VERDUN
J’ENTENDS encore cette Américaine, près des vieux remparts de Verdun, qui, tout à coup, dans l’automobile arrêtée, fronçant les sourcils, l’index levé, écoutait, prodigieusement intéressée:—Taca, taca... mitrailleuse?...—et tendait les lèvres, avec une petite moue espiègle, comme un enfant vers des friandises...—Taca, taca!...—Elle eût été fort déçue, sans doute, si on lui eût dit que c’était bien une mitrailleuse, en effet, mais une mitrailleuse française dont un aviateur français, en prenant son vol, essayait la bande... Et l’officier d’état-major qui accompagnait cette charmante jeune femme se garda bien de la détromper. Il avait, par ailleurs, assez à faire pour la dissuader de tirer le canon; car c’était chez elle une idée fixe, une idée qu’elle s’était mise dans la tête qu’elle «tirerait le canon de Verdun»—avec une ficelle, n’est-ce pas, comme on voit la Grande Mademoiselle, coiffée de son feutre empanaché... Il ne faut pas sourire de semblables curiosités dont Verdun était l’objet constant, et moins encore s’en montrer choqué et crier à l’inconvenance. Il ne faut pas oublier que la défense de Verdun demeurera le symbole même de la défense française. Comment s’étonner de l’ardeur enthousiaste et ingénue de notre Américaine, quand on se souvient que, dans les assemblées de son pays, tout le monde se mettait debout, soulevé, transporté par les deux syllabes magiques, à ce seul nom prononcé de Verdun! On eut raison d’entretenir soigneusement, comme une flamme sacrée, ce prestige quasi légendaire. Et tous les «civils», tous les étrangers, alliés ou neutres, qui sollicitaient comme un honneur suprême d’être admis à visiter Verdun, ne les appelez pas des touristes, c’étaient vraiment des pèlerins, des pèlerins passionnés, vers l’autel ardent et magnifique de l’héroïsme français.
La première visite était naturellement pour la Citadelle. Elle donnait au moins aux profanes, à tous ceux peut-être qui n’étaient point familiarisés avec les secrets réels de la fortification moderne, une impression formidable de puissance et de sécurité. Les casemates immenses, où abriter des régiments entiers, et tout ce luxe, toute cette
extraordinaire variété d’appareils, de machines de toutes sortes, tout ce que recélaient ses flancs énormes, et qui y tenait à l’aise: une véritable usine d’électricité, des moulins, une boulangerie, des salles d’hôpital et jusqu’à un théâtre!... Toute une vie souterraine était organisée là, tous les rouages essentiels à la vie d’une cité, comme si la cité même de Verdun, devant la menace de ruine, s’était repliée sur elle-même, était, à la lettre, rentrée sous terre. Dans une salle à manger fort agréable et confortable, le commandant de la citadelle retenait à déjeuner les visiteurs de marque. Des objets d’art, des coupes finement ciselées, des étendards brodés, des décorations de tous les pays, croix et plaques enrichies de pierres rares, étaient là, venus des quatre coins du monde, pour matérialiser en quelque sorte, à l’égard de Verdun et de ses défenseurs, l’admiration du monde entier. Un livre d’or portait les signatures de bien des hôtes illustres. Et il n’est ni superflu ni ridicule d’ajouter que des crédits spéciaux, qui lui étaient très justement alloués à cet effet, permettaient au commandant d’offrir des menus dignes du cadre. Eh! sans doute, on était moins bien ravitaillé à Bezonvaux!... Mais ceux-là ne seraient pas de notre race, qui s’étonneraient, qui se scandaliseraient, qui ne comprendraient pas ce qu’il y avait d’ironie élégante, de finesse et de coquetterie bien françaises, à traiter avec cette recherche délicate, à la barbe des boches, à leur sinistre barbe rousse, ceux qui s’aventuraient, en frémissant, et le cœur serré, aux portes mêmes de l’«enfer de Verdun»!...
Au sortir de la Citadelle, on entrait à la cathédrale toute proche. Et les visions d’horreur commençaient, avec le spectacle de la barbarie allemande. On avait pu retirer à temps les ornements les plus précieux; mais des vitraux avaient été brisés, dont on pouvait emporter encore quelques éclats irisés, quelques parcelles multicolores: et quels joyaux ou quelles gemmes rares, rubis, topaze ou saphir, semblaient avoir, à cette heure décisive, plus de signification et plus de prix qu’un fragment de vitrail de la cathédrale de Verdun, ce minuscule et fragile morceau de verre bleu, jaune ou rouge?...
Mais plus encore peut-être, que la cathédrale froide et nue, qu’il était émouvant, le petit cloître intérieur, dont la fraîcheur et le recueillement, comme indifférents à la violence des hommes, et à leur fureur destructive et meurtrière, s’emplissaient encore de verdure et de chants d’oiseaux!... Et surtout, c’était, à côté, la noble ordonnance de l’Évêché, sa cour d’honneur aux proportions si pures, et la salle de musique—prélats, petits abbés, et dames poudrées en robes de cour—avec ses boiseries claires et ses grandes baies, d’où l’on découvrait la ville et la Meuse. Au pied, une étroite «allée du bréviaire», majestueuse et calme, dominait le même paysage d’élection le long du haut mur couvert d’espaliers...
Hélas! qu’était-elle devenue, la ville paisible, un peu sévère, serrée au pied de sa Citadelle, de sa Cathédrale de son Évêché? La promenade commençait parmi les maisons éventrées, effondrées; dans
certains quartiers, là où avaient été alignées des maisons, ce n’étaient plus que des alignements de pierres. Ailleurs, que les maisons fussent encore debout, l’impression en était plus lugubre encore, ces maisons maintenant ouvertes à tous les vents et à tout venant, véritables cadavres de maisons, dont la vie s’était brusquement retirée, et où, lorsque l’on y pénétrait, on surprenait l’effroi de la fuite désespérée,—ceci, qui avait été une boutique florissante, où des générations de petits marchands avaient dû peser des denrées, ou auner du drap,—et tous ces comptoirs renversés, tous ces placards vides... Verdun, ville des dragées, quelle mélancolie cruelle entre toutes dans tes enseignes évocatrices des anniversaires joyeux et de l’allégresse des baptêmes!... Et le théâtre... Je ne sais pas si le théâtre de Verdun était, en temps de paix, exceptionnellement brillant, si la «saison de Pâques» était fort suivie, s’il y avait au théâtre de Verdun une basse chantante que l’on venait entendre même de Bar-le-Duc, si la gentillesse de la deuxième des premières ou la drôlerie du laruette étaient célèbres dans toute la région... Au milieu des décombres, la salle apparaît encore tout à fait coquette et plaisante vraiment, pour un théâtre de sous-préfecture!.. Et voici encore la loge du sous-préfet, voici la loge du général, sans doute; voici l’avant-scène du rez-de-chaussée qui devait être celle de ces messieurs du cercle, la loge infernale!... Et tout ceci, qui est l’âme même de la province, immobile dans ses rites immuables et doucement désuets, nous attendrit ici, nous attendrit aujourd’hui jusqu’aux larmes. La scène est encore équipée, et des cintres pendent des lambeaux de toiles bariolées... Le rideau est levé, béant; mais c’est le canon qui frappe les trois coups, et au lieu de la Mascotte ou de Lakmé, du Châlet ou des Noces de Jeannette, quel drame ou quelle tragédie!... Qu’est devenue la deuxième des premières, et la première chanteuse, et la dugazon? Où sont-ils ces messieurs du cercle? Le cercle, pourtant, j’ai cru le reconnaître, il devait être là, dans ce riant café avec un beau balcon sur la Meuse... Sournoise et tragique douceur du fleuve qui continue à travers la ville sa course molle et lente, qui continue à refléter avec la même impassibilité heureuse et tranquille, au lieu même où s’égayaient ses rives, l’horreur des ponts détruits et des maisons écroulées, dans le miroir de ses eaux!...—On se bat sur la rive droite de la Meuse!... a décidé et déclaré fièrement, ici même, en un anxieux, en un lourd et trouble matin de mars 1916, le général de Castelnau,—qui, ce matin-là, peut-être, aura sauvé la France.
Et nous voici, sur la rive droite, au faubourg Pavé, au milieu de l’extraordinaire encombrement des troupes qui montent et descendent vers la ligne de boue, de silence et de mort, fantassins, artillerie, ravitaillement. Tout ce que l’armée française compte de meilleur a cantonné là, un soir au moins, au faubourg Pavé; la fleur de notre jeunesse y a dormi ses rêves de sacrifice, ses cauchemars de lutte décisive et suprême, les terreurs de l’aller et les espoirs du retour. Car, en dépit du bombardement toujours grondant, de la menace constante des avions au-dessus des têtes, le faubourg Pavé, c’était encore un semblant de sécurité, une dernière étape, un dernier relai qui vous rattachait à la vie, avant de plonger dans l’abîme de souffrance, de péril et d’angoisses.
Ceux qui revoyaient le faubourg Pavé se sentaient renaître, comme ceux qui le quittaient se demandaient s’ils reverraient jamais une ville, une rue, des maisons, leur maison... Et puis commençait la montée du calvaire. Les casernes Marceau marquaient un bref répit; on y voyait rangées les petites automobiles sanitaires américaines, toujours prêtes à s’élancer jusqu’aux limites extrêmes du champ de bataille, narguant les éclatements et se faufilant, rapides et diligentes, à travers les trous d’obus, pour aller disputer les blessés à la mort, dans les bras de la mort même. Sur cette redoutable et terrifiante route d’Alsace, où des équipements abandonnés, des caissons renversés, des cadavres de chevaux, criaient sans cesse: «Prends garde, téméraire, insensé, prends garde!... Rebrousse chemin! Tu n’iras pas plus loin!...» voici que la petite voiture américaine apparaissait insouciante, qui secouait et dissipait soudain nos frayeurs découragées, comme un tonique et un réconfort:—Mais si! mais si!... Vous voyez bien que l’on passe tout de même!... Cheer up!... Nous n’avons pas envie de mourir, et ce ne sera pas encore pour cette fois, malgré le Boche et toutes ses manigances damnées!... Cheer up, vieux garçons!... Nous sommes le trait d’union alerte et toujours vaillant entre l’enfer et la vie; oui, nous venons de la vie, là-bas, et nous y retournons!... Et vous ferez comme nous—cheer up!...
Ainsi nous rassérénaient et nous redonnaient courage les petites automobiles sanitaires américaines des casernes Marceau.
Les casernes laissées à main droite, on entrait presque aussitôt dans la région du désert chaotique, des paysages lunaires, de ce qui demeurera dans la mémoire des hommes comme une image d’épouvante, à laquelle on ne tente même plus de trouver des équivalences verbales, des épithètes évocatrices et appropriées: c’est le terrain de la bataille de Verdun. Et plus que toutes les épithètes, en effet, et que toutes les descriptions, ces indications suffisent:—Vers Fort de Vaux.—Vers Douaumont... Et les ravins qui s’appellent: Ravin du Mort-Homme;—Ravin Sans-Nom;—Ravin de la Femme Sans-Tête... La mort, la mort, partout la mort!... Et l’on était vraiment surpris, au milieu de tant de désignations lugubres, d’entendre les noms de Normandie, de Calvados, qui sonnaient clairs comme une revanche et une gageure, presque joyeusement: ils étaient si loin tes pommiers en fleurs, ô Normandie, et tes plages, ô Calvados, et tes auberges accueillantes, dans la grasse campagne au bord de la mer!...
Le nom seul, d’ailleurs, avait cette apparence apaisée. Pour gagner Normandie, il fallait traverser Fleury, ce qui avait été le village de Fleury. Rien ne pouvait donner une impression plus complète de la dévastation, la dévastation absolue, intégrale, totale:—«L’herbe poussera à l’endroit où s’élevait l’orgueil des palais.» Il n’y avait même pas d’herbe; et sans doute, non plus, il n’y avait jamais eu de palais, mais de riantes demeures paysannes, une église, une école, une mairie... Il n’en restait plus pierre sur pierre,—il n’en restait plus une pierre!... Ruiné, rasé, on eût encore aperçu quelques traces de ces ruines, qui eussent figuré l’emplacement du village, de ses maisons et de ses rues, qui eussent permis de dire, autrement que la carte en main:
—Ici était Fleury!
Mais non; il semblait que la terre se fût entr’ouverte, eût tout englouti, pour se refermer ensuite, impassible.—Fleury gisait maintenant, dans les entrailles de la terre, comme la ville d’Ys au sein des flots. A peine les briques des constructions les plus récentes en se mêlant à cette terre l’avaient-elles, par endroits, un peu teintée de rouge. Et l’on a pu comparer l’anéantissement du village de Fleury à quelque fruit mûr qu’un passant indifférent écrase du talon sur le sol...
A côté de Fleury, au bas de cette piste creusée d’ornières où, au crépuscule, il ne faisait pas bon s’embouteiller avec les prolonges d’artillerie, et tout l’encombrement du ravitaillement en munitions, sous la menace d’un tir d’interdiction soigneusement réglé sur les carrefours, Normandie, c’était la vie qui renaît, toute la vie militaire intense:—Poste de commandement du général, Poste de secours, liaisons, Central téléphonique, le tout tapi dans les parois du ravin, véritable village de Troglodytes, substitué au village meusien disparu, comme si Fleury, enfoncé dans la terre, ressortait un peu plus loin, ressortait, sous cette forme étrange, primitive, un peu sauvage, des entrailles de la terre même...
Comment donc!... Il y avait, à Normandie, dépendant des Casernes Marceau où il avait, toutefois, obtenu de demeurer logé, un major de cantonnement. Et quand on songe à tout ce que ce titre exprimait, à l’ordinaire, de confortable et de pacifique!...
N’a-t-on pas tout naturellement et tout de suite tendance à se représenter le major de cantonnement comme un personnage un peu gros, bon vivant, bien nourri, qui jouit de toutes les commodités de l’existence et d’un maximum de sécurité assez enviable, toujours sûr de coucher dans un bon lit, admiré et respecté de la population civile, jalousé peut-être mais redouté des militaires, et qui par ses occupations, par ses distractions aussi et par ses loisirs, tient du maire et du commissaire de police—avec qui, d’ailleurs, il ne lui était pas interdit, dans la plupart des cas, de faire au «café de l’endroit» sa partie de manille...
Hélas! pauvre major de cantonnement de Normandie, que l’on ne pouvait contempler sans une sympathie attendrie et apitoyée, infortuné major de cantonnement de Normandie,—un major de cantonnement, c’est le roi d’Yvetot!—qui, lorsqu’il fut nommé major de cantonnement, avait pu s’imaginer qu’il tenait enfin le bon «filon»!...
Ah! l’inégalité de traitement entre les hommes n’avait pas été abolie par la guerre!... Et s’il est admis, n’est-ce pas, que l’entretien des routes, par exemple, des pistes et boyaux d’accès était besogne de territoriaux, c’était tout de même autre chose de se livrer, ou bien entre «Normandie» et «Calvados», ou bien sur les routes du Calvados et de la Normandie, à ces terrassements sans gloire, mais qui, là, n’étaient pas sans péril!...
Et, sous prétexte qu’ils ne se battaient pas, on les laissait, des mois et des mois, les territoriaux de Verdun, eux comme les autres, enfouis dans leurs abris boueux...
La boue de Verdun!...
Nous avons connu toutes les boues de cette guerre, qui fut, d’abord, une guerre dans la boue, désespoir des lyriques: boue de Lorraine, boue gluante et dont on n’arrivait pas à se dépêtrer, boue de Champagne, crayeuse et blanchâtre, boue de la Somme et boue de l’Yser: la boue de Verdun est à part, boue de terrain perdu, repris, cent fois conquis et reconquis, et où chaque combat, chaque bataille laisse, comme le flot en se retirant, ses épaves, ses alluvions; et la boue, chaque fois, recouvrait le tout, s’assimilait le tout, pour arriver à former ce mélange où il y avait de tout, où l’on s’enlisait effroyablement, mais où la «récupération» devait être si fructueuse.
Du jour où le commandement décida de tarifer cette «récupération», c’est-à-dire de payer au prorata et suivant un barème fixe ces épaves du champ de bataille, qu’une administration de la guerre, plus sage enfin et plus prudente, souhaitait, la guerre se prolongeant, de ne plus laisser perdre et d’utiliser, toute la plaine de Verdun et tous ses ravins furent sillonnés de chiffonniers héroïques.
On donnait tant pour une fusée d’obus, tant pour un fusil, tant la douzaine de cartouches ou d’étuis de cartouches.
Et la boue de Verdun dut rendre ses trésors et l’on citait des gars qui s’étaient fait plus d’un millier de francs, rien qu’en se promenant ainsi les mains dans leurs poches,—mais en prenant soin de remplir leurs poches de tous ces objets aussi précieux qu’hétéroclites, et même leurs musettes.
C’est vrai qu’il y avait des trésors dans la boue de Verdun, et des trésors aussi de bravoure, d’abnégation et d’endurance; mais ceux-là, on ne payait pas pour les récupérer, c’était une récupération superflue, inutile—c’était par-dessus le marché!...
Ce que l’on ne «récupérera» pas non plus, ce sont les cadavres enlisés dans cette boue, cadavres de jeunes hommes qui dormirent une dernière nuit au faubourg Pavé, cadavres d’Allemands aussi que ne rendra plus la terre de France qu’ils avaient souillée.
Oui vraiment il y avait de tout dans cette boue de Verdun, de tout, du meilleur et du pire, et même du Boche.
Mais on était à une époque, et engagé dans une aventure, où le cœur était devenu aussi froid, aussi dur, que les ossements mêlés à la boue où l’on pataugeait, et que l’on pouvait découvrir au bout d’une botte, en cherchant à «récupérer» la botte...
L’homme de Bezonvaux qui, tout caparaçonné de courroies de bidon, des bidons lui battant les flancs, l’échine et le ventre, était de corvée,—la plus douce, la plus enviable,—de corvée de pinard, l’homme de Bezonvaux qui s’en venait chercher du pinard à l’arrière, n’allait pas s’émouvoir pour si peu, et en attrister cette minute de rare allégresse; la vie humaine, a écrit Barrès, n’avait alors pas plus de prix qu’une cerise au fort de la saison: au juste eût-il prêté plus d’attention à l’aubaine d’une poignée de cerises...
C’est que Bezonvaux était une de ces stations d’enfer, un de ces points sacrifiés du front de Verdun, où quatre jours durant, d’une relève à l’autre, il fallait bien se résoudre à vivre séparés du reste du monde, il fallait renoncer à tout secours humain; la boue, par là, devenait marécage, aucun ravitaillement d’aucune sorte n’y pouvait passer, même les petits ânes que l’on voyait trotter si vaillants le long du ravin.
En sorte que l’arrière,—tout est relatif,—l’arrière et ses délices c’était l’autre côté du marécage, la région où l’on recevait bien encore des obus, certes, mais où l’on pouvait espérer recevoir autre chose que des obus; le paradis, vu de l’enfer de Bezonvaux, c’était l’étang de Vaux.
J’ai gardé de l’étang de Vaux un souvenir extraordinaire. C’était un site ravissant, et qui n’avait pas cette mélancolie que la plupart des étangs prêtent au paysage. Jadis un petit village, plaisant et coquet, se mirait non loin, que fréquentaient les pêcheurs amateurs de fritures, et dont il restait exactement autant que du village de Fleury, c’est-à-dire exactement rien.
Mais je ne pense pas qu’aux jours de fêtes votives, ou pour la plus brillante ouverture de pêche, il y ait jamais eu autour de l’étang de Vaux une foule aussi pittoresque, une animation comparable à celle qu’y apportait le voisinage de la bataille.
Ce n’était pas une animation fiévreuse et guerrière, comme au faubourg Pavé. Il n’y avait ici aucun préparatif militaire, mais seulement des tonneaux en perce, des étalages de boîtes de conserves, du papier à lettres, de la parfumerie!...
Une coopérative divisionnaire avait installé sous des tentes, le long du chemin d’amoureux qui longe capricieusement et surplombe l’étang, comme de petites boutiques de kermesse; et c’était une véritable kermesse où se pressaient les hommes de Bezonvaux et d’ailleurs, où ils oubliaient en une minute et pour une minute la nuit d’angoisse qui avait précédé, et le jour atroce qui viendra,—une kermesse, la kermesse de l’étang de Vaux, la kermesse des fiancés de la mort. Et au-dessus, le fort de Vaux, et là-bas les fumées de Briey...
Quel poète allemand écrira maintenant cette ballade de l’étang de Vaux, car c’est bien un sujet de ballade allemande... Sous la lune, au crépuscule, la brume blanche qui emmousseline l’étang, c’est le linceul des morts de Verdun, qui, à l’entour, se sont couchés un soir dans la boue, sans linceul...