VIII

Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent, dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'Amour et Foi. Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire non...

—J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action sociale...

Vincent se lève, exaspéré.

—Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos actions ne saurait être indifférente au tout...

—Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond Jean-Paul. Dieu lui-même—s'il est vrai qu'il se fit homme—n'a pu révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des vivants ne l'a pas connu...

—Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun homme n'a échappé...

—Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des Onge au moment du cotillon.

—On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.

—Et mon travail?

—Emporte des livres.

—Je réfléchirai.

Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.

Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa bourse sous le regard inquiet de l'homme.

—Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le ruisseau...

Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures toutes figées dans le même sourire.

—Tu ne danses pas, Jean-Paul?

Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants, le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que dessinent les cheveux.

—Marthe, je vais te quitter...

—Tu pars?

Le visage de la jeune fille s'empourpra.

—Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois à la campagne.

—Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...

Jean-Paul protesta:

—Je ne suis pas encore de l'union Amour et Foi...

—Oh! l'amour et toi...—et elle eut un pauvre sourire.

—Que veux-tu dire, Marthe?—interrogea-t-il, l'air crispé.

Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur son visage une touffe de roses.

Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...