XIII

Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout», se disait-il... Un soir, au local d'Amour et Foi, un ouvrier typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes injures l'Étape. Jean-Paul souriait—d'un sourire amer que les camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme, d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est l'esprit critique.

Mais à l'union Amour et Foi il est infiniment dangereux de posséder le sens du ridicule: on le lui fit bien voir.

—Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges Élie.

Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait méconnaissable le timide petit garçon du patronage...

—Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à haute voix, quand la conférence fut terminée.

—Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois? ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa conférence.

Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle—de cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: tu rages. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à souhait pour exaspérer les camarades.

—Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils renoncent à de plus grandes joies...

Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient rapprochés pour écouter la discussion.

Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la solitude introublée.

—Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie, vous avez tout à apprendre de nous, tout—vous, les inutiles...

—Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement Jean-Paul.

Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes hommes ... et il se dit en lui-même:

«Je cherchais ma joie...»

A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul, hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il s'efforçait de ne pas pleurer.

Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra.

La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la grille du chœur, et les puériles voix—dont le timbre céleste va bientôt se briser—redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale, s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux.

Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est habitué à se regarder lui-même vivre.

—Mon enthousiasme au dernier congrès d'Amour et Foi, songe-t-il, n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie? N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu l'orgueil qui me tourmente?—J'étais alors si malheureux! Mon chagrin ne venait pas des conditions matérielles de la vie—sauf peut-être des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent de douter... Avant que je rencontre l'union Amour et Foi je ne jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où hier encore j'avançais si joyeusement—trop joyeusement, hélas!—car même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien aux âmes rencontrées?

Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en réalité il m'amuse infiniment.

A l'union Amour et Foi, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer, n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.

Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment, visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue, particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!

Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.—Je n'ai pas su me délivrer de moi-même pour me donner à vous.

Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma volonté décida de se plier—mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?