LETTRE

Le Havre Sainte-Adresse, 18 août 1885.

Cher monsieur Besson,

Après la tournée de la Parisienne, je n'ai eu que le temps de secouer mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.

Je réalise ici le rêve de tous les comédiens: je suis directeur, directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas bien grande; nous sommes ... quatre—deux de chaque sexe—nous jouons deux fois par semaine; ça n'a l'air de rien? eh bien, c'est énorme.

C'est énorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche (et quel mal pour trouver un répertoire!)

J'ai donné, jusqu'à présent, vingt trois pièces en un acte, en treize soirées (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Étrennes d'Édouard), un petit chef-d'œuvre que j'ai signé avec Évin, mon collaborateur du Lézard—ayant été redemandés, sans compter l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!

J'ai joué tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles, Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens, donc!)

Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huché à mi-côte de Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!

Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnéaire l'agrément de la grande ville qui est là , à ses pieds.

Et jamais monotone un port de mer!

Hier, j'ai été voir débarquer des cochons.

Ce qu'ils ... criaient!

Pas à la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!

Placés dans une grande caisse, une grue les élevait et les déposait sur le quai.

Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.


Hier, autre réjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous ces jeunes gens, en caleçon de bain, se précipitant à la fois dans la «mé» et gagnant le large en cherchant ... à gagner le prix.

500 mètres à faire!

Le hasard avait placé à mes côtés le père et la mère d'un concurrent qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils paternels.

—Ne te presse pas surtout, ménage ton souffle et fait des brasses, tu entends, fais des brasses.

—Savez-vous que c'est raide, dis-je à la mère, 500 mètres!

—Oh! monsieur le gas, est marin; Ã sept ans, il a eu un prix.

—Oh! bien, vous êtes tranquille.

—Tiens, regarde ton fils, fait le père, en s'adressant à sa femme, c'est lui le premier, à présent. Aïe donc!

Et la mère, tout en le suivant des yeux, faisait les mêmes mouvements que son rejeton.

—Jusqu'où va-t-il? demandai-je.

—Il va doubler la barque où est le drapeau là -bas!

—Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est égal ce n'est pas commode de doubler une barque en étant dans l'eau. Enfin!...)

—Voyez-vous comme il souque! s'écria la mère triomphante.

—Oh! oui, il souque bien! répétai-je en ayant l'air de comprendre ce qu'elle voulait me dire.


Revenu à terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la foule enthousiaste.

—Bébé! exclama la maman en larmes.

(Bébé avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)

—Tiens bois, ça, fieu, fit le père en tendant une fiole de rhum qu'il venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.

Je vous assure que c'était très drôle de voir ce bon vieux couple embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux humides.... Il faut dire que j'étais si près de lui....

Le plus fort, c'est que, quelques instants après, il recommençait une seconde course de 800 mètres, et la gagnait haut ... les bras....

Et comme en nageant on décrit toujours quelques zigzags, ça lui a fait environ 1500 mètres qu'il avait dans les jambes à la fin de la journée. Décidément il est plus fort que moi.

Et maintenant un mot pour finir:

Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino embarrassé vint me demander quelle heure il fallait peindre?

Et comme je le regardais, prêt à pouffer:

—Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours à cette heure-là qu'on regarde la pendule. (Historique.)

Bien vôtre,

F. G.