BONNES

J’évoquerai d’abord ton image, ô servante !

Vieille servante du bon vieux temps,

Qui restais dans les familles, des trente ans,

Trente ans, et jusqu’à des quarante !

Tu nous avais vus tout petits,

(Ton dévoûment quand nous eûmes la scarlatine !…)

Nuit et jour, près de notre lit,

La blancheur de ta coiffe berrichonne ou poitevine ;

Et quand la faillite ennemie

Menaçait le commerce, hélas ! de tes bons maîtres,

Si simplement tu te plaisais à leur remettre

Tes petites économies…

a) Adèle.

La saleté de notre bonne Adèle

Dépassa de très loin les limites normales :

Je doute assurément qu’on puisse être aussi sale ;

On ne peut, en tout cas, l’avoir été plus qu’elle ;

Au demeurant, pas méchante fille,

Sa saleté était de tout repos, tranquille :

Lui montrait-on des toiles d’araignée,

Avec un franc et large rire,

Adèle se bornait à dire,

Pas le moins du monde étonnée :

— Araignée de midi, plaisir !…

Et, quand elle apportait des verres encor gras,

Elle vous répondait si calme,

Ne pouvant comprendre le blâme :

— Mais ne vous frappez donc pas,

Monsieur, madame,

C’est sans doute un petit reste de malaga… —

La saleté de notre bonne Adèle

Dépassa de très loin les bornes naturelles.

Quand la bonne Adèle partit,

Tant de choses que, sous les lits,

On découvrit,

Sous le buffet, sous les armoires,

Que, dans un but du reste méritoire,

Tout ce qui n’est pas bon à voir,

Elle poussait d’un balai furtif ou bien du pied :

Jusqu’à des objets de toilette dépareillés.

La seule fois où elle épousseta, plumeau fantasque,

Elle creva un tambour de Basque,

Et émietta notre petit berger en saxe…

Et, pourtant, Adèle avait bien ses qualités.

b) Félicité.

Félicité fut une fille de débauche :

Les garçons épiciers, les garçons charcutiers,

Bref, tous les garçons du quartier,

Bien avant nous en surent quelque chose :

Félicité fut une fille de débauche.

Comme le charbonnier restait longtemps à la cuisine

Quand il apportait le charbon !

Comme c’était long, comme c’était long

Pour que le petit marmiton

Reprît simplement sa terrine…

Ah ! coquette Félicité : à telle enseigne

Que, pour fêter Amour, et ses jeux, et ses ris,

Plus d’une fois on la surprit

Mettant notre poudre de riz,

Se coiffant avec notre peigne…

Mais, avec nous ne voulant demeurer en reste,

Au sixième, elle répandait le bruit, par politesse,

Qu’elle était ma folle maîtresse.

Félicité, d’ailleurs, avait ses qualités.

c) Victoire.

Victoire avait le vin triste, et l’alcool aussi,

En dépit

De son nom claironnant : Victoire ! —

(Avec de galants caporaux

Aller sabler des champoreaux !…) —

C’est seule qu’elle aimait à boire.

Le concierge et son vulnéraire

N’arrivaient à la satisfaire ;

Sans doute, elle buvait bien, puisqu’il le faut,

De ci, de là, un peu de mon triple-zéro,

Ou finissait les vieux fonds de bordeaux,

Voire même l’eau

De Bottot, —

Mais simplement pour se maintenir en haleine.

Ce qu’il fallait, c’était, un bel après-midi,

Une bouteille de trois-six,

Qu’elle absorberait toute pleine ;

Et, quand la bouteille était vide,

Victoire avait alors des idées de suicide

Ou l’étrange tentation

De mettre le feu à la maison…

Et, pourtant, Victoire avait bien ses qualités.

Moralité

Nous avons eu déjà sept bonnes en dix mois,

Nous en sommes à huit, — et bientôt neuf, je crois.

A dix, nous ferons une croix.