XIX

La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit. Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne, laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres: étoiles, vous êtes à faire peur... Puis, Jean-Paul relit une fois encore la lettre de son ami et lui répond:

«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant—une chambre adoucie et comme ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor, jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien: de moi-même, j'aurais quitté l'Union Amour et foi.

«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le tourment de faire du bien à leurs frères—d'autres avec le goût de délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat—comme je m'y résous...

«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et non pour mon tourment?

«Malgré tout, l'Union Amour et foi a comme rafraîchi mon âme, qui a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un bruissement de ruche.—Peut-être vais-je demeurer un jour sous l'influence de ce mystère adorable?

«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance. Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...

«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...

«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher, cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis, toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de rappels brutaux à mon universelle incompétence.

«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares. La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre, pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi, au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:

«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie devient une chose très compliquée—surtout si l'on est sans goût pour les divertissements. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures, mais mon estomac est victime du premier de ces goûts—et j'ai lu et relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.

«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des illusions mortes.»

Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis, les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas—et tu ne sais pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends désormais les mains.»