XII

Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire le Prix de la Vie, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas.

La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle et comme lavé—un ciel strié par les vols des martinets.—Une odeur de campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués de fanfare.

Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui revient de Francis Jammes:

... Quand, aux dimanches soirs,
La grand'ville éclatait de légères fanfares...

Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du Mercure de France n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église.

Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier à la cause et les petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce qui en lui trahit le grand bourgeois—malgré la vareuse et la cravate lavallière...

Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves, pour demeurer chaste absolument—et voici que ce soir le souvenir l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais oubliées...

Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte.

—Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul?

Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil.

—Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme.

—Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec le crépuscule...

—Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé dont je suis obsédé...

—Tu ne le regrettes pas?

—Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq heures—alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une lampe...

—Tu étais absurde, Jean-Paul...

—Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes? J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.—Et le flou de son visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue, et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...

—Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois. Certains sont encore dans ma mémoire—et il murmura:

Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé,
Celle qui mènera vers mon cœur étonné
L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne
D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...

Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du passé... Vincent passa la main sur son front.

—Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en retard.

—Pas ce soir, je me sens fatigué...

—Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de Jean-Paul,—c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce vieux débris romantique nous va-t-il encombrer?

—Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie...

Le domestique annonça:

—M. Élie demande à voir Monsieur...

—Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti.

—Mais ... j'ai dit que Monsieur était là...

—Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers Jean-Paul:

—Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester.

—Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le matin quand je sors, le soir quand je rentre—et j'ai une lettre l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi de la cause, il m'accable de son amitié...

—Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir dans le commerce des âmes!

«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle qu'on jette vainement à l'eau...

A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux, et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se savent importuns—et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva.

—Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit...

Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de la Porte Étroite d'André Gide.

—Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une voix étranglée, il ajouta:

—Quand pourrai-je te revoir?

Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les mots qui semblaient plus cruels encore:

—Nous nous voyons presque chaque soir au local d'Amour et Foi. Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause...

Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent.

La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait. Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque fixe, remontent.