XXVIII

Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami, aujourd'hui s'enivre de solitude.

Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une face connue—ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui ombrageait les yeux troubles de Liette.

Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme tous ceux qui traversèrent l'Union Amour et foi, ce jeune homme a des besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile: Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi... Il est ainsi délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait sottement.

Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre—vaste cellule froide et carrelée—se trouve rue des Réservoirs, à Versailles, dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes espoirs de l'Union Amour et foi ne le soutiennent plus. Atteindre les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant, celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le soulèvent.

Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites se craquelaient à chaque tournant.

Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute cette jeunesse prosternée, montent l'O Salutaris, le Tantum ergo, qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel où des flammes de bougie sont immobiles...

Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain de son enfance: Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu... Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort, ainsi évoquée!

Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin, pures invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les litanies—les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on faisait semblant d'examiner sa conscience...

Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna avec une éloquence de prédicant.

—Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah! dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant, l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... Mais on ne peut servir deux maîtres, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui? Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...

Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:

«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse pas ... tu as choisi.»

Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut les Plaintes de la jeune fille, de Schubert. Et il songea à Marthe et que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la plus simple—la plus banale.

Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir. Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi, quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture ... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte...»

Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi—et nous le débite en tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»

Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul devinrent graves:

«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de ma destinée!—Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»

Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de lui-même. Il écrivait:

«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules, voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami, je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à mon usage—ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré, aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule, telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le mal que mon passage a laissé en elle...»

Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui, heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»

Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la forme d'un amour humain.