XXI

Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux, la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.

Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il, un merveilleux professeur d'abrutissement;—par cet imbécile, j'atteindrai à m'avilir.»


Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...

Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus infâme tisane est cotée un louis.

—Tu payes le champagne, dis?

Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse. Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La Fontaine, lui revient à propos:

—Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez...

—Tu vas te faire injurier, dit Lulu.

Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve affamée...

—Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues, constate Jean-Paul, satisfait.

Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime.

—Pourquoi tous ces gens hurlent-ils?

—Parce que cela les amuse.

—Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un joli développement à faire—oui, de jolies variations ... comme dans le Trésor des humbles, de Maeterlinck.

—Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul.

—Non, mais je suis content ... je suis content.

... Et aussitôt, il se sentit triste...

Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les mêmes notes, Wagner...

—Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille, hein?

—Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux surnaturels qui flambent...

—Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait.

—Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser. Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?...

Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers mots: Caroline... Caroline...

—Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul?

—Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte. Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces grandes personnes qui crient et qui trépignent...

Et Jean-Paul murmura:

—Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

—Assez, dit Lulu.

Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait:

—Très sérieux, vêtu de livrée amarante,
Un enfant de douze ans porte les vestiaires,
Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent...
Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer...

Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une chambre froide.

—Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour assister à la messe de cinq heures.

Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel terreux.

—Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul.

—Ah non ... il est temps de dormir...

Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré dans la pelisse et penché en avant...

Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas penser...