SEPTIÈME SOLILOQUE
Quelques-uns pourroient penser là-dessus, qu'il est plus à-propos de garder un perpétuel silence, que de l'expliquer en quelque façon que ce soit, puisqu'on ne peut rien dire de solide, toutes choses aiant deux anses, et pouvant estres prises diversement comme incertaines et problématiques. J'avoue que le silence tient lieu souvent de nourriture à l'âme, estant pour cette considération très-recommandable, quoi qu'il faille aussi tomber d'accord qu'il est parfois l'asyle et le refuge d'une parfaite ignorance, qui se cache sous son ombre. D'ailleurs généralement parlant, l'avantage du silence est tout visible, en ce que celuy qui parle se vuide, et que celuy qui écoute se remplit. J'ai fait plus d'une fois cette réflexion dont je me veus souvenir ici, que l'Écho mesme, toute babillarde fille qu'elle est dans la fable, nous fait leçon du péril qu'il y a de communiquer à d'autres des pensées d'importance, veu qu'estant une fois sorties de chez nous, les pierres, et les rochers ne s'en peuvent taire, et les redisent. Le silence de cinq ans des Pythagoriciens, et celuy des Cardinaux qui n'oseroient parler, et sont comme muets, jusques à ce que le Pape leur ouvre la bouche, peuvent servir d'instruction là-dessus. C'est ce qui fait prononcer proverbialement aux Espagnols, callar, y obrar, por la tierra, y por la mar; et les Arabes ont cet adage qui va au mesme sens, duobus modis pereunt homines, abundantia opum, et abundantia sermonis; au lieu que selon Salomon[10], qui custodit os suum, custodit animam suam, et que suivant sa doctrine, stultus quoque si tacuit, sapiens reputabitur, et si compresserit labia sua, intelligens. Si est-ce qu'outre qu'il y a des silences trompeurs et dissimulez, on peut soustenir qu'on ne sçauroit juger des hommes que par leurs actions, et par leurs discours. Parle, disoit un ancien, si tu veux que je te connoisse, loquere, ut te videam. En effet l'action, qui comprend la parole, est la mesure de l'estre, et les choses ne sont, à le bien prendre, qu'autant qu'elles agissent, et qu'elles se font connoistre de l'une ou de l'autre manière, en faisant ou en parlant. Cependant comme l'inaction et la fainéantise, qu'Amasis vouloit estre punie de mort, est nommée par les Italiens le vice des honnestes gens, et que selon eux, il lavorar è mestier da buoi; le silence de mesme a ses partisans qui en font leur capital, et d'autres qui ne le peuvent souffrir, parce, disent-ils, qu'un oiseau muet ne fait point d'augure, ave muda non haze aguero, c'est l'Espagnol qui parle ainsi. Certes il n'y a point de médaille qui n'ait un revers, ni de si beau précepte de morale, qui ne soit diversement envisagé.
HUITIÈME SOLILOQUE
La beauté, qui passe pour la plus aimable chose qui se puisse voir, et qui appelle tout le monde à soi, καλὸν παρὰ τὸ καλεῖν, nous fournira un bel exemple de ce divers envisagement. Les charmes de la beauté sont tels, qu'elle se rend maistresse des sages les plus modérez, et des conquérans les plus invincibles. C'est ce qui la fit nommer à Socrate, une tyrannie de peu de temps; ce qui obligea Platon de soustenir qu'il n'y avoit rien de beau, qui ne fust encore bon; et ce qui a contraint Aristote d'écrire que cette beauté portoit avec elle plus de recommandation, que quelque lettre de faveur qu'on pust obtenir, παντὸς ἐπιστολίου συστατικότερον. Et véritablement elle donna lieu aux premières Monarchies du siècle d'or, les peuples obéissant volontairement: de sorte qu'alors on ne voioit point de rebelles qui ne fussent aveugles. Encore aujourd'huy toutes les conditions de la vie cherchent dans la beauté ce qui les doit faire estimer. Le Soldat met sa gloire à posséder un beau cheval, et des armes bien polies. Un Peintre n'est en réputation, que par la beauté de ses tableaux; ni un Orateur que par celle de ses périodes. Or ce n'est pas merveille que nostre humanité considère si fort un agréable aspect, veu que la beauté du corps qui se voit, est ordinairement l'image de l'esprit qui l'informe; les perfections internes engendrant les externes, jusques aux pierreries, dont l'éclat procède de la juste mixtion des éléments au dedans. Cependant à cause de l'infidelle compagnie qui se trouve entre la vertu et la beauté, raram facit mixturam cum sapientia forma, beaucoup de gens ont dressé de grandes invectives contre la dernière, qui se fait principalement estimer lors que le sexe feminin s'en peut prévaloir. Car pour les hommes ils doivent prendre ailleurs leur avantage; ce qui a fait dire à l'Ecclésiastique: Non laudes virum in facie sua, nec spernas hominem in visu suo. Et la réflexion de Galien me semble fort juste, qu'Homère n'ayant parlé qu'une fois de Nirée comme du plus beau des Princes Grecs, il a voulu donner à comprendre que les beaux hommes ne sont presque bons à rien. C'est contre les belles Dames que la Satyre s'exerce ici, comme s'il n'y avoit que les laides qui pussent se garantir du vice, casta quam nemo rogavit. Encore voudroit-on rendre injustement la pudicité de celles-cy mesprisable, par cette mauvaise raison, que leur âme n'a pas toujours esté chaste, dans une volonté corrompue: Quæ malam faciem habent sæpius pudicæ sunt, non animus illis deest, sed corruptor, comme en parle Sénèque dans une de ses Controverses. Je me souviens de la raillerie de celuy qui disoit d'une fille peu aimable, que Dieu pour la sauver avoit mis son âme en sauveté, dans un corps que personne ne pouvoit aimer. On ne sçauroit nier à l'égard des belles, que leur humeur superbe ne les fasse parfois haïr. Car comme l'avoue Ovide, leur plus grand amy[11],
Fastus inest pulchris, sequiturque superbia formam.
Et néantmoins l'on peut dire à la plus agréable de toutes, quid excolis formam? cum omnia feceris, a multis animalibus decore vinceris[12].
Il est impossible, dit Diodore Sicilien, d'avoir jamais autant de beauté, que cet animal à qui elle a fait donner le nom de Cepus, κῆπος, parce que la veue de tous les jardins ne peut réjouir ni satisfaire comme la sienne. Ce sont néantmoins des beautez d'un ordre si différent, que j'ay de la pene à souffrir cette comparaison.