LA DEUXIÈME MARNE
29 mai 1918.—Et nous y voilà. Nous sommes arrivés à Neuilly-Saint-Front en même temps que les premiers obus sur la gare. Je n’ai pas «fait» Charleroi, je n’avais pas encore vu de retraite; tout le long de la route, un défilé ininterrompu de véhicules de toute espèce, charrettes à bœufs, brouettes, voitures d’enfant, et, là-dessus, les objets les plus hétéroclites, empilés dans la hâte du départ; les femmes ont mis sur elle ce qu’elles avaient de plus beau, leur chapeau de cérémonie, dont les fleurs pendent, lamentables, et dont on n’oserait pas sourire... Un pauvre vieux, infirme, que l’on transporte dans son fauteuil roulant. Pas de plaintes, pas de cris; une sorte de stupeur; des fantômes dans la poussière... Le général revient du corps d’armée: nos bataillons doivent se tenir prêts à être engagés au fur et à mesure des débarquements. Une limousine: des camarades de l’armée—l’armée qui avait failli se faire prendre à Belleu, et qui, après avoir touché barre à Oulchy-le-Château, va maintenant établir son quartier général à Trilport—en attendant. Ils sont bien gentils, bien affectueux, ces charmants camarades—et ils pensent bien dîner ce soir à Paris... La nuit est venue, une belle nuit pour les avions. Sur la place, devant l’église, des groupes de réfugiés et d’évacués, enveloppés dans des châles, dorment sur des caisses. Un Monsieur très entouré, avec un magnifique képi: c’est le sous-préfet. Il pérore; il assure que la situation est excellente, qu’il vient de recevoir des nouvelles, et que les Français viennent de reprendre Fère-en-Tardenois—Fère-en-Tardenois d’où nous avons vu, cet après-midi, s’élever à l’horizon de grandes colonnes de fumée, les dépôts que l’on avait fait sauter... De pauvres gens recueillent avidement les paroles du sous-préfet; un vieil homme, la tête toute tremblante, l’a pris par un bouton de son dolman:—Faut me dire la vérité, Monsieur le Sous-Préfet, parce que je suis un bon, moi, vous savez, moi, je suis un rouge!... Et le sous-préfet, exalté par sa propre éloquence:—Rentrez chez vous, bonnes gens, les Boches sont en pleine déroute, vous pouvez dormir tranquilles, vous n’avez rien à craindre, c’est votre sous-préfet qui vous le dit!... Cependant, impressionné moi-même, je me suis approché de ce fonctionnaire enthousiaste et si bien renseigné, je me présente, je demande à M. le Sous-Préfet de vouloir bien m’accompagner à l’État-Major du général de division, qui sera heureux d’apprendre de sa bouche ces nouvelles rassurantes qu’il vient de donner à la foule. M. le Sous-Préfet me suit de fort bonne grâce, il sera ravi de faire la connaissance du général. Le général est en train d’achever un dîner hâtif; le sous-préfet accepte une tasse de café, s’installe, et, très à l’aise:—Alors, mon général, quoi de nouveau?
30 mai.—Quelle tristesse, cette maison où nous avons passé la nuit, cette maison si confortable, que les propriétaires avaient meublée avec autant d’amour que de mauvais goût, et qu’ils ont dû abandonner en une heure... Des croûtons de pain traînent dans la cuisine; il y a encore, dans le jardin, un petit jouet au milieu d’une allée, un arrosoir... D’heure en heure, les nouvelles arrivent plus inquiétantes; Château-Thierry est pris... Toute la population de Neuilly-Saint-Front, hier encore si frémissante, est partie dans la nuit. Le sous-préfet a disparu avec tout son enthousiasme et toute son éloquence. Il n’y a plus un civil. Et voici des régiments (ce qui en reste) qui descendent, l’arme à la bretelle,—ils viennent de là-bas, du côté des Boches: eh bien! oui, quoi, les Boches arrivent...—et, dans les boutiques ouvertes, dont les marchands se sont enfuis, un soldat entre, en passant, puis deux, puis dix, qui font main basse sur les bouteilles, les boîtes de conserves:—Autant nous que les Boches!... Deux chasseurs, dans la grande rue, courent après un petit cochon qui crie, et les hommes gouaillent: «On les aura!...» A 4 heures, ordre de départ pour Sommelans. Nous allons, tant bien que mal, établir une ligne de résistance face à l’est, en arrière de Château-Thierry.
Au moment du départ, près de la voiture à fanion et du peloton de l’escadron divisionnaire, j’aperçois deux civils importants, qui s’entretiennent avec le général et son chef d’État-Major; je les reconnais: c’est M. Abel Ferry et M. Renaudel; des bribes de leur conversation viennent jusqu’à nous: «D’ici à deux jours, la situation sera stabilisée... Il arrive des quantités de troupes...—Il faut que le pays tienne jusqu’à octobre...»—Et ils filent... Au revoir et merci! Nous sommes à Sommelans, installés chez l’institutrice. Comme elle a dû avoir peur!... Le lit est encore défait... C’est un désarroi inouï de papiers, de plumes de chapeaux, de rubans, dans les armoires, les tiroirs renversés, au milieu de la chambre. Et il y a encore des fleurs, de grosses pivoines rouges et blanches sur la cheminée... Elle avait un piano, l’institutrice de Sommelans, et était abonnée aux Annales et aux Grandes Modes de Paris.
31 mai.—Nous avons quitté Sommelans un quart d’heure avant les premiers obus. A Licy-Clignon, à la maison d’école; sur le tableau noir, cette dernière leçon: «Mercredi 29 mai: Instruction civique: la défense nationale.» Et les «travaux à l’aiguille» des petites filles, surjets, points de croix, canevas aux tapisseries ingénues, précipitamment jetés au bas d’un placard. On vide consciencieusement les caves et les basses-cours; ne s’y mêle-t-il pas un scrupule patriotique? Les habitants ont recommandé, en s’enfuyant: «Brûlez plutôt ce que vous n’emporterez pas!...» Chasses aux lapins et aux poules. Et dans chaque maison l’armoire à linge, et l’armoire à confitures... Quelques ivrognes, la chaleur aidant. Un homme d’un régiment qui monte a troqué son casque contre un chapeau haute-forme. Dans une écurie, nous découvrons un petit âne gris; dans un hangar, une charrette abandonnée: nous attelons l’âne à la charrette, pour transporter nos sacs, et les appareils de signalisation. De nouveaux ordres. On nous charge de défendre la ligne de Château-Thierry avec des
troupes que nous ne connaissons pas, des coloniaux, des malgaches. La division s’établira à Crogis, nous à Montcourt. Et nous voici, de nouveau, en route, avec notre âne... Un petit vallon délicieux, quelques vieillards encore sur le pas des portes, dans les jardins; une vieille femme qui lave son linge,—longtemps nous entendons le bruit du battoir, frais, paisible, monotone... La canonnade se rapproche, les mitrailleuses. Hantise de l’infiltration boche, à travers les pentes boisées qui nous entourent, avec la nuit qui vient. On entend les coups de sifflet des patrouilles: patrouilles françaises ou patrouilles allemandes? On décide que l’état-major de la division et celui de l’Infanterie divisionnaire passeront la nuit dans une ferme voisine, plutôt que dans cet étroit vallon de Crogis, inquiétant et peu sûr. Et nous montons à pied à la ferme de la Nouette. Des lueurs d’incendie dans toutes les directions; au-dessus de Château-Thierry, ce sont de continuels éclatements. La nuit est divine. Dans les champs, nous troublons un cochon égaré, deux chèvres blanches. La ferme, immense, est sens-dessus-dessous. Et le général, silencieux et seul, s’assied à l’écart sur un banc, dans la vaste cuisine, dont les cuisiniers ont déjà pris possession, allumant du feu, préparant le café.
1ᵉʳ juin.—Repli vers Villiers-sur-Marne. Nous ne savons toujours rien des troupes que nous avons devant nous. Départ à cinq heures du matin; nous nous gardons avec nos cyclistes, nos éclaireurs montés; les Allemands seraient sur les hauteurs qui dominent Montcourt et où tient encore l’escadron divisionnaire. Notre départ fait se lever, dans la grande cour, une nuée de pigeons. Et nous chevauchons au milieu des chants d’alouette... Arrêt à la ferme de Beaurepaire. La situation se précise; nous aurons avec nous une brigade de cavalerie (le bataillon pied à terre des hussards), et un régiment américain. Le risque sera donc un peu moins grand de nous faire enlever comme la nuit précédente. Cette ferme de Beaurepaire est une merveille. Quelle vie agréable et saine on devait mener là!... Il y a un billard, un piano, de vieux meubles; et puis un grand attirail de chasse, une collection de cravaches, des éperons... Et toujours l’armoire aux confitures... Voici les Américains qui montent en ligne. Ils avancent comme s’il n’y avait pas de Boches, ni surtout d’avions boches mitraillant les routes. Aucune précaution; une rafale vient d’en coucher une dizaine par terre; et ça n’a pas l’air de les émouvoir autrement: «C’est la guerre!...» Ils ont fait halte devant Beaurepaire. Un Américain se risque à entrer dans la cour pour prendre de l’eau; il prend aussi une poule, qui s’était aventurée trop près de ses longues jambes; d’autres entrent, à leur tour, mis en goût; et ce ne sont bientôt plus qu’Américains avec, sous le bras, deux, trois poulets... Et dans le crépuscule qui vient, au crépitement des mitrailleuses, au bruit sourd de la canonnade, se mêlent les cris des poules effarouchées... C’est la guerre!...
2 juin.—Réveil à 4 heures du matin. Ça va mal. La division de gauche est fortement pressée, et, à notre droite, la division
Marchand a décidément perdu la partie nord de Château-Thierry. Ordre de faire sauter le pont d’Acy. On m’envoie alerter le colonel américain, et le prévenir qu’il pourrait bien se trouver engagé dans la journée. Il fait d’ailleurs une matinée exquise; je reviens à travers champs. Canonnade intense. Et puis ça se tasse. Vers midi, (après déjeuner), on redevient presque optimiste. On a de meilleures nouvelles de la division de gauche; la progression allemande serait arrêtée de ce côté, du moins pour aujourd’hui. Le cycliste d’un de nos chefs de bataillon, qui avait été fait prisonnier hier, a réussi à brûler la politesse aux Boches. Il est là. Le colonel lui remet la médaille militaire; il ne s’y attendait guère; il est blanc d’émotion. Le colonel se dispose à ajouter cinquante francs de sa poche, pour arroser la médaille; mais tout en causant, il s’aperçoit que ce cycliste est «dans le civil» un gros entrepreneur de maçonnerie qui doit être beaucoup plus riche et gagner beaucoup plus d’argent qu’un colonel; alors le colonel a économisé ses cinquante francs.
3 juin.—Le colonel L... a planté sa canne quelque part dans le bois; c’est son P. C. Nous sommes auprès de lui, consultant la carte. Tout à coup des obus se mettent à tomber, pas loin, avec le bruit caractéristique, sous bois, des branches brisées. Et je remarque une fois de plus cette affectation que l’on met, en pareil cas, dans un groupe d’officiers, à continuer, comme si de rien n’était, avec plus de volubilité même, la conversation commencée,—simplement un petit clin d’œil de côté, vers la direction où «ça tombe». Ce soir, après dîner, dans la grande cour de la ferme, nous admirons les six cochons qui restent et se vautrent ignoblement dans le fumier,—«ils se camouflent, c’est prudent!» a dit assez plaisamment P..., le chef d’état-major. Et, de fait, six avions boches passent au-dessus de nous, à une assez grande hauteur, en formation triangulaire, comme des canards sauvages. Près de la mare, le major du bataillon américain dort, roulé dans sa toile de tente, son appareil téléphonique suspendu à un arbre au-dessus de sa tête, et à côté, accroché également, un réveille-matin.
4 juin.—Nous avons été relevés cette nuit par les Américains. Exquise vallée de Domptin, si fraîche et boisée. A Bezu-le-Guery, nous retrouvons le 152ᵉ; son colonel est en train de se raser; il descend en pyjama, sa barbe à moitié faite. Les pertes: 650 hommes, 17 officiers. A Montreuil-aux-Lions, la 2ᵉ division américaine est dans toute la fièvre de l’arrivée et de l’installation; un luxe d’autos, de camions, de side-cars, de motos, et quelle poussière sur cette route! Nous ne sommes plus du tout chez nous, mais en Amérique: et pourtant la jolie petite église qui domine le village est si française! A la mairie, le général Pershing est en conférence avec le général Degoutte: quel sort étrange que celui de ces petites mairies de campagne, qui semblaient uniquement vouées aux comices agricoles et aux conseils de revision, et qui s’inscrivent dans l’histoire par de semblables entrevues et de tels conseils de guerre! La division américaine et la présence du général Pershing ont aussitôt attiré ici une mission de journalistes américains. V... l’accompagne, à qui un député, paraît-il, a déclaré hier à la Chambre: «Nous ne traiterons pas sans l’Alsace-Lorraine. Nous poursuivrons jusqu’au bout la solution militaire!» Fortes paroles! A la Sablonnière, nous allons voir le groupe de chasseurs; les chasseurs en ont supporté de rudes, pendant ces cinq jours: il reste 100 hommes au bataillon de B..., et 250 au bataillon M... Le commandant M... a été cerné trois fois et s’est trois fois dégagé; il est encore frémissant, et il laisse pousser sa barbe. Nous cantonnons à Chamoust, une pauvre petite ferme qui a été saccagée: on suit la trace des troupes en campagne aux plumes de poulet. Autour de la ferme, un bataillon de chasseurs de la division voisine, qui descend comme nous, et un autre bataillon qui monte. Ceux qui montent ont placé des sentinelles aux issues et des avant-postes. Cinq avions boches donnent la chasse à l’un des nôtres et l’abattent. Au loin, la canonnade roule; lueur des départs: c’est l’artillerie américaine qui s’entraîne. Le petit jardin de la pauvre ferme est tout garni de roses, de mères-de-famille, de pieds d’alouette, et d’innocents œillets blancs dont mon ordonnance a mis un bouquet dans ce qui me sert de chambre.
5 juin.—Et nous voici dans la calme et confortable maison de M. B..., ancien notaire à Saâcy-sur-Marne. Nous sommes venus le long de la Marne. Tristesse de ces petits villages évacués presque complètement, et si verts, si «villégiature à deux heures de Paris». Sur la route, nous doublons les bataillons de chasseurs; et ils ont défilé devant nous au pont de Nanteuil: le 43ᵉ, clairons en tête; il a encore 250 hommes; le 59ᵉ derrière, n’a plus que 100 hommes, et plus de clairons. Et ces hommes défilent encore allègrement, en tournant la tête à droite, et certains avaient mis des fleurs au bout de leur fusil.
11 juin.—La Ferté-sous-Jouarre. Dans la grande rue, où la moitié des boutiques ont leur devanture fermée, des camions et des camions, amènent des Américains sur la ligne. Une impression de gaîté et de force. Au retour, les camions vides; dans l’un d’eux, debout, un convoyeur, véritable excentric-comic, se démène et fait la parade, coiffé d’un chapeau haute-forme: serait-ce le chapeau que j’avais déjà vu, quand nous retraitions, à Licy-Clignon?
Sans date.—L’aumônier divisionnaire nous raconte qu’au cours de la retraite, à Dammard, il était arrêté à chaque pas par des soldats—tout un groupe d’artillerie—qui lui demandaient à se confesser, et qu’il confessait là, en pleine rue. Il était débordé, et il a fini par se fâcher: «Vous avez donc peur?»
Sans date.—Déjeuner chez le commandant M..., à Forchamps, avec les officiers du 43ᵉ B. C. P. et le colonel D... Fanfare, champagne. On a déjeuné sous une tonnelle de fleurs et de branchages, construite en deux heures, ce matin, par les sapeurs du bataillon. Les places vides des camarades tués sont déjà tenues par d’autres.
Dimanche.—Sur la promenade de la Ferté, le long de la Marne, les petites tentes des Américains, si comiques avec leurs pantalons haut relevés jusque sous les aisselles, des pantalons de clowns. D’aucuns canotent. Un phonographe joue un two-step. Sur un banc, au milieu de cet exotisme frénétique, quelques promeneurs du dimanche, et des enfants qui jouent. Le colonel prend une photo d’un groupe, qui mange la soupe en plein air; un soldat américain s’en aperçoit, pique une pomme de terre au bout de sa fourchette, qu’il tient au port d’armes.
Ces soldats mettent à leur instruction une bonne volonté, une application extraordinaires. Les exercices de tir, les «spécialités» les passionnent; le grand sport c’est, lorsque la mitrailleuse a été démontée, ou le fusil mitrailleur, de se faire bander les yeux pour en rassembler les pièces «comme dans la nuit». Tout de même, comme ils n’avaient pas été payés, paraît-il, depuis leur arrivée à La Ferté, l’autre jour, à l’exercice, pendant la pause, comme les chasseurs qui leur servent de «mannequins» pour les démonstrations et l’entraînement, étaient allongés dans l’herbe, un Américain s’est approché d’un clairon, lui a pris son instrument, et a joué «la solde».
Sans date.—Instruction américaine. Grand exercice de démonstration, progression de la section, avec incidents figurés: prisonniers boches, barrages (les chasseurs, vautrés dans l’herbe, agitent des fanions rouges pour simuler les lignes d’éclatement), prise de la tranchée ennemie. Deux mille Américains comme spectateurs. Des têtes étonnantes de lutteurs romains ou de clowns excentrics. Les majors, tout jeunes, en bras de chemise, et avec leur insigne au collet de leur chemise. Le général de division, général Cameroun, qui rit aux éclats et crie: «Camarade» à l’épisode des prisonniers.
C’est le général Cameroun qui déclare gravement: «Dans cette guerre, il faut avoir un cinématographe dans la tête!...» A la fin de l’exercice, la fanfare du 59ᵉ joue l’hymne américain. Et alors le colonel du régiment, jusque-là impassible, visage de cinéma pour jouer les Mystères de New-York, bondit au milieu de la prairie, en agitant son grand chapeau, et pousse des cris inarticulés, des «you-you», des sifflements aigus en l’honneur de la France, répétés aussitôt par les deux mille Américains. Tout cela, dans un site délicieux de vieille France, un plateau au-dessus de Reuil, avec, au pied, les boucles de la Marne, et, sur les bords de la Marne, une vieille demeure Louis XVI qui contemple cet étrange spectacle de tous les yeux étonnés de ses fenêtres ouvertes.
3 juillet.—Nous allons occuper le secteur de Vendrest-Vaux-sous-Coulomb. Ce que ce village de Vaux, où nous nous installons, a d’assez désagréable, c’est que les Boches nous y tiennent sous le feu d’Hautevesnes, d’où il s’agira de les déloger d’abord, quand nous attaquerons. L’attaque se fera «en direction d’Hautevesnes.» En attendant, ici, nous sommes «vus d’Hautevesnes», ce qui oblige à certaines précautions, et a fort endommagé la ferme qui nous sert de P. C. Mais il y a un petit jardin avec des roses merveilleuses, un chat, un chien, une vache et trois vieilles femmes qui, comme le vieux pauvre du «Noël» de Debussy, n’ont pas voulu s’en aller. L’une d’elles, de ces trois vieilles, garde la clé de l’église, une délicieuse église romane avec des traces de fresques naïves sur les piliers. La nef a été trouée avant-hier par un obus. Nous allons organiser un P. C. souterrain à l’entrée du village, près de la maison dont le grenier nous sert d’observatoire et où les observateurs ont découvert, pour rendre leur poste tout à fait confortable, un mobilier de la plus pittoresque variété; ils découvrent aussi, cela va sans dire, les Boches d’Hautevesnes,—qui le leur rendent bien. Cependant, je visite des potagers abandonnés, où je me régale de groseilles, de petits pois crus et de fèves excellentes. Je rencontre une des trois vieilles, la propriétaire des fèves, qui me déclare qu’on la coupera en deux plutôt que de la faire partir. Elle couche dans une petite cave avec ses poules, qu’elle a réussi à sauvegarder. Elle paraît moins préoccupée de la guerre et des obus que de la sécheresse, depuis que les conduites d’eau ont été crevées, et d’un certain mulot, qui mange les racines de ses choux, qu’elle guette toute la journée, armée d’une bêche, et qu’elle ne peut arriver à surprendre...
Sans date.—Le colonel du 152ᵉ habite les communs du château de Brumetz. En 1914, les Allemands, passant par là, ont su que le château appartenait à un officier, et ils l’ont soigneusement brûlé. Ils n’ont tout de même pas brûlé les arbres du parc, qui est superbe, mais où des tirs de toxiques nous empêchent de nous promener. Le cuisinier du colonel s’est installé une petite cagna dans la niche à chien: Villa Mounet-Sully (il s’appelle Mounet); et cette inscription désabusée:
Quand l’obus ici tombera,
Mounet vécu aura...
Sans date.—L’église de Gandelu, haut perchée, avec l’obus qui est entré juste derrière le maître-autel. Et les prix des concours d’archers, des «Saint-Sébastien» exposés tout autour de l’église,—il y en avait de toutes les époques et de tous les styles,—et que le bombardement a fort endommagés: indiscutable supériorité des obus sur les flèches...
Sans date.—Deux chasseurs de la division voisine qui avaient été faits prisonniers au Chemin des Dames viennent de rentrer après avoir circulé quinze jours dans les lignes boches. C’était un guide de Chamonix avec un de ses cousins. En sa qualité de guide, spécialisé dans la clientèle allemande, il parlait admirablement l’allemand. Employés par les Boches pour enterrer leurs morts, ils ont pris leur uniforme à deux de ces morts, un officier et un soldat. Le guide, revêtu de l’uniforme d’officier, faisait passer son cousin pour son ordonnance. Arrêtés par les sentinelles, «l’officier» a déclaré qu’il commandait une compagnie de minenwerfer, et qu’il était venu reconnaître des emplacements pour ses pièces. On les a laissés passer.
9 juillet.—Nous déménageons de Vaux-sous-Coulomb. Je regretterai les roses. On nous ramène à Coulomb, grand village qui n’a pas été encore trop démoli. Le presbytère, avant de nous abriter, fut certainement l’asile d’un curé apiculteur. Une photographie suspendue à la place d’honneur, dans la salle à manger, représente l’excellent prêtre au milieu de ses ruches, avec une vieille dame, assise sur une chaise, une dame plus jeune qui joue de la mandoline (sic), et une petite fille en robe à carreaux... De nombreux Américains se succèdent dans ce temple de l’apiculture, et pourront admirer la dame qui joue de la mandoline parmi les abeilles. Mais ils viennent de préférence pour être conduits à l’observatoire de la Grange-Coulomb, qui est ce que l’on fait de mieux dans la région comme observatoire, et d’un accès assez facile. C’est dans les greniers d’une ferme superbe; il a suffi d’enlever quelques tuiles du toit, et, par les ouvertures ainsi pratiquées, on a braqué des appareils de repérage aux lueurs, et notre jumelle à ciseaux. On voit toujours Hautevesnes...
13 juillet.—Trois visiteurs de marque pour l’observatoire, trois Américains importants, dont l’un, qui rit tout le temps, mais n’entend pas un mot de français, est un gros banquier, habillé d’ailleurs pour la circonstance en colonel, le «président de la commission des achats» nous confie l’officier de l’armée qui l’accompagne. Quels achats? Il a une Rolls-Royce impressionnante et des cigares étonnants. A minuit nous arrive un message de l’armée transmis par la division: d’après un prisonnier qui «paraît digne de foi», les Boches déclencheraient cette nuit leur grande offensive. Nous nous sommes couchés tout de même, et il n’y a rien eu du tout.
15 juillet.—Eh bien! ils l’ont déclenchée en effet, leur fameuse offensive, mais seulement la nuit dernière, entre la Main de Massiges et Château-Thierry. Ils ont passé la Marne à Jaulgonne, comme il était annoncé. Mais, dès maintenant, il ne semble pas que ce soit la réussite foudroyante. Un officier boche prisonnier a déclaré: «Nous venons d’avoir notre 16 avril!...»—C’est cela.
16 juillet.—Le berger va répondre à la bergère; à notre tour d’attaquer! J’accompagne le colonel à la division, à Vendrest, et, pendant qu’il doit assister là au Soviet préparatoire, je vais jusqu’à Lizy-sur-Ourcq, à la cantine américaine, renouveler notre provision de chocolats,—ces chocolats qui ont un goût sauvage!—de cigarettes et de cigares. Ces cantines américaines sont vraiment bien approvisionnées; mais que nous sommes donc bien approvisionnés, nous aussi, en Américains!.. Il y en a partout, et qui se livrent, dans tous les coins, à tous les jeux de la guerre, exercices de tir, relevés topographiques... D’aucuns aussi se baignent tranquillement dans le canal, et, tout nus, sur la berge, font leur toilette,—comme chez eux!..
17 juillet.—On nous a adjoint l’état-major d’une brigade américaine, qui partira avec nous à l’attaque. Il y a notamment un jeune lieutenant de vingt ans, tout à fait le Bertie,—le colonel!—des Transatlantiques, qui ne dit rien, semble s’amuser prodigieusement, et siffle tout le temps, même à table... Nous avons quitté Coulomb, après dîner, pour nous rendre à pied jusqu’à Vaux. Le ciel est terriblement orageux. Le jeune Bertie marche à mes côtés, toujours sifflant; il ne m’a pas encore adressé la parole; et tout à coup, il me saisit par le bras, il me montre la forme capricieuse d’un nuage qui file au-dessus de nous: «N’est-ce pas que l’on dirait une femme qui respire une rose?..» Et comme quelques gouttes d’eau se sont mises lourdement à tomber, voilà ce surprenant jeune homme qui enchaîne:
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville...
«Vous connaissez Verlaine, lui demandé-je, vous l’aimez?
—Oh! oui, Verlaine,—et aussi Béranger...» Mais ce qu’il aime surtout, ce sont nos dramaturges. A l’Université—qu’il quitte à peine—ils avaient, paraît-il, un professeur très intéressant, qui leur a fait un cours très complet sur le théâtre français, depuis le Jeu de Robin et Marion jusqu’aux dernières comédies de MM. de Flers et Caillavet. Et puis il a eu cette chance extraordinaire, pendant que la division américaine était avec nous, à l’instruction, à la Ferté-sous-Jouarre, il a eu la chance d’être cantonné dans une maison où il y avait la collection très complète des pièces de l’Illustration. Alors vous pensez s’il s’est régalé! Il y a gagné une admiration toute particulière pour M. Maurice Donnay. Aussi, quand je lui dis que j’ai cette bonne fortune de compter M. Maurice Donnay parmi mes amis, quand je l’assure même que, si nous nous rencontrons à Paris, en permission, ou mieux, quand la guerre sera finie, rien n’empêchera que je le présente à M. Maurice Donnay, la joie de mon jeune camarade transatlantique se double aussitôt de la gratitude la plus touchante; le voilà tout à fait en confiance avec moi. J’apprends ainsi qu’ils se sont engagés ensemble, trois camarades d’Université, ils ont débarqué ensemble en France, et ils se sont donné les noms des Trois Mousquetaires. Lui, c’est Porthos. Et Porthos me montre un petit carnet où il écrit ses impressions en français, des impressions très rapides, une ou deux lignes seulement. Il note par exemple: «Baptême du feu. Porthos se dém...»,—et le mot, si militaire, est en français aussi; Porthos me demande même, confiant dans la science d’un ami de M. Maurice Donnay, s’il faut y mettre une ou deux m... Ainsi nous devisions et passions le temps en attendant l’heure H.
18 juillet.—H = 4 heures. Au soir, nous avons atteint nos objectifs, pris 30 canons, fait 400 prisonniers et progressé de 4 kilomètres.
19 juillet.—Sur les routes libérées, les routes où l’on se promène maintenant sans être «vu de l’ennemi», vu de Hautevesnes, qui est à nous... Je ne présenterai pas à Maurice Donnay son jeune admirateur américain; il a été tué en reconnaissance... Pauvre Porthos!..
20 juillet.—La «poussée». Près de l’église démolie de Saint-Gengoulph, dans une carrière où nous passons la nuit, protégés par nos toiles de tente... Saint-Gengoulph, presque Saint-Gingolph, la petite station frontière du lac de Genève, qui évoque pour moi de si jolis souvenirs de vacances... Saint-Gengoulph,—il ne faut pas confondre!.. B. et H. tués...
21 juillet.—A travers champs, dans les trous d’obus. P. tué, J. blessé au ventre. Batteries boches restées sur les positions; à celle-ci, on venait d’amener les avant-trains pour détaler en vitesse. Les trois chevaux ont été tués, les jambes en l’air, et le cadavre du conducteur est coupé en deux... Des tanks passent, en se dandinant, pareils à de vieilles dames précautionneuses...
22 juillet.—La ferme des Vallées. L’officier boche qui a couché ici avant moi a laissé un exemplaire tout crayonné de l’Enfant de Vallés, où il semble qu’il apprenait, à ses heures de loisir, la littérature française...
24 juillet.—La Maison du Bois a été enfin enlevée à la baïonnette. Nous gagnons le bois du Châtelet. Cadavres de quatre ou cinq Boches, les plus audacieux, ceux qui se sont avancés le plus loin, jusqu’à la route. Et des nôtres aussi, trop des nôtres... Comme les morts du champ de bataille ont tout de suite un aspect, des poses, de Musée Grévin; c’est ce qui les rend moins émouvants, peut-être, moins effrayants... A la corne Est du bois du Châtelet, emplacement de la nouvelle Bertha qui devait tirer sur Paris. Un beau travail, vraiment, un gigantesque travail!... Et si rapidement exécuté!... Car enfin nous y sommes passés au bois du Châtelet, il y a deux mois à peine, les Boches n’y étaient pas, et il a fallu amener, dresser cette énorme plate-forme... Nous allons coucher dessous, d’ailleurs, elle nous sera un abri précieux, sinon confortable. Le formidable et laborieux effort des Boches, que sa mise en place représente, aura toujours, du moins, servi à ça...
25 juillet.—Nous sommes relevés et quittons dans la nuit notre P. C. Bertha. Arrivée à Monthiers dans une villa aux volets verts qui a bien encore des volets, mais plus de toit; un amoncellement de plâtras, d’ordures, et cette odeur de cadavre... Au jour, nous constatons que le propriétaire de la villa aux volets verts avait bien choisi son endroit pour faire construire. Quelle vue sur le village, au-dessus des toits du village dont les tuiles ont été comme «écaillées» par l’artillerie, celle des Boches, tour à tour, et la nôtre! On s’installe. Meubles hétéroclites retrouvés dans les abris boches. L’église elle-même est au pillage, missels, ornements sacerdotaux... Elle était charmante, cette église, qui porte cette inscription: «Le Peuple français reconnaît l’Être Suprême et l’Immortalité de l’Ame.» J’ai trouvé une rose «parmi les ruines»...
27 juillet.—En haut du château de Monthiers, panorama du champ de bataille. Toutes ces côtes, tous ces bois qui ont été si disputés, dont nous avons tant parlé, la Ferme Pétré, la Grenouillère... Ce n’était que ça!... Arbres fracassés, trous d’obus. Et des débris d’équipements, des bandes de mitrailleuses, des tombes hâtives, comme improvisées... Une petite maison, la dernière du village, écroulée comme les autres, mais où tient encore l’enseigne: «Sage-femme de 1ᵉʳ classe...» Hélas! ce sont les hommes qui auraient besoin de sagesse!...
28 juillet.—Nous faisons, en sens inverse, notre trajet d’il y a deux mois. Sommelans, Neuilly-Saint-Front, c’est tout notre ancien champ de bataille et de retraite, jalonné de trous d’obus et de tombes. Ah! la bataille n’a pas «arrangé» le paysage!... Et au fond, nos hommes avaient bien raison d’emporter au moins les poulets!
Il y a du moins une impression très belle que ressentent profondément les «terriens» qui sont avec nous: dans les champs les moissons prochaines, que les Boches avaient respectées parce qu’ils comptaient bien en profiter,—et c’est, par nous, pour nous, la libération des moissons...
On nous a assigné Dammard comme lieu de repos. Du village, rien ne subsiste, que quelques pans de muraille. Le clocher de l’église a été coupé en deux, du haut en bas, comme une armoire dont on aurait arraché la porte...
Tandis que je contemple ces ruines, trois limousines passent, vers la Ferté-Milon; dans la seconde, un vieillard en chapeau mou, qui se rencoigne à côté d’un général: Clemenceau.