IV

ette rivale future, Mme Bernard des Vignes l'introduisit elle-même dans sa maison, au moment où son fils, qui venait d'atteindre sa vingtième année, commençait ses études de droit.

Elle s'appelait Henriette Perrin et était une simple ouvrière en journées. Une amie de Mme Bernard, personne extrêmement charitable, lui avait chaudement recommandé cette jeune fille. A peine âgée de dix-neuf ans, orpheline de père et de mère, elle n'avait pour vivre que son gain,—trois francs par jour et nourrie,—et trouvait encore moyen, avec d'aussi faibles ressources, d'aider une tante très âgée chez qui elle demeurait. Mme Bernard fut séduite au premier abord par cette jolie enfant, si gracieuse, si décente, et s'habillant avec le goût instinctif des fillettes de Paris, qui vous ont tout de suite l'air d'une dame dans une robe à vingt sous le mètre, chiffonnée de leurs mains industrieuses. L'ouvrière fut aussi prise en amitié par Léontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle, à sa maîtresse, les rapports les plus favorables.

—Cette pauvre petite! disait-elle à Mme Bernard. Ça vous arrive à pied, du fond de Vaugirard, dès huit heures du matin, et à jeun encore. Je lui donne son café au lait, et bien vite elle s'installe au petit salon, dans l'embrasure de la fenêtre, tranquille comme Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah! c'est mam'zelle Silencieuse! Toute la journée, elle tire son aiguille. Et je te couds, et je te couds... Jolie avec ça. Madame a remarqué ses beaux cheveux blonds... Et une taille à tenir dans les deux mains... Comme Madame me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guéridon. Car Madame a bien raison: pour une jeunesse, ça ne vaut rien, l'office et la société des domestiques. Elle mange très proprement, sans laisser tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de causette. Elle a bien du mal, allez! madame. Figurez-vous que, sans elle, sa tante serait, à l'heure qu'il est, avec les vieilles priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la Salpêtrière. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille! Si ça ne fait pas pitié!

Mme Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière méritait réellement tout ces éloges, trouva toujours en elle un petit être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas à sa place accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret:

—Tiens! ce n'est pas son jour.

C'était ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reçut une lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une couturière en vogue.

—Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, se dit Mme Bernard, un peu choquée. Il me semble que j'ai été assez bonne pour elle... Après tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place.

Et elle n'y pensa plus.

Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son fils pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière. Un soupçon soudain lui glaça le coeur. Avait-elle ou non le droit de lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas même trois secondes devant ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle eût commis un parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le papier de son enveloppe, le déplia, et ces mots lui éclaboussèrent et lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol.

«Mon Armand bien aimé, viens m'attendre ce soir à la sortie du magasin. Nous passerons la soirée ensemble.

Je t'adore,

HENRIETTE»

Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, Mme Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils.

Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir,—et seulement dans un lointain avenir,—était un fait accompli. Son fils avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de sang royal, appartenait à cette gamine des faubourgs, à cette fille du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée de rien! Oh! l'aveugle, la stupide!

Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse? Mais voilà qui était plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie. Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que ce chef-d'oeuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son dévouement, de son amour, devînt, en un instant, au premier appel du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la naïveté, la bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes! Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment! c'était du propre!

Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le coeur, Mme Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre, dans cette jolie chambre, où tout,—les meubles élégants, la lumière discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau,—tout lui rappelait les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils. Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette lettre qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une nausée aux lèvres de l'honnête femme.

Tout à coup, Armand entra, son portefeuille d'étudiant sous le bras, insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et, surpris de trouver sa mère chez lui:

—Tiens! tu es ici! s'écria-t-il joyeusement. Bonjour, maman.

Mais Mme Bernard s'était levée, raide, toute pâle. Elle jeta la lettre d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant; et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le métal et chargée d'insulte et de colère:

—J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser traîner les lettres de ta maîtresse.

Elle ajouta encore, comme suffoquant:

—Une pareille fille!

Et, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère irritée sortit en faisant claquer la porte.