III

Jean Péloueyre redoute que la conversation tombe: la peur du silence incite le curé et Madame d'Artiailh à effleurer tous les sujets, à les dissiper follement; ils ne trouveront bientôt plus rien à dire. Comme dilatée hors du vase une fleur de magnolia, la robe de Noémi déborde sa chaise. Ce parloir pauvre où Dieu est partout, sur tous les murs et sur la cheminée, elle l'imprègne de son odeur de jeune fille, un jour fauve de juillet—pareille à ces trop capiteuses fleurs qu'on ne saurait prudemment laisser dans sa chambre, la nuit. Jean tourne non la tête mais les yeux; il inspecte Noémi descendue de sa colonne et qui, vue d'aussi près, lui apparaît telle que sous une loupe. Il cherche avidement les défauts, les «pailles» de ce vivant et frémissant métal: aux ailes du nez, des points noirs; à la naissance de la gorge, la peau dut être brûlée par une trop vieille teinture d'iode. Un mot du curé la fait rire brièvement mais assez pour que de la haie pure de ses dents, Jean Péloueyre isole une canine un peu mate—douteuse. Son examen empêche les larges et sombres yeux de se lever vers lui; peut-être regarde-t-il Noémi afin de n'être pas regardé par elle. Dieu merci! le curé sait parler seul et prêcher à bâtons rompus. En dépit de sa ronde petitesse, rien en lui n'est jovial. Malgré la corpulence, l'austérité intérieure transparaît. Peu compris des métairies, il est aimé du bourg où, sous sa direction, plusieurs âmes avancent haut et loin dans la vie spirituelle. Comme il arrive, ce doux possède la terre. Il n'est que suavité, que componction, mais son vouloir flexible jamais ne rompt. Il détourne du bal dominical les plus belles filles, et tient benoîtement tête aux entreprises amoureuses des garçons; nul ne sait qu'il a retenu la receveuse des postes à l'extrême bord de l'adultère. Or il a décidé qu'il n'était pas bon que Jean Péloueyre demeurât seul; et il lui importe surtout, à ce pasteur, que la maison Péloueyre ne devienne un jour la maison Cazenave; que le loup ne se recèle pas dans la bergerie.

Jamais Jean n'avait remarqué comme les femmes respirent haut: en se gonflant, la gorge de Noémi touchait presque son menton. Sans plus essayer de feindre, le curé se leva, disant que ces chers enfants voulaient peut-être échanger des confidences; et il invita Madame d'Artiailh à admirer au jardin des promesses de Reines-Claude.

Il n'y a plus maintenant dans la pièce obscure, comme pour une expérience d'entomologie, que ce petit mâle noir et apeuré devant la femelle merveilleuse. Jean Péloueyre ne bouge plus, ne lève plus les yeux: c'est inutile désormais; le voilà prisonnier des regards arrêtés sur lui. La vierge mesure de l'œil cette larve qui est son destin. Le beau jeune homme aux interchangeables visages, le compagnon du rêve de toutes les jeunes filles,—celui qui offre à leurs insomnies sa dure poitrine et la courroie serrée de deux bras,—il se dilue dans le crépuscule de cette cure, il se fond jusqu'à n'être plus, au coin le plus obscur du parloir, que ce grillon éperdu. Elle regarde son destin, le sachant inéluctable: on ne refuse pas le fils Péloueyre. Les parents de Noémi, s'ils vivent dans l'angoisse que le jeune homme se dérobe, n'imaginent même pas qu'aucune objection vienne de leur fille; elle n'y songe pas non plus. Depuis un quart d'heure, tout ce que doit lui donner la vie est là, se rongeant les ongles, se tortillant sur une chaise. Il se lève, il est encore plus petit levé qu'assis, et il parle, balbutie une phrase qu'elle n'entend pas et qu'il répète: «Je sais que je ne suis pas digne...» Elle proteste: «Oh! Monsieur!...» Il s'abandonne à une crise folle d'humilité, reconnaît qu'on ne peut l'aimer et ne demande que la permission d'aimer. Les mots lui viennent, ses phrases s'organisent. Il a attendu jusqu'à vingt-trois ans pour expliquer son cœur à une femme. Il gesticule comme s'il était seul pour dépeindre sa belle âme, et en effet il est bien seul.

Noémi regardait la porte et ne s'étonnait pas; toujours elle avait ouï dire de Jean Péloueyre: «C'est un type, il est un peu timbré.» Il parlait, et la porte demeurait close; rien ne vivait dans ce presbytère que ce bonhomme et ses gestes. Noémi se troubla; un désir de larmes l'étouffait. Jean se tut enfin et elle eut peur comme dans une chambre où l'on sait qu'une chauve-souris est entrée et se cache. Lorsque le curé et Madame d'Artiailh revinrent, elle se jeta au cou de sa mère sans imaginer que cette effusion pût être un acquiescement. Mais déjà le curé frottait sa joue contre celle de Jean. Ces dames s'en allèrent seules pour ne pas éveiller la curiosité des voisines. Entre les volets rapprochés, Jean Péloueyre vit-il,—près de Madame d'Artiailh, aiguë et grêle et qui filait l'arrière-train de côté, comme les chiens,—cette robe de Noémi, cette robe un peu fripée qui ne s'épanouirait plus, cette nuque fléchie, fleur moins vivante, fleur déjà coupée?

Ce garçon sauvage, accoutumé à se tapir loin du monde et de qui c'était l'unique souci de n'être pas vu, demeura plusieurs jours ahuri et stupide à cause de cette rumeur autour de lui. Le destin le tirait de ses ténèbres; comme une formule de magie, les mots de Nietzsche avaient renversé les murs de sa cellule; le cou dans les épaules et les yeux clignotants, on eût dit d'un oiseau nocturne lâché dans le grand jour. Les gens, à son entour, changeaient aussi: M. Jérôme négligeait ses régimes, prenait sur le temps de sa sieste pour relancer le curé jusqu'à la sacristie; les Cazenave ne parurent plus le jeudi, et ne manifestèrent leur existence que par mille bruits infâmes touchant le tempérament de Jean Péloueyre et certaines particularités qui le rendaient, disait-on, impropre à l'état de mariage.

Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh pussent être, à cause de lui, enviés. On répétait partout que certes, Noémi méritait bien son bonheur. Cette très ancienne famille était à la côte. Le laborieux M. d'Artiailh avait laissé des plumes dans diverses entreprises et ne rougissait pas de tenir un emploi à la mairie; ce n'était plus un secret qu'à Pâques, les d'Artiailh avaient dû congédier leur bonne à tout faire. Jean Péloueyre se regardait dans la glace et ne se trouvait plus si hideux. M. le curé allait partout répétant que le fils Péloueyre, s'il manquait un peu d'apparence, était un esprit des plus distingués. Le respectueux silence de Noémi, chaque soir, tandis que sur un canapé du salon, Jean Péloueyre s'écoutait parler, inclinait ce garçon à croire que, comme le disait M. le curé, une jeune fille sérieuse prise surtout chez son fiancé les avantages de l'esprit. Il s'abandonnait devant elle comme autrefois dans ses soliloques, grimaçait, gesticulait, citait, sans les annoncer, des vers,—et cette belle fille blottie au coin du canapé lui parut aussi indulgente à ses discours que naguère les arbres sur la route vide. Il alla loin dans les confidences, et jusqu'à l'entretenir de ce Nietzsche qui peut-être l'obligerait à réviser les bases de sa vie morale; Noémi essuyait ses mains moites avec un petit mouchoir en boule et regardait la porte derrière laquelle ses parents chuchotaient sans que, Dieu merci! elle pût saisir le sens de leurs paroles: les ragots touchant son futur gendre troublaient le père d'Artiailh qui, roulé et volé à tous les tournants de sa vie, ne doutait point que cet apparent retour de fortune cachât un désastre. Mais, selon Madame d'Artiailh, on ne connaissait d'autre fondement à ces calomnies que la malveillance des Cazenave et l'éloignement des femmes où—soit religion, soit timidité—s'était tenu Jean Péloueyre. Onze heures sonnaient dans le clair de lune; Madame d'Artiailh ouvrait la porte, sans tousser ni frapper, et désespérait de surprendre les jeunes gens dans une attitude qui donnât à penser. Elle s'excusait de déranger «les tourtereaux»; c'était l'heure, disait-elle, «du couvre-feu». Jean touchait de ses lèvres les cheveux de Noémi, puis s'en allait en compagnie de son ombre le long des maisons. Son pas vainqueur éveillait les chiens de garde que la lune empêchait de se rendormir; ainsi, même la nuit, il emplissait de bruit le village! L'étrange était qu'il n'éprouvait plus rien de son émoi du temps qu'à la grand'messe Noémi fendait l'air de sa robe repassée. Il secouait la tête, pour ne pas penser à cette nuit de septembre où elle lui serait livrée. Cette nuit jamais n'arrivera: une guerre éclatera, quelqu'un mourra; la terre tremblera...

Noémi d'Artiailh, en sa longue chemise, récitait sa prière devant les étoiles. Ses pieds nus aimaient le froid carrelage; elle offrait sa douce gorge à l'apitoiement de la nuit. Elle n'essuyait pas cette larme qui roulait à portée de sa langue mais la buvait. Le frémissement du tilleul et son odeur rejoignaient la voie lactée. Sur cette route du ciel, ses rêves un peu fous ne vagabonderaient plus. Les grillons, qui crépitaient au bord de leur trou, lui rappelaient son maître. Un soir, étendue sur ses draps et toute livrée à la nuit chaude, elle sanglota d'abord à petit bruit, puis gémit longuement et regarda avec pitié son chaste corps intact, brûlant de vie mais d'une végétale fraîcheur. Qu'en ferait le grillon? Elle savait qu'il aurait droit à toute caresse, et à celle-là, mystérieuse et terrible, après quoi un enfant naîtrait, un petit Péloueyre tout noir et chétif... Le grillon, elle l'aurait toute sa vie et jusque dans ses draps. Comme elle sanglotait, sa mère survint (ô camisole festonnée! maigre tresse!). La petite inventa qu'elle avait horreur du mariage et souhaitait d'entrer au Carmel. Madame d'Artiailh, sans protester, la prit dans ses bras jusqu'à ce que se fussent espacés les sanglots. Puis elle l'assura qu'en ces matières, il fallait s'en rapporter à son directeur; or, M. le curé n'avait-il pas choisi lui-même pour elle la voie du mariage? Petite âme ménagère, toute tendresse et piété, Noémi était bien incapable de rien répondre. Elle ne lisait pas de romans; elle servait chez ses parents, elle obéissait; on lui assurait qu'un homme n'a pas besoin d'être beau; que le mariage produit l'amour comme un pêcher, une pêche... Mais il eût suffi, pour la convaincre, de répéter l'axiome: On ne refuse pas le fils Péloueyre! On ne refuse pas le fils Péloueyre; on ne refuse pas des métairies, des fermes, des troupeaux de moutons, des pièces d'argenterie, le linge de dix générations bien rangé dans des armoires larges, hautes et parfumées,—des alliances avec ce qu'il y a de mieux dans la Lande. On ne refuse pas le fils Péloueyre.