VII

Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent encore avec des cris d'oiseaux.

Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi:

Elle dit la voix reconnue
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue...

Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra, comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la vie—être fervent aux messes du matin, pendant la semaine—communier passionnément au milieu des plus humbles femmes—puis se joindre à d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que Jean-Paul découvre en lui...

Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:

—Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie. Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi toutes les larmes de mon adolescence.

Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé à l'ombre des chapelles...

Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'Amour et Foi qui avait lieu à Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul murmurait:

—Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah! qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que des larmes!

Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union Amour et Foi je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient me faire partager les espoirs dont ils vivent.

Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses qui le tuent...