VIRGO

A Paul LHEUREUX

—Comment? toi, Pétru? dans mes bras! Et depuis quand ici?

—D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma première visite....

—Oui, c'est gentil tout plein, ça. Mais pourquoi diable être retourné dans ton satané pays qui n'a qu'un tort, celui d'être trop loin du café Riche?

—Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de temps à autre aller se retremper «au pays».

—Le fait est que tu en avais besoin, après la vie de patachon que tu menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle conquête.

—Allons donc, et qui ça?

—Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire languir, ça m'amusera. Eh! bien, apprends, misérable veinard, que c'est la plus jolie créature que je connaisse. Des yeux à damner les saints du paradis, des dents à croquer toutes les pommes de ce jardin, des cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas à plaindre, mon gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient être à ta place, car ta future victime fait tourner toutes les têtes en ce moment, Paris entier s'occupe d'elle, sa photographie s'étale chez tous les libraires du boulevard....

—Ah! vous êtes cruel.

—Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...

—De?

—De Pallas!

—La dame de pique!

—Non, Pallas, la grande comédienne qui électrise chaque soir deux mille spectateurs dans Virgo, le drame naturaliste qu'on joue actuellement aux Fantaisies-Macabres.

—Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se révéler dans la pièce que vous citez?

—Oui, mon cher, elle-même.

—Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!

—C'est possible, mais elle a vu ton portrait, là , sur la cheminée, et s'est écriée tout à coup: «Dieu, le joli garçon!» et l'on sait ce que ça veut dire quand Pallas s'écrie: «Dieu, le joli garçon!» Heureusement que tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Pétru, je ne t'ai dit que l'absolue vérité; vois maintenant ce que tu as à faire, mais tiens-moi au courant, ça m'intéresse.


Neuf heures. Pétru sort de chez Noël en mâchonnant un régalia, et se dirige lentement du côté des Fantaisies, où il est allé retenir dans la journée l'avant-scène du rez-de-chaussée, côté gauche,—côté du cœur—attention qu'on remarquera sans doute.

Au-dessus du théâtre, le mot Virgo, écrit en lettres de feu, jette une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq lettres enflammées, le cœur de notre ami bat à éclater.

—Si Pallas était réellement virgo, se dit-il, en riant; c'est peu problable, vu son tempérament volcanique qui est proverbial.

Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; Valince, la beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau! Pétru, après avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans la salle, d'un air résolu.

Le lever de rideau terminé, la claque seule fit son office.

Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec indifférence les épaules cachées au fond des baignoires, et cherche parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.

Mais l'orchestre prélude et le silence se fait aussitôt.


Au premier acte, Pallas ne paraît pas; il est même à remarquer qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'étoile que vers neuf heures, la salle étant entièrement pleine à ce moment-là .

Les spectateurs n'écoutaient donc qu'avec une attention relative l'exposé de la pièce.

Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparaît dans un costume aussi transparent ... qu'une profession de foi de député.

A peine entrée, Pallas aperçut Pétru dont le plastron se détachait clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle reprit bientôt ses sens et joua dès lors tout son rôle pour lui.

Ah! que de passion dans ses scènes d'amour, que de câlineries félines dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en étaient stupéfaits! Jamais Pallas n'avait donné comme ce soir-là .

Lorsqu'au milieu du troisième acte elle adresse une déclaration des plus brûlantes à Sangor, le jeune premier qui l'a arrachée des mains des corsaires, ce n'est plus à l'artiste, son partenaire, qu'elle parle, non, c'est à lui, l'être aimé, qui ne s'en doute peut-être pas.

O puissance irrésistible de l'amour!

Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui a suffi pour ne plus l'oublier.

Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitié en envoyant ce soir, au théâtre, cet inconnu qui marquera peut-être dans l'existence de la comédienne.

Pétru, ayant remarqué le mouvement de Pallas à sa vue, et ne voulant pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter à l'actrice un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:

«Où et quand puis-je vous voir?»

A la rigueur, puis-je vous voir eût pu être supprimé; mais il fallait être correct avant tout, au moins pour la première fois.

Quelques instants après, la femme aux rubans roses arrive, mystérieuse, et dit en souriant:

«Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidélité.»


Le lendemain, à l'heure indiquée, Pétru jetait à un cocher cette adresse ironique: rue de la Fidélité!

Bientôt arrivé, grâce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second étage de l'actrice.

Ah! quelle émotion avait Pétru en tirant le cordon de sonnette qui n'en pouvait mais!

La porte s'ouvre enfin.

Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-même, sa belle et luxuriante toison de cheveux bruns dénoués, rejetés en arrière, et

... ... Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comédienne, et ... ...


Je n'avais pas revu Pétru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je l'avoue, bien de la peine à le reconnaître.

Ses traits tirés, son dos légèrement voûté, m'impressionnèrent vivement; mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait produit sur moi, je changeai tout à coup d'expression et, presque souriant, lui demandai:

—Eh bien, mortel! toujours heureux?

—Ah! mon ami! dit-il en soupirant.

Et dans ces trois mots, que de regrets, que de désillusions!

—Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traître de mélo? Il me semble que ton sort n'est pas à plaindre.

—Vous aussi! cria-t-il en m'étreignant le poignet, mais vous ignorez donc ce que c'est que d'être épris d'une femme de théâtre? Ah! ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.

Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pût pleurer à l'aise, Pétru s'épancha abondamment dans mon sein.

—Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comédie; elle ne peut pas me dire à table: «Passe-moi le sel», sans vibrer effrontément. Si je parle d'une cocotte en la blaguant, aussitôt Pallas, prenant une pose tragique, me commence une diatribe échevelée sur le sort infortuné des filles livrées à elles-mêmes, et, pour couronner son discours, appelant à son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me récitant le fameux:

Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!

—Bah!

—Et tout cela ne compte pas! le plus épouvantable, c'est la nuit; le jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!

Et comme je clignais malignement.

—Oh! non, vous n'y êtes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez peut-être, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos—bien gagné. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me réveille en sursaut, me disant brusquement:

—Lève-toi.

—Hein?

—Et prends ça.

—Qu'est-ce que c'est?

—Racine.

—Pour quoi faire?

—Donne-moi la réplique.

Et nous voilà tous les deux, en chemise, jouant Britannicus.

La première fois, j'ai trouvé ça drôle; dire de la tragédie à deux heures du matin, dans ce nouveau péplum, c'était original; mais, à la longue, je me suis lassé de ce plaisir, et j'ai essayé de faire comprendre à Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement que d'entendre une partie de la nuit hurler:

Rome, l'unique objet....

A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre à la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mépris:

—Bourgeois!

—Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour Racine une admiration profonde; mais à quatre heures du matin, j'ai autre chose à faire que de relire ses chefs-d'œuvres....

Et me voyant sourire, Pétru exaspéré, s'interrompit:

—Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!