XXVII

Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse. Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado». Dieu sait pourquoi?

Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années révolues, de la course à l'abîme—de ce que chaque minute tue en nous...

Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond «non», où trouvera-t-elle la force de vivre?

Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.

Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux... La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à une volupté.

M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux petits garçons, il y a la musique: la Sonate au clair de lune, la pathétique, l'appassionnata et cette Chanson triste et cette Invitation au voyage, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose au monde quelle puisse aimer—et surtout la chapelle de la vierge, le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle... Marthe n'attend plus rien. Elle vit.