XXIX

Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent Hiéron.

Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il, les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages accroupis jetant les dés.

Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre, à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies, d'un autre amour...

Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir, à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes.

Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle, à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de Michel-Ange par Romain Rolland, un Lord Byron. Mais je m'intéresse trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment à nous...»

Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de retrouver Marthe.

Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes, les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge.

Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins.

Un soir, Jean-Paul, feuilletant la Vie de Lord Byron, répétait à Marthe ce cri de l'Anglais: «Une des sensations les plus douloureuses et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un enfant...»

—Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier...

Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille...

Un soir, Marthe au piano chantait l'Invitation au voyage, de Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait: «Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne... On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle, se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune fille.

Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit. La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum de la terre chaude et mouillée.

Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds.

Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin, Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier:

—Passat paloumbes?

Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au fond du quartier de Plaisance.

—J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai.

La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà... Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée—mais l'odeur s'y mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne, d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit, ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!»

Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la lune était encore pâle.

—Les premières palombes... dit Marthe.