors, vous trouvez ça drôle, vous autres? Il vous en faut peu pour rire!
Au théâtre, le régisseur procède à la distribution des loges.
Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a déjà mis sa valise dans la première, celle qui est la plus près de la scène.
On lui fait poliment comprendre que c'est l'Ãtoile qui s'habille là , et qu'il est tout naturel qu'il cède cette loge à une femme.
—Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.
—Floridor! on commence!
—Non, je ne suis pas prêt ... il y a encore une minute!
Si par hasard notre comique a du succès, il répond à ceux qui le complimentent:
—Oh! pour ce que ça m'avance d'être applaudi à Versailles!
S'il remporte une «tape», et qu'on y fasse allusion, sa réponse est prête:
—Dame! ce n'est pas à Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!
Le spectacle terminé, le régisseur dit:
—Mes enfants, demain, départ à sept heures, nous allons à Orléans.
—Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis, cette idée d'aller de Versailles à Orléans quand on a Chartres à côté de soi!
—Mais, mon ami, si on ne va pas à Chartres, c'est que le théâtre est pris, le soir.
—Eh bien, pourquoi pas en matinée?
Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la température n'est pas favorable à l'entreprise, Floridor ne cesse de répéter:
—Sale tournée ... il pleut tout le temps!
CELUI QUI SAIT VOYAGER
Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voilà un pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!
Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les tournées fonctionnent, il n'a pas passé un hiver à Paris. Toujours en chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner à propos d'un trajet quelconque, vous êtes certain qu'il vous répondra sûrement. Interrogez-le sur l'heure du départ, celle de l'arrivée; demandez-lui le nombre de kilomètres, si l'on change de train en route, sur quel réseau on voyage (Lyon, Orléans ou Ãtat), jamais vous ne le prendrez sans vert.
Il a tant voyagé! Tellement que, maintes fois, lorsque le train s'arrête, on l'aperçoit serrant la main du chef de gare: une vieille connaissance.
Je sais voyager, moi! est sa phrase favorite, qu'il répète souvent, d'ailleurs. Examinez-le dès le départ, et dites-moi si vous n'avez pas devant vous un homme qui connaît son affaire.
En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le dos à la locomotive (afin d'éviter les morceaux de charbon), mais il l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ... il est vrai qu'il a toujours soin de monter où elles ne sont pas.
Le train à peine ébranlé, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit—son seul bagage de main et pas encombrant, oh! non—il en retire une casquette légère ou épaisse, selon la saison, et lit le Petit Journal (Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le dernier crime lu, il le commente, jusqu'à la grande station où l'on déjeune.
Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse discrètement à la buvette; c'est toujours la même cuisine, et c'est moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait un léger somme qui le rend frais et dispos à l'arrivée.
Il ne se presse pas, à l'arrivée: il sait voyager!
Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de l'hôtel, Dazincourt, qui a déjà joué dans cette ville (où n'a-t-il pas joué?) sait, lui, où est le bon hôtel, l'hôtel raisonnable. Il a écrit la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car il en a vu des Hôtel du Commerce, des Lion d'Or, des Cheval blanc! il a son petit répertoire, ce cahier cartonné que vous lui avez aperçu tout à l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera un véritable plaisir de vous le prêter) et vous verrez:
Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde Chartres une petite ligne écrite au crayon:
Et un point d'exclamation mystérieux termine cette phrase énigmatique!
Dazincourt s'est donc rendu à l'hôtel que lui a recommandé son petit vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hôtel, s'informe de la santé des enfants, qu'il trouve grandis depuis Michel Strogoff—la dernière tournée qui l'a amené ici,—monte au 17, sa chambre habituelle, ouvre la fenêtre pour changer l'air, éventre le lit, tâte les draps pour s'assurer de leur sécheresse, soulève un coin du matelas, à la tête du lit, pour se tranquilliser au sujet des ... petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette dernière inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la ville dont Dazincourt foule le pavé est une ville de garnison, notre artiste se dirige au café des officiers: l'absinthe y est toujours de premier choix.
Six heures. Dazincourt rentre dîner: c'est l'heure de la table d'hôte, le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, à six heures, le service des tables d'hôte est toujours si mortellement long, il faut dîner sans se presser.
Son dessert pris, le comédien descend à la cuisine, et, sachant que, le lendemain, le départ a lieu dans la matinée, bien avant l'heure du repas ordinaire, il offre deux entrées au chef, afin que ce Vatel de province, reconnaissant de la bonne soirée passée la veille, lui trousse à son choix un petit déjeuner des plus congruents ... et au vin blanc (le matin, c'est le même prix, et ça change).
En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le théâtre, en fumant avec onction sa vieille bouffarde, Joséphine.
Il s'habille sans se presser et joue de même, en pontifiant un brin. Le rideau baissé sur le dernier acte, l'acteur se dégrime et se rhabille avec la même régularité méthodique.
Ici, un détail bien caractéristique:
Afin d'éviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses effets, Dazincourt se démaquille avec de petits frottoirs que sa femme lui a fabriqués avec de vieilles chemises en prévision de la tournée et qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnée comme un souvenir de son passage!
Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher, surtout quand on a respiré, pendant trois heures, l'atmosphère surchauffée d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une dernière en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre à l'hôtel où il se fait mettre au réveil suffisamment tôt pour ne pas avoir à se bousculer. Monté dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui sait voyager.
L'ACTEUR PRESSÃ
Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la pétulance et la vivacité mêmes. Quel brouillon!
Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est là , vous y allez, il n'y est plus.
C'est tout essoufflé, qu'il arrive à la gare où ses camarades l'attendent depuis longtemps.
—Où montons-nous? ici ou là ? Non, à côté! Je vais voir dans ce wagon, si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens, Louisa, là -bas; grimpons dans son compartiment.
Ses camarades, lassés de zigzaguer sur la voie sont déjà casés que Cinguy cherche toujours où il va monter. Saprelotte! le train siffle, on a fermé les portières, il va rater le départ! Enfin, il s'accroche à une main, on le hisse, il y est, ça n'est pas malheureux!
Les copains installés depuis belle lurette ont placé entre eux une valise recouverte d'un plaid et s'apprêtent à faire un trente-et-un.
—En es-tu?
Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si distrait.)
C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais prêt quand on commence.
—Non, attendez, j'ai mes journaux à lire.
—Zut! fait le chœur.
Et Cinguy retire de sa poche, le Figaro, l'Ãvénement, le Gaulois.
Mais le démon du jeu l'empoigne, il lâche carrément Prével, Besson et Nicollet pour regarder les cartes.
—Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.
—Tout à l'heure! Il faut que je lise.
Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.
C'est la vingtième fois au moins que ses yeux fixent: le programme de la semaine dans nos théâtres lyriques; programme qui lui est du reste profondément indifférent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.
—Allons bon! en voilà bien d'une autre à présent.
Cinguy en se démenant,—hasard!—a fait tomber son ticket de chemin de fer dans la rainure de la portière.
—Quelle scie, cet animal-là !
—On n'est jamais tranquille une minute avec lui!
Cinguy dérange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux étrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne, l'autre avec la courroie de la vitre, etc.
Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy très-embêté, dit:
—J'ai une idée.
—Nous sommes perdus, fait la soubrette.
—Non, ne craignez rien!
Et s'adressant à un gros homme qu'il ne connaît pas:
—Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de me prêter un instant votre canif.
Et attachant le couteau à une longue ficelle, il le descend entre les deux planches, mais à force de faire la marionnette, il lâche la corde et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.
Tout le monde rit.
Tête du monsieur.
Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers pêche les deux objets.
—Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.
Mais le train s'arrête, on est arrivé.
Cinguy, qui a rencontré quelqu'un avec qui il s'est attardé, sort le dernier.
Les omnibus d'hôtel viennent de partir.
—Eh bien, où sont les autres? Oh! comme c'est bête de ne pas m'attendre!
On lui dit:
—Les comédiens sont descendus à la Boule d'Or.
C'est loin, la Boule d'or?
—Ce n'est pas ici, lui répond-on avec vérité.
—Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexé de prendre une voiture tout seul et encore plus vexé quand il voit que la Boule-d'Or est à dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais inutiles.
—Quel est le numéro de ma chambre? demande-t-il à l'hôtelier.
—Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont tout pris.
—Comme c'est malin, dit Cinguy à ses amis qui redescendent de voir leur chambre, de ne rien retenir pour moi.
—Allez à l'Angleterre, vous y serez très bien.
—Oh! oui, très bien, reprend Floridor avec un sourire machiavélique et puis, ce n'est que seize francs par jour!
—C'est égal, vous me la paierez, celle-là , fait Cinguy en s'éloignant furieux.
Enfin, il est installé. Ses amis lui ont dit:
—Nous allons au Café du Commerce, tu nous y trouveras, si tu ne traînes pas.
Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver l'Hôtel de l'Angleterre, devant lequel il est passé deux fois en courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au Café du Commerce, cinq minutes après le départ de ses amis.
Son nez s'allonge.
Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand, aujourd'hui sous-chef à la préfecture de la ville. Ce jeune provincial savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien allé l'attendre à la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivée. N'importe, le voilà , il ne lâche plus le comédien. D'ailleurs, ses parents sachant l'ami du fils bien élevé quoique artiste, ont chargé leur rejeton de l'inviter à dîner. Oh! impossible de refuser. Tout est prévu. Sachant que Cinguy avait besoin d'être au théâtre de bonne heure, on dînera à six heures et quart. C'est en-ten-du.
Au théâtre, tout le monde est agité: Cinguy n'est pas arrivé et c'est lui qui dit le premier mot.
—Me voilà ! Me voilà !
En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre à quatre l'escalier tout en criant: à moi!! je suis en retard!!! coiffeur! habilleur!! vite!
Il se déshabille sur le palier, jette ses vêtements à un machiniste qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tête de clown, tellement il se presse et crie:
—On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublié la clef de ma malle à l'hôtel. Garçon de théâtre! allez vite à l'Angleterre, (au bout de la ville) chambre 2, vous trouverez à ma valise un trousseau que vous m'apporterez. Allez vite!
L'employé revient, dératé, et l'on commence.
Un peu avant la fin de la pièce, Cinguy, croyant qu'on l'attend «à la sortie» remonte dans sa loge avant sa dernière apparition pour mettre ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entrée. Le rideau baissé sur le dernier acte, son ami vient le féliciter de la part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,—11 h. 35.
Pendant ce temps-là , tout le monde est parti, le théâtre est vide, et le gazier est là , ronchonnant après l'acteur qui n'en finit pas et qu'il attend pour éteindre le dernier papillon et s'en aller.
Cinq minutes après, Cinguy se trouve encore seul dans les rues désertes de cette sous-préfecture inanimée, qu'il fait retentir de son pas d'acteur pressé!
L'AMATEUR
L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ça, mais que le théâtre amuse ou plutôt que les artistes amusent, et qui, pour rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des utilités habillées.
Est-il heureux de faire partie de cette tournée!
Ah! rien ne lui manque, il a pris ses précautions, celui-là !
Voyez ses poches, elles sont bourrées de guides, elles regorgent d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les nuances, le Chaix, le Conty, le Noriac....
Un énorme sac de nuit est à ses côtés—vrai cabinet de toilette ambulant (jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.
Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose: il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux lilliputiens.
L'amateur a trois malles.
Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.
Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.
Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien!
—C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.
L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.
Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède:
Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:
—Ce qu'il y a de curieux à voir!
C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, la plus intéressante de France au point de vue archéologique.
Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite.
On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut, lui, qui voyage pour s'amuser.
Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa monture, grommelle entre ses dents:
—Poseur, va!
Ces soirs-là , à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation.
L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec lui, pendant la journée (il faut dire que ce n'est pas toujours un avant..., mais il ne s'agit pas de ça).
Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket, celle-là l'envoie porter une dépêche ... à son ami de Paris. Cette dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va tout de même. Il a un si bon caractère!
Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine.
Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.
L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est coup de vent, autant celui-là est tortue.
Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir.
Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!
Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un «ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train.
Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration, l'amateur répond lentement.
—Je n'ai jamais rien raté!
—Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt.
L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la spécialité du pays.
C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres, des sardines à Nantes, seulement il les a prises à l'huile, du sucre de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de ça.
Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent!
LE PÃCHEUR
Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.
Encore un calme, celui-là , et tout le premier à rire du pêcheur à la ligne si humoristiquement dessiné par Richepin.
Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne dépare jamais une distribution.
Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh! qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!» Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un Complète un excellent ensemble.
Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait, mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.
La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête.
C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est si bon enfant et si tranquille!
Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil.
Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu de supposer que ce n'est pas le théâtre.
Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première personne qu'il rencontre:
—Y a-t-il de l'eau, ici?
Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué.
Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ... on arrive dès le matin.
Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne!
Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria:
—C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la moindre friture.
—Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi, de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.
Pari tenu.
Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains vagues de la bonne terre à peloter; le soir, à table, il met dans sa poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour le chevesne et le barbillon.
Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante, il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une rivière sèche!
Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du wagon!
A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant, celui de faire porter à tout le monde sa bonne terre à peloter dans un sac ad hoc (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien l'aider).
L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de ses camarades se trompe, il le repêche.
LE PAPERASSIER
Le paperassier, c'est Groval.
Il adore Paris; aussi veut-il absolument être au courant de tout ce qui se passe dans la capitale pendant son absence, et dévore-t-il les feuilles publiques afin de ne pas cesser «d'être dans le train» comme s'il n'y était pas assez!
Dès qu'on arrive dans une ville, Groval demande immédiatement à l'employé qui lui prend son ticket:
—A quelle heure arrivent les journaux de Paris?
Pendant que ses camarades font un tour, jouent aux cartes ou au billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rédaction des journaux locaux, et dépose sa carte de visite dans le casier des critiques dramatiques.
—C'est une politesse à laquelle ils sont sensibles, dit-il à ceux qui le raillent.
Quelquefois, sur sa carte il fait précéder son nom de ces deux mots: Remerciments anticipés; c'est quand le journal doit paraître le surlendemain, lui parti.
Dans ce cas-là , il donne quelques sous au concierge du théâtre pour le lui envoyer au théâtre de X... faire suivre.
Ces courses faites, il va au théâtre prendre les journaux à son adresse et s'installe dans un café. Là , il commence par dévorer les comptes rendus de l'Avenir orléanais, du Moniteur d'Avignon ou de la Gazette de Mont-de-Marsan, en ayant soin de découper ce qui le concerne.
Puis comme il a promis à sa mère ou à sa ... cousine de la rue de Morée de lui écrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes curieuses qu'on lui apprend, les mœurs des habitants de province, les réponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il se met en devoir de rédiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en barbouille, de ce papier, il en barbouille!
Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus décrire les monuments curieux à voir, puisque, pendant que ses camarades les visitent, il écrit pour ne pas manquer le courrier.
Alors que peut-il bien écrire? Ce qu'il a lu probablement.
Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en à Groval, il en a sûrement à vous céder. Désirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe supplémentaire, donnez-la lui, il la soupèsera en homme habitué et vous dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes qu'il faut ajouter.
Il a l'habitude, lui, qui n'arrête pas de lire ou d'écrire ... même pendant les entr'actes.
—Oh! les paperassiers! Les paperassiers!
LE SECOND RÃGISSEUR
Le second régisseur!
Ah! en voilà un qui ne les bénit pas les tournées.
A peine défrayé, à la fin du voyage il se trouve avoir usé ses fonds de culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.
Et il travaille le malheureux!
Arrivé dans une ville, alors que les artistes vont où ils veulent et font ce que bon leur semble, le second régisseur, lui, reste à la gare pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les apporter au théâtre, où, une fois arrivés, il les fait monter dans les loges des artistes; loges qu'il désigne lui-même et ce n'est par là une aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui ronchonne sur l'incommodité, l'insalubrité ou la situation de la sienne.
Aussi, généralement, voici comment le second régisseur procède: au premier étage, les dames; au second, les hommes. La plus proche à l'Ãtoile et ainsi de suite par rang d'affiche, aussi c'est toujours celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille près des ... passons. Quand il a fini cette petite besogne et après avoir donné rendez-vous au camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages à la gare, après le spectacle, le second régisseur va à l'hôtel où sont descendus les artistes, mais comme il arrive forcément le dernier, alors que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le numéro 53, tout là -haut, au fond du couloir à côté des ... (voir plus haut).
Le second régisseur dine seul: il faut qu'il soit au théâtre à sept heures afin de veiller à ce que décors et accessoires soient prêts.
Sorti du théâtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes ou fond de chaleur à assister au chargement des bagages.
Les billets pris et les malles des artistes enregistrées, comme il a vingt minutes à lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin et va casser une croûte, ce qui n'empêche pas le régisseur général de lui dire brusquement lorsqu'il l'aperçoit:
—Eh bien! c'est ça, ne vous pressez pas! voilà une demi-heure que nous vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!
!!!
LE RÃGISSEUR GÃNÃRAL
D'abord, celui-là , il ne faut pas l'appeler régisseur général, ça le froisse, mais bien «mossieu l'administrateur», ça sonne mieux à ses oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.
Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de même.
C'est un prétentieux, du reste on n'a qu'à en juger par son costume! Redingote noire, pantalon foncé, éternellement vissé sur sa tête un chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en bandoulière et des gants.... Oh! des gants très noirs.... C'est plus gai ... et puis ça cache les ongles qui sont de la même couleur.
Le régiss... non, l'administrateur a l'aspect folâtre d'un croque-mort qui voyage en touriste!
Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part à la conversation générale, ce serait décheoir.
Le nez continuellement plongé dans son indicateur fatigué, il fait le train,—il entend par là , regarder l'heure du départ pour le lendemain—quand il serait si simple de se renseigner auprès du chef de gare en arrivant. Malgré ça, les deux heures qu'il consacre à l'étude approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.
Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent à minuit cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succès qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.
Une des grandes préoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le chapeau haut de forme et les gants noirs.
En général, le régisseur de ce nom a énormément de tact et s'il a une observation à faire à un artiste, il attend toujours d'être ... dans une salle d'attente ou à table d'hôte pour crier une recommandation de ce genre:
—Dites donc, Réguval, tâchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai vu de la salle, hier, soir, vous étiez dégoûtant?
LE DIRECTEUR
A l'époque où le marronnier du 20 mars songe à confectionner son ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:
—Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi pour sa tournée.
C'est que Saint-Albert est aimé de tous ses pensionnaires.
Oui, c'est bien le plus agréable impressario qu'on puisse rêver!
Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.
Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent—lui seul en a et ça suffit, il sait qu'en affichant «Tournée Saint-Albert» c'est le maximum assuré, et puis si vous aviez du talent vous voudriez être payé en conséquence et ça ne ferait pas son affaire.
—Non, il vous demande aussitôt:
—Etes-vous bon voyageur?
Pour lui, tout est là ! Comme, à la rigueur, il pourrait très bien ne pas partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots) il veut avant tout ne pas être embêté par les grincheux, les retardataires et autres raseurs.
Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois, n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde veut partir avec lui! Par exemple, il exige impérieusement une chose—et pour cela, il est inflexible—que vous n'ayez pas l'air cabot, c'est-à -dire que votre mise soit irréprochable, qu'à table vous ne parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hôtels. Tous ses artistes recrutés et la pièce prête, Saint-Albert dit à ses pensionnaires, huit jours avant le départ.
—Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant un mois, pour être à peu près régulière, n'en est pas moins agitée; il est bon d'y préparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!
Le succès accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournées. Je dis presque, car il lui est arrivé—à qui n'est-il rien arrivé?—une aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.
C'était à C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2 heures.
A peine descendu de wagon, il est accosté sur le quai de la gare par un joyeux garçon tout rond, tout épanoui, qui lui saute au cou, tout en lui gasconnant:
—Ah! té voilà , j'avé uneu peur! tu sé, il y a de la laucation!! Ah! je t'en prépare un succé!
Saint-Albert était abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!
C'était tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour quelconque, l'an passé, et qui se croyait ainsi autorisé à tutoyer l'artiste!
Le soir, pendant la représentation, notre homme, posté au milieu des fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargées de chauffer le succé de l'ami Saint-Albert!
Mais va te faire lan laire!
Le spectacle était composé d'une pièce en 3 actes pour lever le rideau et d'un petit vaudeville en un acte, joué enfin par Saint-Albert «qui l'avait créé à Paris». Dam! quand au milieu de la grande pièce, le public ne vit point l'étoile directoriale, il se mit à murmurer et crier sur l'air des lampions «Saint-Albert! Saint-Albert!» Le régisseur se présente, ganté blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le tapage qui allait crescendo se retire au milieu des «Albert! Albert! bert ...» Saint Albert à moitié vêtu entre en scène et va pour s'expliquer, lorsque son ami se levant tout-à -coup, lui crie:
—Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une bourgade ici, hé?
Tableau!
Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices veulent bien passer outre.
Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux célibataires de sa troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette largesse faite à un point de vue purement hygiénique et, comble du dévouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dépensés de cette façon-là , Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne consomme pas. Rien n'est drôle comme de le voir jeter un louis sur le comptoir de la vieille dame en lui disant:
—Tenez, payez-vous et à l'année prochaine!
LE JOUEUR
Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!
Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare à qui on l'avait signalé comme «bonneteur» dam! tout le temps il brasse ou fait couper.
En wagon, vous lui dites bonjour, il vous répond:
Faisons-nous cinq points?
Et vous n'avez pas eu le temps de dire: «Ouf» qu'il a déjà installé une valise entre vous et lui:
—Un valet! C'est moi qui fais.
A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et vous souffle à l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de faire un écarté.
Si au milieu de la nuit, forcé de changer de train, vous attendez dans une salle d'attente, le sommeil aux yeux:
Le joueur s'approche traîtreusement de vous et vous tapant sur l'épaule:
—Une petite manille!
Quel raseur, ce cartonnier-là , il ne vous laisse jamais en repos.
Evitez le joueur enragé.
TYPES DIVERS
Je ne m'étendrai pas—devant vous—sur la soubrette qui mange tout le temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lève pour demander.
—A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me chercher une brioche.
Un jour, elle a failli faire rater le train à un de ses camarades qui était allé lui chercher un baba.
Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent dans leur chambre et entrant sans frapper:
—Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....
Et elle s'installe.
Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus—oh! non—c'est la duègne étourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient à 103 francs, à cause des dépêches et des ports qu'elle a dû débourser.
Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait à l'archéologue et qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosités architecturales des villes où l'on passe.
Tantôt, il vous force à grelotter dans les caveaux de l'église Saint-Michel, à Bordeaux, tantôt, il vous plante devant le Pleureur de la cathédrale d'Amiens et vous dit: «Hein? qu'est-ce que vous en dites?» Un jour, il réclame votre admiration devant les vitraux de la nécropole d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez éviter la contemplation prolongée de la grosse horloge à Rouen.
Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flèches, des tours, des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les siècles y ont passé!
Et pour finir, je vous présente le farceur classique de toute bonne tournée qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe, celui qui chahute les bottines des locataires de l'hôtel et met la bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-être bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!
Une de ses plus drôles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait à l'éternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part à huit heures, se fait mettre au réveil à sept heures et demie afin de rester au lit jusqu'à la dernière minute se souciant peu d'avoir le cou sale toute la journée.
Que fait le rigolo? il va à l'ardoise du réveil, efface le 7 et met un 5. Le lendemain matin, il faut voir la tête de la petite dame qui s'est habillée quatre à quatre et qui, prête deux heures trop tôt, n'a même plus le temps d'aller se recoucher!
Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournée!