SUITE DES ROBES ET MANTEAUX

I. — CHANSON

Que l’époux fasse seller

Son cheval gris pommelé ;

Ventre à terre, ventre à terre,

Qu’il galope, qu’il galope :

On attend la couturière

Qui n’apporte pas la robe.

Le groom, sur sa bicyclette,

Depuis une heure est parti ;

Partie aussi la soubrette :

Aujourd’hui, avant midi,

La couturière a promis ;

Et, délaissant œufs et bœuf,

La cuisinière, en teuf-teuf,

Vient de partir elle aussi.

Que l’époux fasse seller

Son cheval gris pommelé.

Madame sur sa tour monte,

Et compte

Les minutes, les secondes ;

Et, ne voyant rien venir,

Commence à s’évanouir.

Avec de blancs gâte-sauce,

Dans sa livrée vert-espoir,

Le groom, au coin du trottoir,

Se repose

Et, tranquille,

Joue aux billes,

Dans sa livrée vert-espoir.

Sous le porche d’une porte,

La femme de chambre accorte,

A un garçon épicier

Du quartier,

La femme de chambre accorde

Un tendre et furtif baiser.

La cuisinière, pratique,

En quelque arrière-boutique,

La cuisinière,

La cuisinière pratique

Le rhum et le vulnéraire.

Madame à sa tour ne voit,

Voit que le groom qui verdoie,

La soubrette qui rougeoie,

La cuisinière qui boit.

Mais l’époux a fait seller

Son cheval gris pommelé.

Madame reprend espoir,

Du plus loin qu’elle peut voir,

Elle agite son mouchoir.

Monsieur n’a fait qu’une trotte,

Il a crevé son cheval,

Il a perdu une botte,

Tout bancal,

Couvert d’écume et de crotte,

A bas de cheval il saute :

— La couturière a promis

Pour demain, avant midi,

Sans faute ! —

II. — DIALOGUE

a)
Les épouses.

Ce drap gros-vert est hors de prix ;

J’aurais aimé ce gris-souris,

Mais la nuance est un peu claire.

Les époux.

Oui, la nuance est un peu claire,

Ma chère.

Les épouses.

Pour faire un costume tailleur,

Ce drap beige paraît meilleur ;

Je m’y entends mieux que personne.

Les époux.

Tu t’y entends mieux que personne,

Ma bonne.

Les épouses.

Avec ce drap-là, tu verras

Comme ta femme se fera,

Pour toi, qu’elle se fera belle !

Les époux.

Oui, pour moi tu te feras belle,

Ma belle.

b)
Les épouses.

Ce costume beige est infect,

Mais vous le vouliez, c’est parfait,

Je ne vous cherche point querelle.

Les époux.

Tu ne me cherches point querelle,

Ma belle.

Les épouses.

D’ailleurs, il est dans vos idées

Que j’aille laide et fagotée,

Je ne sais pourquoi je m’étonne ?

Les époux.

Je ne sais pourquoi tu t’étonnes,

Ma bonne.

Les épouses.

Votre jalousie imbécile

Me rendra la vie impossible :

Je veux retourner chez ma mère !

Les époux.

Retournez donc chez votre mère,

Ma chère.