II

Jean Péloueyre ne dormit guère cette nuit-là. Ses fenêtres étaient ouvertes sur la laiteuse nuit—la nuit plus bruyante que le jour à cause des coassantes mares. Mais les coqs surtout ne cessent de chanter jusqu'à l'aube, fatigués d'avoir salué l'obscure et trompeuse clarté des étoiles. Ceux du bourg avertissent ceux des métairies qui, de proche en proche, répondent: «C'est un cri répété par mille sentinelles...» Jean veillait, se berçant de ce vers indéfiniment marmonné. Les fenêtres découpaient à l'emporte-pièce un azur dévoré d'astres. Jean se levait pieds nus, regardait les mondes et les appelait par leurs noms, agitant sans se lasser le problème posé la veille: avait-il adhéré à une métaphysique ou à un système de consolations ingénieuses? Sans doute des croyants parmi les Maîtres régnaient. Mais Chateaubriand hésita-t-il jamais à jouer son éternité contre une caresse? Barbey d'Aurevilly, que de fois trahit-il le Fils de l'Homme pour un baiser? Ne triomphèrent-ils pas dans la mesure où ils trahirent leur Dieu?

Dès l'aube, les déchirantes plaintes des porcelets éveillèrent Jean. Comme chaque jeudi, il évita de pousser les volets, afin que le marché ne le vît pas. Sur le trottoir, tout contre la fenêtre, Madame Bourideys, la mercière, arrêta Noémi d'Artiailh pour lui demander si elle avait déjeuné. Goulûment Jean Péloueyre regardait cette Noémi qui avait dix-sept ans. Sa tête brune et bouclée d'ange espagnol n'était point faite pour un corps si ramassé; mais Jean adorait le contraste d'un jeune corps dru, mal équarri et d'un séraphique visage qui faisait dire aux dames que Noémi d'Artiailh était jolie comme un tableau. Vierge de Raphaël qui eût été ragote, elle émouvait chez Jean le meilleur et le pire, l'incitait aux hautes pensées comme aux basses délectations. Déjà son cou, sa douce gorge luisaient de moiteur. Des cils indéfinis ajoutaient à la chasteté des longues paupières sombres: visage encore baigné de vague enfance, virginité des lèvres puériles—et soudain ces fortes mains de garçon, ces mollets qu'au ras du talon, comprimés de lacets, il fallait bien appeler chevilles! Jean Péloueyre regardait sournoisement cet ange; le petit-fils de Cadette, lui, la pouvait regarder en face: les beaux garçons, même du peuple, ont le droit de regard sur toutes les filles. C'est à peine, à la grand'messe, quand elle avait traversé la nef et frôlé la chaise de Jean Péloueyre, s'il osait renifler l'air remué par sa robe de percale, son odeur de savonnette et de linge propre. Jean Péloueyre soupira, mit sa chemise de la veille qui était aussi de l'avant-veille. Son corps ne méritait aucun soin; il usait d'un pot à eau recroquevillé dans une minuscule cuvette pour que, sans le briser, se pût rabattre le couvercle de la commode. Sous le tilleul du jardin, il ne récita pas sa prière mais lut le journal de façon que le papier cachât sa figure au petit-fils de Cadette. Il sifflotait, ce misérable! Un œillet rouge à l'oreille, il était brillant et vernissé comme un jeune coq. Une ceinture serrait à la taille son pantalon indigo. Jean Péloueyre le haïssait bassement et se faisait horreur de le haïr. La pensée ne le consolait pas que ce garçon deviendrait un paysan hideux, puisqu'un autre garçon aussi fort, aussi bien découplé alors arroserait les laitues—de même que palpiteraient d'autres papillons blancs pareils à ceux de cette matinée. «O mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans ce matin d'été plus laide encore que mon visage!»

Il reconnut dans la maison la voix de flûte du curé. Que venait-il manigancer à cette heure qui n'était pas celle de sa visite quotidienne? Ce jour-là surtout, comment osait-il risquer une rencontre avec Fernand Cazenave que la vue d'un ecclésiastique rendait furieux? Dissimulé derrière le tilleul, Jean Péloueyre vit passer Fernand au pas de course, ainsi qu'il faisait toujours cinq minutes avant ses repas. Sa mère le suivait, soufflante. Son grand corps tout en jambes, son buste sphérique, sa tête de vieille Junon attachée à ses seins,—toute cette forte machine détraquée, usée, obéissait aux injonctions du fils bien-aimé, comme s'il eût, en pressant un bouton, mis en branle un mécanisme. Le conseiller voulut bien s'arrêter pour l'attendre; il essuya avec son mouchoir un front ruisselant et le cuir intérieur de son canotier. Divinité renfrognée, il suait sous l'alpaga. Derrière le binocle, ses métalliques yeux ne reflétaient rien du monde. Sa mère lui frayait la route, brisant les êtres comme des branches. On racontait qu'elle avait dit un jour: «Si Fernand se marie, ma bru mourra.» Nulle bru ne s'y était risquée et quelle jeune fille eût consenti à étriller, à nourrir cet homme en place, accoutumé, la cinquantaine franchie, aux soins du premier âge? L'angelus se défit dans la chaleur. Jean Péloueyre entendit le conseiller gronder: «Salopes de cloches».

Il ne se glissa à table que lorsque déjà y trônaient sa tante et Fernand cravatés de serviettes. M. Jérôme en retard s'assit, le dos rond et peureux, mais l'œil vif et il osa avouer que le curé l'avait retenu. La tête dans les épaules, les Péloueyre attendirent l'orage qui n'éclata qu'au gigot. Servi le premier, Fernand Cazenave, sa fourchette en l'air, interrogeait le visage maternel. Félicité flaira le morceau, le retourna, puis laissa tomber cette sentence: «Trop cuit!» Alors le couple repoussa de concert ses assiettes. Cadette comparut avec des yeux de volaille pourchassée, défendit son gigot en un patois gémissant,—inutile vacarme puisque le conseiller finit tout de même par assouvir sur la viande trop cuite sa fringale. Repu, il s'excusa de n'être pas allé d'abord saluer son oncle Péloueyre; mais il avait vu dans le vestibule un chapeau ecclésiastique: Les Péloueyre savaient qu'un prêtre lui faisait physiquement horreur. Sans lever les yeux, de sa voix monotone, M. Jérôme prononça: «C'était pour me parler de toi, Jean, qu'est venu M. le curé. Crois-tu qu'il veut te marier?» Fernand ricana et dit que ce n'était pas sérieux: «Pourquoi? Jean va sur ses vingt-trois ans.» Alors Fernand Cazenave éclata: de quoi se mêlait cet ensoutané? de quel droit mettait-il le nez dans les affaires de la famille? Perdant toute mesure, il osa demander à mi-voix si Jean était seulement «mariable». D'un clin d'œil, sa mère rappela à l'ordre le malotru. «Ce serait très heureux que Jean se mariât, disait-elle: il manquait à cette maison une ménagère. Ah! sans doute les jeunes femmes ont d'étranges humeurs et le régime de Jérôme subirait quelque bouleversement.» Fernand, calmé, l'approuva: Jean, certes, pouvait fonder une famille. Mais ne ferait-il pas son malheur? Le cher enfant avait déjà des habitudes, des manies, comme un vieux garçon. Tante Félicité insinua que son frère aurait raison, le cas échéant, de ne pas habiter avec le jeune ménage... Evidemment, le coup lui serait dur. Et elle rappela les faux départs de Jean Péloueyre pour le collège, lorsque la place retenue, le trousseau préparé, la voiture devant la porte, son père, à la dernière seconde, le retenait.

Inquiet, mais ne voulant point douter que toute cette histoire de mariage fût une invention sournoise de M. Jérôme, Jean, isolé en esprit, se souvint, en effet, de ces soirs du 2 octobre, lorsque attendait sous la pluie l'antique landau qui devait le conduire à travers le Bazadais, jusqu'à la pieuse maison où les enfants de la Lande rêvent de chasse sur leurs lexiques. Des lambeaux d'un papier à fleurs étaient collés encore à sa malle qui avait été celle d'un grand-oncle. M. Jérôme sanglotait, feignait une attaque, tant il était lâche devant la minute d'angoisse d'une séparation! Sans doute, dès cette époque, le pauvre homme exigeait-il du silence, mais un silence un peu troublé par cette petite vie souffrante de Jean à ses côtés. Ainsi Jean Péloueyre avait travaillé avec le curé jusqu'à quinze ans et ne fut au collège que pour le baccalauréat... Quelle était cette soudaine fantaisie de le marier? Jean se souvint des paroles étranges de son père, la veille, dans le jardin ... mais de quoi se troublait-il? Il se répétait qu'un Jean Péloueyre n'est pas «mariable»... Les Cazenave étaient fous de prendre au tragique cette farce. Ils insistaient maintenant pour connaître le nom de la jeune fille élue; l'heure de la sieste permit à M. Jérôme d'éluder toute question. Le couple, en dépit de la chaleur, erra au jardin et, angoissé, Jean, du corridor, épiait leurs colloques.

Au bruit du démarrage qui signalait leur départ, le malade s'éveilla, et dès que Jean eut reconnu le traînement des pantoufles paternelles, il entra dans l'odeur de remèdes qui saturait la chambre. En cette méphitique officine, il lui fut révélé que l'on songeait sans rire à lui donner une femme, une femme qui était Noémi d'Artiailh. La psyché reflète le corps de Jean, plus sec que les brandes des landes incendiées. Il balbutie: «Elle ne voudra pas de moi»,—et frémit d'entendre ces paroles inouïes: «Elle a été pressentie et ne montre aucune répugnance...» Les d'Artiailh font un beau rêve, ne peuvent croire à leur bonheur. Mais Jean secoue la tête et semble, de ses mains tendues, se défendre contre le mirage. Une jeune fille dans ses bras, consentante? Noémi de la grand'messe, Noémi dont jamais il ne put regarder en face les yeux pareils à des fleurs noires? L'air agité par son corps mystérieux quand elle traversait la nef, Jean Péloueyre l'accueillait sur sa chair comme le seul baiser qu'il ait jamais connu. Cependant son père lui découvre ses vues qui sont celles du curé: il importe que les Péloueyre fassent souche et que rien d'eux ne risque de passer à tante Félicité ni à Fernand Cazenave. M. Jérôme ajoute: «Tu sais, ce que le curé veut, il le veut bien.» Jean sourit, grimace; le coin de sa lèvre frémit et il dit: «Je lui ferai horreur.» Le père ne songe pas à protester; comme il ne fut jamais aimé, il n'imagine pas que son fils puisse connaître ce bonheur. Mais complaisamment il rappelle les vertus de Noémi que M. le curé a choisie entre toutes et qui édifie la paroisse. Elle appartient à cette race qui ne cherche dans le mariage aucune joie charnelle; femme de devoir, soumise à Dieu et à son époux, ce sera une de ces mères comme on en rencontre encore et de qui rien, en dépit de multiples grossesses, n'entame la candide ignorance. M. Jérôme toussote, s'attendrit un peu: «Te sachant bien marié et à l'abri des Cazenave, je mourrais en paix...» Le curé voulait brûler les étapes: Jean pourrait dès le lendemain voir Noémi; elle l'attendrait après le déjeuner, au presbytère où Madame d'Artiailh trouverait un prétexte pour les laisser en tête à tête. M. Jérôme parlait vite, énervé à cause de la discussion inévitable, du refus de Jean qu'il faudrait vaincre, et ses doigts tremblaient. Jean, affolé, ne trouvait pas ses mots. Quelle honte d'éprouver une telle terreur! N'était-ce pas enfin l'instant de s'échapper du troupeau des esclaves et d'agir en maître? Cette minute unique lui était donnée pour rompre sa chaîne, devenir un homme. Comme on le pressait de répondre, il fit un vague signe d'assentiment. Plus tard, songeant à cette seconde où se noua son destin, il s'avoua que dix pages de Nietzsche mal comprises le décidèrent. Il s'évada, laissant M. Jérôme stupéfait d'une si facile victoire et impatient de l'annoncer à la cure.

Le temps de descendre l'escalier et Jean Péloueyre déjà s'accoutumait au prodige, se sentait imperceptiblement moins chaste. Vierge, il lui était révélé que sa virginité ne serait peut-être pas éternelle. En lui, il osa éveiller une image, il en fixait avec hardiesse les yeux sombres; ah! c'était assez pour défaillir! Jean Péloueyre éprouva le désir de se baigner. Comme il arrive à beaucoup de baignoires du pays girondin, celle des Péloueyre était pleine de pommes de terre, et il fallut que Cadette la débarrassât.

Après le dîner, Jean Péloueyre traversa le village. Il s'observait pour ne faire aucun geste et ne pas se parler à lui-même. Raide, officiel, il saluait chaque groupe devant les portes, soudain silencieux à son approche, comme les grenouilles d'une mare; mais aucun rire ne fusa. Enfin, les dernières maisons dépassées, sur la route blême encore, entre deux noires armées de pins qui soufflaient sur lui une haleine d'étuve et dont les milliers de pots emplis de gemme parfumaient comme des encensoirs la cathédrale sylvestre, il put rire, secouer les épaules, faire craquer ses doigts, crier: «Je suis un Maître, un Maître, un Maître!» et répéter en marquant la césure ce distique: «Par quels secrets ressorts—par quel enchaînement—le ciel a-t-il conduit—ce grand événement?»