DOUZIÈME SOLILOQUE


Cette grande discordance des Nations fait voir entre autres choses, qu'il n'y a point, à le bien prendre, de communes notions parmi les hommes, qui pensent tous si diversement et avec une opiniastreté si voisine de la haine, que Théognis a eu raison d'appeller dès son tems l'Opinion un de nos plus grands maux,

Δόξα μὲν ἀνθρώπουσι κακὸν μεγα,
Opinio quidem hominibus magnum malum est.

Je ne sçai point de meilleure résolution à prendre là-dessus, que de suivre le conseil que Saint Paul donne à Timothée, μὴ λογομαχεῖν, de ne contester jamais avec des paroles ordinairement inutiles, et qu'il nomme fort bien κενοφωνιας, inaniloquia. A moins de déférer à cet avis salutaire, il n'y a rien de plus tumultueux que nostre vie, parce que tout ce que contient la Nature est sujet à controverse, qui s'étend mesme plus loin dans cette considération d'Aristote[23], opinabile latius patere quam ens, quia et quod est, et quod non est, opinabile est. Certes c'est une chose pitoiable de voir d'un œil exemt de prévention, comme chacun prend les choses à sa mode, et comme il n'y a presque personne qui n'aime mieux reprendre Dieu, et la Nature, que de reconnoistre ingénuement l'ignorance où il est. J'use de cette pensée après Cicéron au livre cinquième de ses Questions Tusculanes, rerum naturam, quam errorem nostrum damnare malumus. Mais quoi, il vaut mieux imiter là-dessus Démocrite, qu'Héraclite, si nous en croions Sénèque[24], à cause que selon luy humanius est deridere vitam, quam deplorare; bien qu'il avoue qu'on se peut plus à propos abstenir de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, la maxime qu'il establit ailleurs, de tenir toujours pour très-mauvais ce que le peuple approuve, nous est confirmée par le tolle, tolle, crucifige des Juifs, qui montre bien que la voix du peuple n'est pas toujours la voix de Dieu; de sorte qu'il n'y a guères d'âmes philosophiques qui ne disent avec le mesme Sénèque[25], argumentum pessimi turba est. L'Orateur Romain que j'ai déjà cité, et que je citerai toujours très-volontiers en de semblables matières, tesmoigne encore ce sentiment en ces termes[26]: Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudinem consulto ipsa fugiens, eique ipsi et suspecta et invisa. C'est une merveille que sa profession d'Éloquence, d'où il retiroit sa principale recommandation, luy ait permis de reconnoistre si franchement cette vérité, parce qu'elle paroist absolument contraire au bien-dire des Orateurs, qui est une faculté populaire, et qui ne vise qu'à obtenir l'approbation d'un grand nombre d'auditeurs. Ce qui m'étonne davantage, c'est que cela vienne de celuy qui avoit, dès le premier livre de ces Questions Tusculanes, voulu prouver l'existence des Dieux, et l'immortalité de nos Ames, par cette considération, qu'une opinion générale peut estre prise pour la propre voix de la Nature, omnium consensus Naturæ vox est, n'y aiant rien de plus opposé que le sont ces textes l'un à l'autre, par des axiomes tout-à-fait différens. Il ne faut pas néanmoins le blasmer là-dessus. Le changement d'avis, et la diversité d'opinion selon le sujet qu'on traite, n'est condamnable ni en luy, ni en tous ceux qui philosophant académiquement ne se rendent jamais esclaves de leurs premiers sentimens. Je veux me souvenir en sa faveur de ce que les Anciens faisoient Neptune, sous le nom du Dieu Consus, auteur de tous les bons avis. Or ils donnoient apparemment à entendre par là, que comme la Mer que ce Dieu gouvernoit, change de face à tous momens, il n'estoit pas honteux ni mauvais de prendre des avis différens, selon la diversité des tems et des sujets qui obligent à le faire.