TREZIÈME SOLILOQUE
Entre les choses dont la Noblesse et le Peuple sont le mieux d'accord, c'est d'amasser du bien si faire se peut, et de fuir la pauvreté. Les Philosophes[27] considèrent que la vertu ne s'acquiert pas avec les biens; mais qu'au contraire, c'est assez souvent la vertu qui nous fait obtenir des biens. Et pour le regard de la pauvreté, l'Ecclésiastique ne laisse rien à dire pour l'esviter, quand il asseure qu'il vaut mieux mourir, que d'y tomber: Fili, in tempore viæ tuæ ne indigeas, melius est enim mori, quant indigere. C'est pourquoi nous voions que tout le monde veut devenir riche en quelque manière que ce soit,
Unde habeat quærit nemo, sed oportet habere.
L'homme le plus vertueux, le mieux sensé, et de la plus haute extraction, s'il est mal vestu, et que ses habits soient percez au coude, n'oseroit parler en bonne compagnie, au péril qu'il courroit d'estre moqué au mesme tems qu'on applaudit aux discours impertinens d'un fat, qui a les rieurs de son costé, parce qu'il s'est richement paré.
Et genus, et virtus, nisi cum re vilior alga est[28].
Car cette Res des Latins qui se trouve dans l'opulance, donne des amis et des fauteurs partout, Res amicos invenit, comme le fait si à-propos remarquer ce vieillard Antipho dans le Stichon de Plaute[29]. C'est ici un lieu trop commun parmi les sçavans, et trop facile à estre amplifié, pour s'y arrester davantage. Mais il n'a pas esté moins aisé, à ceux qui l'ont voulu contredire, de prendre le parti, sinon d'une extrême indigence, au moins d'une tolérable et honneste pauvreté. Culmen liberos tegit, ont-ils dit après Sénèque, sub marmore atque auro servitus habitat. Un peu de nécessité aiguise l'esprit; elle a ses gaietez plus parfaites souvent, et plus fidelles, que ne les a l'abondance. Et Dieu soit loué qu'il y ait des jours dans la vie, où le riche porte envie à la condition du pauvre! En vérité quelqu'un n'a pas mal rencontré d'escrire, qu'on voit la pluspart des grands richars tenir dans leurs coffres le rachat des captifs, la liberté des prisonniers, la santé des malades, la joie des affligez, et la vie des languissans, sans qu'on puisse reprocher une telle malédiction à ceux que la Fortune a moins favorisez. Je me trompe de parler ainsi de cette Déesse aveugle. Le Bien, la Noblesse, et la Science mesme, sont des dons du Ciel, qui les jette parfois, dit Epictète, comme l'on fait des noix et des figues aux enfans, sans qu'il faille se battre comme eux à qui en aura le plus, quoiqu'il soit permis de s'en prévaloir quand ils se présentent à vous, et qu'on le peut faire civilement. En effet le Chef des Gymnosophistes Mandanis ne pouvoit prononcer un plus bel axiome, que celuy que nous lisons de luy dans Strabon, qu'il n'y a point de maison plus à estimer, que celle qui se contente de peu, se passant de ce dont les autres abondent. Car on peut soustenir qu'il est mesme parfois avantageux, de diminuer ses richesses, pour devenir plus riche, et d'imiter le bon vigneron, qui coupe la vigne pour la faire mieux produire. La pensée de Pline est excellente là-dessus dans la Préface du quatorzième Livre de son Histoire naturelle, que les Sciences et les Arts Libéraux sont tombez de la liberté qui leur avoit donné le nom, dans la servitude, en ce qu'autrefois les plus accommodez des biens de Fortune, se plaisoient à cultiver leurs esprits, chose que l'opulence a depuis empeschée, rerum amplitudo damno fuit. Car il est arrivé que les hommes seuls qui se sont veus réduits à la pauvreté et à la servitude, ont fait valoir les Arts et les Sciences, parce qu'ils n'avoient que ce seul moyen pour se faire considérer, et pour subsister: Quadam sterilitate fortunæ necesse erat animi bona exercere. C'est ainsi que parle Pline, et qu'on balance toutes choses.
Rogatus Antisthenes quidnam ex philosophia lucratus esset, mecum, ait, colloqui posse, τὸ δύνασται ἑαυτῷ ὁμιλεῖν.
Qui plura novit, eum majora sequuntur dubia. Arist.
Extrait du Privilége
PAR Lettres de Privilége du Roy, en datte du 9 Mars 1651, signées Conrart, il est permis à Monsieur de la Mothe le Vayer, Conseiller du Roy en ses Conseils, de faire imprimer, vendre, et débiter tous les Traitez, Lettres, Opuscules, et autres pièces de sa composition, par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, conjointement ou séparément, en un ou plusieurs volumes, en telles marges, en tels caractères, et autant de fois que bon luy semblera, durant l'espace de vingt ans: Et défenses sont faites à toutes personnes, d'imprimer, vendre, ni débiter aucun de ces Traitez, et Opuscules, sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de luy, sur peine de trois mille livres d'amende, et autre plus grande, ainsi qu'il est plus amplement spécifié par lesdites Lettres.
Achevé d'imprimer
SUR LES PRESSES DE MOTTEROZ
TYPOGRAPHE
A PARIS, RUE DU DRAGON, 31
Le 29 Janvier 1875